LIVRE II, CHAP. XI
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Qui» non milantm, quas emor curas habet, Uaec inier oMiiscitur ' f
Pour revenir à mon propos, je me compassionne fort tendrement des afllictions d'aultruy, et pleurerois ayséement par compaignie, si, pour occasion que ce soit, je sçavois pleurer. Il n'est rien qui tente mes larmes que les larmes, non vraycs seulement, mais comment que ce soit, ou feinctes ou peinctes. Les morts, je ne les plains gueres et les envierois plustost; mais je plains bien fort les mourants. Les sauvages lie m'offensent pas tant de rostir et manger les corps des trespassés que ceulx qui les tormentent et persécutent vivants. Les exécutions mesme de la justice, pour raisonnables qu'elles soient, je ne les puis veoir d'une veue ferme. Quelqu'un ayant à tesmoigner la clémence de Julius Cœsar : « 11 estoit, dict il, doux en ses vengeances : ayant forcé les pirates à se rendre à luy , qui Tavoient auparavant prins prisonnier et mis à rançon, d'aultant qu'il les avoit menacés de les faire mettre en croix, il les y condemna, mais ce feut après les avoir faici estrangler. Philemon, son secrétaire, qui l'avoit voulu empoisoimer , il ne le punit pas plus aigrement que d'une mort simple. » Sans dire qui estcest aucteur latin^ qui ose alléguer pour tesmoignage de clémence de seulement tuer ceulx desquels on a esté offensé, il est aysé à deviner qu'il est frappé des vilains et horribles exemples de cruauté que les tyTans romains meirent en usage.
Quant à moy, en la justice mesme, tout ce qui est au delà de la mort simple me semble pure cruauté ; et notamment à nous qui deb- V rions avoir respect d'envoyer les âmes en bon •estât ; ce qui ne se peult, les ayant agitées et désespérées par torments insupportables. Ces jours passés, un soldat prisonnier ayant apperceu d'une tour où il estoit que le peuple s'assembloit en la place et que des charpentiers y dressoient leurs ouvrages, creut que c'estoit pour luy; et, entré en la resolution de se tuer , ne trouva qui l'y peust secourir qu'un vieux clou de charrette rouillé, que la fortune
(1) PPut-on, au milieu de ces dislraclions, ne pas oublier tes soucis du rrwl amour? Hor., Cpod., II, 37.— Dans les premières éditions des e.wûù, Montait^nc disait, après celle dialion : a c'esl ici un lagolase de pièces descousues ; je me suis desiourné de ma voye pour dire ce mol de la diasse. »
l») StÉT., César, c. 74. C.
luy offrit : de quoV U se dohrta premieremeiil deux grands coups autour de la gorge; mais, veoyant que ce avoit esté sans eiïect, bientost après il s'en donna un tiers dans le ventre où il laissa le clou fiché. Le premier de ses gardes qui entra où il estoit le trouva en cest estât, vivant encores, mais couché et tout affoibly de ses coups. Pour employer le temps avant qu'il defaillist, on se hasta de luy prononcer sa sentence ; laquelle ouïe, et qu'il n'estoit condemné qu'à avoir la teste trenchée, il sembla reprendre un nouveau courage, accepta du vin qu'il avoit refusé, remercia ses juges de la doulceur inespérée de leur condemnation ; qu'il avoit prins party d'appeller la m^rt pour la crainte d'une mort plus aspre et insupportable, ayant conceu opinion, par les apprests qu'il avoit veu faire en la place, qu'on le voulsist tormenter de quelque horrible supplice; et sembla eslre délivré de la mort pour l'avoir changée'.
Je conseillerois que ces exemples de rigueur, par le moyen desquels on veuU icnir le peuple en office, s'exerceassent contre les corps des criminels : car de les veoir priver de sépulture, de les AToir bouillir et mettre à quartiers, cela toucheroit quasi autant le vulgaire que les peines qu'on fait souffrir aux vivants; quoyque, par effect, ce soit peu ou rien, comme Dieu dict : Qui corpus occidunt, etpostea noti habent quod faciant- : et les poPtes font singulièrement Valoir l'horreur de ceste peincture, et au dessus de la mort :
Heu! reliquias semiassi regii, denudatis ossibus. Par terram sanie delibutas fœde divexarier^ î
Je me rencontrai un jour à Rome, sur le poinet qu'on desfaisoit Catena, un voleur insigne ; of l'estrangla, sans aulcune esmotion de l'assistance ; mais quand on veint à le mettre à quartiers , le bourreau ne donnoit coup que le peuple ne suyvist d'une voix plaintifveet d'une exclamation, comme si chascun eust preste son sentiment à ceste charongne. Il fault exercer
.{!) Les gens de goûl qui voudront comparél" ce i^cil dai» l'édition de 1595, p. 277, et dans celle de 1803, t. Il, p. 138, oe douteront pas que la première n'ait donné le \tz\ texte. J. V. L.
(3) Ils tuent le corps, et, après cela, ne pcorent !*tt fiifte de plus. s. Lcc, c. XII, t. 4.
(ôj Ab : ue leur Iai»se2 pas, sur c^ champs désolés, TrsUner d'tm roi sanglant les os deml-brlUés.
Cic, TUSCUl.ly^i.
ESSAIS DE MONTAIGNE
ces inhumains excès contre l'escorce, non contre le vif. Ainsin amollit , en cas aulcunement pareil, Artaxerxès l'aspreté des loix anciennes de Perse , ordonnant que les seigneurs qui avoient failly en leur charge, au lieu qu'on les souloit fouetter, feussent despouillés , et leurs vestements fouettés pour eulx ; et, au lieu qu'on leur souloit arracher les cheveux, qu'on leur ostast leur hault chapeau * seulement. Les ^Egyptiens, si devotieux, estimoient bien satisfaire à la justice divine, luy sacrifiant des pourceaux en figure et représentés ^r invention hardie, de vouloir payer en peincture et en umbrage Dieu, substance si essentielle !
Je vis en une saison en laquelle nous abondons en exemples incroyables de ce vice, par la licence de nos guerres civiles , et ne veoid on rien aux histoires anciennes de plus extrême que ce que nous en essayons touts les jours ; mais cela ne m'y a nullement apprivoisé. A peine me pouvois je persuader , avant que je l'eusse veu, qu'il se feust trouvé des âmes si farouches, qui, pour le seul plaisir du meurtre, le voulussent commettre , hacher et destrencher les membres d'aultruy, aiguiser leur esprit à inventer des torments inusités et des morts nouvelles, sans inimitié, sans proufit, et pour ceste seule fin de jouir du plaisant spectacle des gestes et mouvements pitoyables, des gémissements et voix lamentables d'un homme mourant en angoisse. Car voylà l'extrême poinct où la cruauté puisse attaindre : Ul homo hominem, non iratus, non iimens, tanlum spectaturus, occidal^. De moy, je n'ay pas sceu voir seulement, sans desplaisir, poursuy vre et hier une beste innocente qui est sans deffense, et de qui nous ne recevons aulcune offense : et, comme il advient communément que le cerf, se sentant hors d'haleine et de force, n'ayant plus aultre remède, se rejecte et rend à nous mesmes qui le poursuyvons, nous demandant mercy par ses larmes,
Questuque, cruenlus, Àlque imploranti similis '• :
(i) Leur tiare. Plut., Apophlhegmes. G.
(2) Her., II, 47. J. V. L.
(3) Que l'homme tu^ ua homme sans colère, sans crainte, pour le seul plaisir de le voir expirer. Sé.nèq., Epis!. 90.
(4) Et, sanglant, par ses pleurs semble demander grâce.
YiRG., Eneid., VU, soi.
ce m'a tousjours semblé un spectacle très desplaisant. Je ne prends gueres beste en vie à qui je ne redonne les champs; Pythagoras les achetoit des pescheurs et des oyseleurs pour en faire autant :
Primoque a cœde ferarum Incaluisse puto maculaium sanguine feirunn. •
Les naturels sanguinaires a l'endroict des be.stes tesmoignent une propension naturelle à la cruauté. Après qu'on se feut apprivoisé à Rome aux spectacles des meurtres des animaux, on veint aux hommes et aux gladiateurs. Nature a, ce crains je, elle mesme attaché à l'homme quelque instinct à l'inhumanité ; nul ne prend son eshat à veoir des bestes s'entrejouer et caresser , et nul ne fault de le prendre à les veoir s'entredeschirer et desmemhrer. Et, à fin qu'on ne se mocque de ceste sympathie que j'ay avecques elle, la théologie mesme nous ordonne quelque faveur en leur endroict ; et, considérant qu'un mesme maistre nous a logés en ce palais pour son service , et qu'elles sont comme nous de sa famille, elle a raison de nous enjoindre quelque respect et affection envers elles. Pythagoras emprunta la métempsycose des ^Egyptiens ; mais depuis elle a esté receue par plusieurs nations, et notamment par nos .Druydes :
Slorte careul animœ ; scmperque , priore relicta Sede, novis domibus vivant, habitantque recepiœ ^ :
la religion de nos anciens Gaulois portoit que les âmes estant éternelles ne cessoient de se remuer et changer de place d'un corps à un aultre ; meslant en oultre à ceste fantasie quelque considération de la justice divine ; car selon les desportemènts de l'ame, pendant qu'elle avoit esté chez Alexandre, ils disoient que Dieu' luy ordonnoit un aultre corps à habiter , plus ou moins pénible, et rapportant à sa condition:
Muta ferarum Cogit vincla pâli : iruculenlos ingerit ursis, Prœdonesque lupis ; fallaces vulpibus addit.
Alque ubi per varias annos, per mille figuras Egit, Leihœo purgaios flumine, tandem Bursus ad humanœ revocat primordia formœ^ :
(i) C'est, je crois, du sang des animaux que le premier glaive a été teint. Ovide, Méiam., XV, 106.
(21 Les araes ne meurent point; mai», après avoir quitté leur premier domicile, elles vont habiter et vivre dans de nouvelles demeures. Ovide, ilctam., XV, 158.
(3) Il emprisonne les âmes dans le corps des animaux : le