LIVRE 11, CHAI'. \II
manier aux créances et exemples publicqucs. Aulire chose est undogme sérieusement digéré; aultre chose ces impressions superficielles, lesquelles, nées de la desbauche d'un esprit desmanclié, vont nageant témérairement et incertainement en la fantasie. Hommes bien miseral)les et escervelés, qui tasclient d'estre pires qu'ils ne peuvent !
L'erreur du paganisme et l'ignorance de nostre saincte vérité laissa tumber ceste grande ame de Platon, mais grande d'humaine grandeur seulement, encores en cest aultre voisin abus, «que les enfants et les vieillards se treuvent plus susceptibles de religion : » comme si elle naissoit et.tiroit son crédit de nostre imbécillité. Le nœud qui debvroit attacher nostre jugement et nostre volonté, qui debvroit estreindre nostre ame et joindre à nostre Créateur, ce debvToit estre un nœud prenant ses replis et ses forces, non pas de nos considérations, de nos raisons et passions, mais d'une eslreinte divine et supernaturelle, n'ayant qu'une forme, un visage et un lustre qui est l'auctorité de Dieu et sa grâce. Or, nostre cœur et nostre ame estant régie et commandée par la foy, c'est raison qu'elle tire au service de son desseing toutes nos aultres pièces, selon leur portée. Aussi n'est il pas croyable que toute ceste machine n'ayt quelques marques empreintes de la main de ce grand architecte, et qu'il n'y ayt quelque image es choses du monde rapportant aulcunement à l'ouvrier qui les a basties et formées. Il a laissé en ces haults ouvrages le charactere de sa divinité, et ne tient qu'à nostre imbécillité que nous ne le puissions descouvrir: c'est ce qu'il nous dict luy mesme, » que ses opérations invisibles il nous les manifeste par les visibles. » Sebond s'est travaillé à ce digne estude , et nous montre comment il n'est pièce du monde qui démente son facteur ', Ce seroit faire tort à la bonté divine, si l'univers ne consentoit à nostre créance : le ciel, la terre, les déments , nostre corps et nostre ame , toutes choses y conspirent; il n'est que de trouver le nftoyen de s'jen servir : elles nous instruisent, si
(1) c Tout aifiâ que, par ce peu de lumière que nous avons la nuit, nous imaginions la lumière du soleil qui est esloingné de nous; de mesme, par l'aslredu monde que nous cognoissoos, nous argumenlons Festre de Dieu qui nous est caclié, etc. » R. Sebosd, Théoloç. miureïk, c. M, traduction de Montaigne.
nous sommes capables d'entendre ; car ce monde est un temple très sainct, dedans lequel rhomoïc est introduict pour y contempler des statues, non ouvrées de mortelle main, mais celles que la divine pensée a faict sensibles, le soleil, les estoiles, les eaux et la terre pour nous représenter les intelligibles. « Les choses invisibles de Dieu, dict sainct Paul i, apparoissent par la création ^u monde , considérant sa sapience éternelle et sa divinité par ses œuvres. »
Alque adeo faciem cœli non invidel orbi ipte Deut, vuUu$qùe tuos, coipusque recludit Setnper volvmdo ; tcque ipsum inculcat, et offert: Vt bene eognoici posdl, doceaique videndo Qualis eat, doceaique tuas citendere leges >.^
Or, nosraisons et nos discours humains, c'est comme la matière lourde et stérile : la grâce de Dieu est en la forme ; c'est elle qui y donne la façon et le prix. Tout ainsi que les actions vertueuses de Socrates et de Caton demeurent vaines et inutiles pour n'avoir eu leur fin , et n'avoir regardé l'amour et obéissance du vray créateur de toutes choses, et potir avoir ignoré Dieu : ainsin est il de nos imaginations et discours ; ils ont quelque corps, mais une masse informe , sans façon et sans jour, si la foy et grâce de Dieu n'y sont joinctes. La foy venant à teindre et illustrer les arguments de Sebond, elle les rend fermes et solides : ils sont capables de servir d'acheminement et de première guide à un apprentif, pour le mettre à la voyede ceste cognoissance ; ils le façonnent aulcunement, et rendent capable de la grâce de Dieu , par le moyen de laquelle se parfournit et se perfect après nostre créance. Je sçais un homme d'auctorité , uourry aux lettres, qui m'a confessé avoir esté ramené des erreurs de la mescreance par l'entremise des arguments de Sebond. Et quand on les despouillera de cest ornement et du secours et approbation de la foy, et qu'on les prendra pour fantasies pures humaines, pour en combattre ceux qui sont précipités aux espoventableset horribles ténèbres de l'irréligion, ils se trouveront encores lors aussi solides et autant fermes que nuls aultres de mesme condition qu'on leur puisse opposer : de façon
(1) Êpftre aux Romains, c. I, v. ao. C.
{8) Dieu n'envie pas à la terre l'aspect du ciel : en le faisant sans cesse rouler sur nos téies, U se montre à nous face à tice, il s'offre à nous, il s'imprime en ucu-->; il veut 6lre clairement connu ; il nous apprend à contempler sa marcbe et à méditel ses lois. M^ML., rv, 907.
ESSAIS DE MOiMAÎGNE,
que nous serons sur les termes de dire à nos parties :
51 melitis quid habes, arcesse ; vel itnperium fer ' ;
qu'ils souffrent la force de nos preuves , ou qu'ils nous en facent veoir ailleurs, et sur quelque autre subject, de mieulx tissues et mieulx estoffées. Je me suis, sans y penser, à demy desjà engagé dans la seconde objection à laquelle j'avois proposé de respondre pour Sebond.
Aulcuns disent que ses arguments sont faibles et ineptes à vérifier ce qu'il veult, et entreprennent de les chocquer ayséement. Il fault secouer ceux cy un peu plus rudement; car ils sont plus dangereux et plus malicieux que les premiers. On couche volontiers les dicts d'aultruy à la faveur des opinions qu'on a préjugées en soy : à un atheïste touts escripts tirent à l'athéisme^; il infecte de son propre venin la matière innocente. Ceulx cy ont quelque préoccupation de jugement qui leur rend le gonst fade aux raisons de Sebond. Au demeurant, il leur semble qu'on leur donne beau jeu , de les mettre en liberté de combattre nostre religion par les armes pures humaines, laquelle ils n'oseroient attaquer en sa majesté pleine d'auctorité et de commandement. Le moyen que je prends pour rabattre ceste frénésie, et qui me semble le plus propre, c'est de froisser et fouler aux pieds l'orgueil et l'humaine fierté ; leur faire sentir l'inanité, la vanit€ et deneantise de l'homme ; leur arracher des poings les chestifves armes de leur raison ; leur faire baisser la teste et mordre la terre soubs l'auctorité et révérence de la majesté divine. C'est à elle seule qu'appartient la science et la sapience; elle seule qui peult estimer de soy quelque chose, et à qui nous desrobbons ce que nous nous comptons et ce que nous nous prisons, où jùp èâ ffiovinv ô Qzhç {jLzyot. «).Àov, 73 Ikvtôv^. Abbattonscccùider, premier fondement de la tyrannie du maling esprit : Deus superbis resistit; humilibus autem
(1) si vous avez quoique chose de meilleur, produisez-Ic ; Ou bien soumcUez-vous. Hor., Epist., 1, 5, C.
(2) Tc\te de l'édilion de 1802 : « On couche volonliers le sens des escripts d'autruy à la faveur des opinions qu'on a préjugées en soy ; et un atheïste se flatte à ramener touts aucleurs à l'alhoïsme, infectant de son propre venin, etc. »
(3) « Car Dieu ne veut pas qu'un autre que lui s' enorgueillisse.» Ainsi parle Arlaban à Xerxès, dans Hérodote, Ml, 10. J, V. t
dat graliam^. L'intelligence est en touts les dieux, dict Platon 2, et poinct ou peu aux hommes. Or, c'est cependant beaucoup de consolation à l'homme chrestien , de veoir nos utils mortels et caducques si proprement assortis à nostre foy saincte et divine, que, lorsqu'on les employé aux subjects de leur nature mortels et caducques , ils n'y soient pas appropriés plus uniement ny avec plus de force. Voyons donc si l'homme a en sa puissance d'aultres raisons plus fortes que celles de Sebond ; voire s'il est en luy d'arriver à aulcune certitude par argument et par discours. Car sainct Augustin^, plaidant contre ces gents icy, a occasion de reprocher leur injustice, en ce qu'ils tiennent faulses les parties de nostre créance que nostre raison fault à establir ; et, pour montrer qu'assez de choses peuvent estre et avoir esté, desquelles nostre discours ne sçauroit fonder la nature et les causes, il leur met en avant certaines expériences cogneues et indubitables ausquelles l'homme confesse ne rien veoir; et cela faict il, comme toutes aultres choses, d'une curieuse et ingénieuse recherche. II fault plus faire, et leur apprendre que, pour convaincre lafoiblesse de leur raison , il n'est besoing d'aller triant des rares exemples , et qu'elle est si manque et si aveugle qu'il n'y a nulle si claire facilité qui luy soit assez claire ; que l'aysé et le malaysé lui sont un ; que touts subjects egualement , et la nature en gênerai, desadvoue sa jurisdiction et entremise.
Que nous presche la vérité, quand elle nous presche de fuyr la mondaine philosophie*; quand elle nous inculque si souvent » que nostre sagesse n'est que folie devant Dieu; que de toutes les vanités , la plus vaine c'est l'homme ; que l'homme, qui présume de son sça\ oir, ne sçait pas encores que c'est que sçavoir;et que l'homme, qui n'est rien , s'il pense estre quelque chose, se seduict soy mesme et se trortipe? Ces sentences du Sainct Esprit expriment si clairement et si vifvement ce que je veulx maintenir, qu'il ne me fauldroit/ aulcune autre preuve contre des gents qui se rendroient avecques- toute soub-
(1) Dieu résiste aux superbes, et fait grâce aux humbles, I^ Epint. S. Pétri, c. v, v. 5.
(2) Dans le Timée, tom. ni de l'éd. d'Eslieniie, p. 5J. C
(3) De Civit. Dei, XXI, 5. C.
(4) s. Paul aux Colossiem, II, 8. C.
(5) s. Paul attx Corinthiens, I, 5, 19. C