LIVRE II, CHAR \ll
tci^ si ce n'est par nos mains que nous la menons : à lirer, comme de cire, tant de figures contraires d'une règle si droicte et si ferme. Quand s'est il veu mieulx qu'en France en nos jours? Ceulx qui l'ont prinse à gauche, ceulx qui l'ont prinse à droicte, ceulx qui en disent le noir, ceulx qui en disent le blanc l'employent si pareillement à leurs violentes et ambitieuses enireprinscs , s'y conduisent d'un progrès si conforme en desbordement et injustice, qu'ils rendent doubteuse et malaysée à croire la diversité qu'ils prétendent de leurs opinions, en chose de laquelle despend laconduicte et loy de nostre vie : peut on voir partir de mesme esthole et discipline des mœurs plus unies, plus unes? Voyez l'horrible impudence de quoy nous pelotons les raisons divines; et comlnen irreligieusement nous les avons et rejectées et reprinses, selon que la fortune nous a changé de place en ces orages publicques. Ceste proposition si solenne, » s'il est permis au subject de se rebeller et armer contre son prince pour la deffense de la religion, » souvienne vous en quelles bouches, ceste année passée, l'affirmative d'icclle estoit l'arc boutant d'un party; la négative, de quel aultre party c" estoit l'arc boutant : et oyez à présent de quel quartier vient la voix et instruction de Tune et de l'aoltre, et si les armes bruyent moins pour ceste cause que pour celle là. Et nous bruslons les gents qui disent qu'il fault faire souffrir à la vérité le joug de nostre besoing : et de combien faict la France pis que de le dire'? Confessons la vérité: qui trieroit de l'armée, mesme légitime , ceulx qui y marchent par le seul zèle d'une affection religieuse, et encores ceulx qui regardent seulement la protection des loix de leur païs ou service du prince, il n'en sçauroit bastir une compaignie de gents d'armes complette. D'où vient cela qu'il s'en treuve si peu qui ayent maintenu mesme volonté et mesme progrès en nos mouvements publicques, et que nous les voyons tantost n'aller que le pas , îantost y courir à bride avalée, et mesmes hommes tantost gaster nos affaires par leur violence et asprelé, tantost par leur froideur, mollesse et pesanteur , si ce n'est qu'ils y sont l)Oulsés par des considérations particulières et
! r.nyle cîic cl commPDtc tout ce passage dans son Diclionnoirc, remarque I d<> l'ariicie Uotnuut.
casuelles, selon la diversité desquelles ils se remuent?
Je veois cela évidemment, que nous ne prestons volontiers à la dévotion que les offices qui flattent nos passions : il n'est point d'hostilité excellente comme la chrestienne: nostre zèle faict merveilles, quand il va secondant nostre pente vers la haine, la cruauté, l'ambition, l'avarice, la detraction, la rébellion; à contre poil, vers la bonté, la bénignité, la tempérance ; si, comme par miracle, quelque rare complexion ne l'y porte, il ne va ny de pied, ny d'aile. Nostre religion est faicte pour extirper les vices: elle les couvre, les nourrit, les incite. Il ne fault point faire barbe de foarre à Dieu, comme on dict'. Si nous le croyions, je ne dis pas par foy, mais d'une simple croyance ; voire (et .je le dis à nostre grande confusion) si nous le croyions et cognoissions, comme une auhre histoire, comme l'un de nos compaignons, nous l'aimerions au dessus de toultes aultres choses, pour l'infinie bonté et beauté qui reluict en luy ; au moins marcheroit il en mesme reng de nostre affection que. les richesses, les plaisirs, la gloire, et nos amis. Le meilleur de nous ne craint point de l'oullrager, comme il craint d'oultrager son voisin, son parent, son maistre. Est il si simple entendement, lequel, ayant d'un costé l'objectd'un de nos vicieux pFaisirs, et de l'aultre, en pareille cognoissance et persuasion, Testât d'une gloire immortelle, entrast enbigue^ de l'un pour l'aultre? et si, nous y renonceons souvent de pur mespris: car quelle envie nous attire au blasphémer, sinon à l'adventure le goust mesme de l'offense? Le philosophe Antisthenes, comme on l'initioit aux mystères d'Orpheus, le presbtre luv disant que ceulx qui se vouoient à ceste religion avoient à recevoir, après leur mort, des biens éternels et parfaicts : « Pourquoy, si tu le crois, ne meurs tu doncques toy mesme? » luy feit il^. Diogenes, plus brusquement, selon sa
(1) vieux proverbe, dont le sens est qu'il ne faut pas se moquer de Dieu, et bd faire barbe de paille. On trouTe dans Kicot , faire à Die» gerbe ae foarre , pour frmider la dixme, ne baillant qiie de la paille sans grain. On disait, du temps de Rabelais, faire gerbe de feiirre. « Gargantua, dil-il, faisait gerbe de feurre aux dieux, u L. I, c. 11. C.
(2) On lit dans rédition de 1802, enirast en troque, qui veut dire la même chose. Biguer, pour troquer, (changer, est resté longtemps dans le Dictionnaire de FAcadcmie. ;. V. L.
P) Dioc. Laekce, VI, 4. C.
ESSAIS DE MONTÀIGINE,
mode , et plus loing de nostre propos , au presbtre qui le preschoit de mesme de se faire de son ordre pour parvenir aux biens de l'aultre monde: « Yeulx lu pas que je croye qu'Agesilaus et Epaminondas, si grands hommes, seront misérables; et que toy, qui n'es qu'un veau, et qui ne fais rien qui vaille, seras bienheureux, parce que tu es presbtre*? » Ces grandes promesses de la béatitude éternelle, si nous les recevions de pareille auctorité qu'un discours philosophique, nous n'aurions pas la mort en telle horreur que nous avons :
Aon jam se moriens dissolvi conqnereretur ;
Sed maijis ire foras, vesicmqne relinquere, ut anquis,
Gauderet, prcelonga soie.x aut cornua cervus*.
« Je veux estrc dissoult, dirions nous, et estre avecques Jésus Christ 5. » La force du discours de Platon, de l'immortalité de Tame, poulsa bien aulcuns de ses disciples à la mort, pour jouir plus promptement des espérances qu'il leur donnoit*.
Tout cela, c'est un signe très évident que nous ne recevons nostre religion qu'à nostre façon, et par nos mains, et non auUrement que comme les aultres religions se receoivent. Nous nous sommes rencontrés au pais où elle estoit en usage; ou nous regardons son ancienneté , ou l' auctorité des hommes qui l'ont maintenue; ou craignons les menaces qu'elle attache aux mescreants, ou suyvons ses promesses. Ces considérations là doibvent estre employées à nostre créance, mais comme subsidiaires ; ce sont liaisons humaines : une aultre religion, d'austres lesmoings, pareilles promesses et menaces nous pourroient imprimer, par mesme voye, une créance contraire. Nous sommes chrestiens à mesme liltre que nous sommes ouPerigordins, ouAUemans. Et ce que dict Plato^, qu'il est peu d'hommes si fermes en l'atheïsme qu'un dangier pressant ne ramené à la recognoissance de la divine puissance, ce roolle ne tou-
(1) DiOC. Laerce, VI, 39. C.
(2) Bifti loin de géinir de notre dissolution, nous nous en irions avec joie; nous laisserions notre enveloppe comme le serpent quitte sa dépouille, comme le cerf se défait de son \ieux bois, llt.r. , III, GI2.
(3) s. Paix, dans son Epfire wix Philipp., c. I, v. 23. C.
{*) Cic, Tiisc, I, 34; Callimaque, Epùjr., 2i; Ovide, «n Ibln, V. 493; Saint Aui.lstin, de Civ. Oei, I, 22. J. V. L.
(S) Lois, au commencement du liv. X; "passage déjà elle ilans les Essais, liv. I, c. 56. J. V. L.
che point un vrai chrestien; c'est à faire aux religions mortelles et humaines d'est re receues par une humaine conduicte. Quelle foy doibt ce estre, que la lascheté et la foiblesse de cœur plantent en nous et establissent? plaisante foy, qui ne croid ce qu'elle croid que pour n'avoir pas le courage de le descroire! Une vicieuse passion, comme celle de l'inconstance , et de l'etonnement, peult elle faire en nostre ame aulcune production réglée? Ils establissent, dict il', par la raison de leur jugement, que ce qui s ■ recite des enfers et des peines futures est feinct : mais l'occasion de l'experi- . menter s'offrant lorsque la vieillesse ou les maladies les approchent de leur mort, la terreur d'icelle les remplit d'une nouvelle créance , par l'horreur de leur condition à venir. Et, pnrce que telles impressions rendent les courages craintifs, il deffend, en ses loix-, toute instruction de telles menaces, et la persuasion que des dieux il puisse venir à l'homme aulcun mal; sinon pour son plus grand bien, quand il y escheoit , et pour un médicinal effect. Ils recitent de Bion, qu'infect des alheïsmes de Theodorus, il avoit esté longtemps se mocquant des hommes religieux : mais, la mort le surprenant, qu'il se rendit aux plus extrêmes superstitions : comme si les dieux s'osto ent et se remettoient selon l'affaire de Bion^. Platon, et ces exemples, veulent conclurre que nous sommes ramenés à la créance de Dieu, ou par raison ou par force. L'atheïsme estant une proposition comme desnaturée et monstrueuse, difficile aussi et malaysée d'establir en l'esprit humain, pour insolent et desregléqu'it puisse estre, il s'en est veu assez, par vanité, et par fierté de concevoir des opinions non vulgaires et reformatrices du monde, en affecter la profession par •contenance; qui, s'ils sonl assez fols, ne sont pas assez forts pour l'avoir plantée en leur conscience : pourtant ils ne lairront dejoindre leurs mains vers le ciel, si vous leur attachez un bon coup d'espée en la poictrine ; et quand la crainte ou la maladie aura abbattu et appesanti ccste licencieuse ferveur d'humeur volage, ils ne lairront pas de se revenir et se laisser toutdiscrettement
(1) Plat., République, T, page 3:î0. C.
f2) C'est le résultat de ce que dit Platon sar la fin du second livre, et au commencement du troisième de sa République. C.
(3) IJIOG. Laep.ce, IV, i.