‹ OEuvres. Vec une notice biographiqueChapitre 184 sur 402 · LIVRE II, CIIâP. XII · texte numérisé non relu

LIVRE II, CIIâP. XII

monde sçait, qu'en toutes les armées qui se conduisoient du païs de Levant , l'une des plus ndes forces consistoit aux éléphants , des- Isontiroii des effectssans comparaison plus grands que nous ne faisons à présent de nostre anillerie, qui tient à peu près leur place en une battaille ordonnée (cela est aysé à juger à ceulx qui cognoissent les histoires anciennes ) ;

Siquidem Tyrio scnire solebant Ànnibnli, el nosirU ducibns, regique Molosso llortim majores, et dorso ferre cohortes, Partent altquam belli, et euniem in prœlia turrim < ;

il falloit bien qu'on se respondist à bon escient de la créance de ces besteset de leur discours, leur abandonnant la teste d'une battaille, là où le moindre arrest qu'elles eussent sceu faire pour la grandeur et pesanteur de leur corps, le moindre effroy qui leur eust faict tourner la teste sur leurs gents, estoit sufflsant pour tout perdre : et s'est veu peu d'exemples oîi cela soit advenu qu'ils se rejectassent sur leurs troupes , au lieu que nous mesmes nous rejectons les uns sur les aultres et nous rompons. On leur donnoit charge, non d'un mouvement simple, mais de plusieurs diverses parties au combat ; comme faisoient aux chiens les Espaignols à la nouvelle conquestedes Indes- ausquols ils payoient solde et faisoient partage au butin : et montroient ces animaulx autant d'addresse et de jugement à poursuyvre et arrester leur victoire, à charger ou à reculer, selon les occasions, à distinguer les amis des ennemis comme ils faisoient d'ardeur et d'aspreté.

Nous admirons et poisons mieulx les choses estrangieres que les ordinaires; et sans cela, je ne me feusse pas amusé à ce long registre ; car, selon mon opinion, qui contreroollera de près ce que nous veoyons ordinairement es animaulx qui vivent parmi nous il y a de quoy y trouver des effects autant admirables que ceulx qu'on va recueillant es pays et siècles estrangiers. C'est une mesme nature qui roule soii cours : qui en auroit suffisamment jugé le présent estât en pourroit seuremenl conclure et tout l'advenir et tout le passé. J'ay veu aultrefois parmi nous des hommes amenés par mer

(t) l*s ancéires de nos élcphaals cotnbaltaieot dans les armées d'Annibal, du n)i d'Épire, ei des généraux de Rome; ils portaient sur leur dos des cohortes entières, et des toursque l'on voyait s'avancer au milieu des batailles. Jiv., XH, «07.

(2) C'est ce que plusieurs peuples avaient fait longtemps auparavani. roi/.PuxE, vill,40;BuE>,rar.l/i4/.,XIV, 46, etc. C.

de lointains pafe, desquels, parce qte nous n'entendions aulcuncment le language, et que leur façon, au demourant, et leur contenance, et leurs vestemenls e.stoient du tout esloingnés des nostres, qui de nous ne les estimoit et sauvages et brutes? qui n'attribuoit à stupidité et à bestise de les voir muets, ignorants la langue françoise, ignorants nos baisemains et nos inclinations serpentées, nostre port et nostre maintien, sur lequel, sans faillir, doibt prendre son patron la nature humaine? Tout ce qui nous semble estrange nous le condamnons et ce que nous n'entendons pas. Il nous advient ainsin au jugement que nous faisons des bestes. Elles ont plusieurs conditions qui se rapportent aux nostres ; de celles là , par comparaison , nous pouvons tirer quelque conjecture; mais de ce qu'elles ont particulier, que sça vous nous que c'est? Leschevaulx, les chiens, les bœufs, les brebis, les oyseaux et la pluspart des animaulx qui vivent avecques nous recognoissent nostre voix et se laissent conduire par elle : si faisoit bien encores la muresne de Crassus<, et venoit à luy quand il l'appelloit ; et le font aussi les anguilles qui se treuvent en la fontaine d'Arethuse; et j'ay veu des gardoirs assez oiî les poissons accourent pour manger à certain cri de ceulx qui les traictent,

Somen habent, et ad mugistri Vocem quisqite sui venii ciialus*:

nous pouvons juger de cela. Nous pouvons aussi dire que les éléphants ont quelque participation de religion^, d'autant qu'après plusieurs ablutions et purifications on les veoid haulsant leur trompe comme des bras; et, tenant les yeulx fichés vers le soleil levant, se planter longtemps en méditation et contemplai ion, à certaines heures du jour, de leur propre inclination, sans instruction et sans précepte. Mais, pour ne veoir aulcuné telle apparence es aultres animaulx, nous ne pouvons pourtant esiablir qu'ils soient sans religion, et ne pouvons prendre en aulcune part ce qui nous est caché ; comme nous veoyons quelque chose en cesie action que le philosophe Cleanthes remarqua, parce qu'elle retire aux nostres : il veii*. dici

(1) PLiTARQiE, de l'Industrie des animaux, c. ii. C. (i) Ils ont un nom ; et chacun d'eux vieut à la vois du maître qui rappelle. Martul , IV, 29, 6.

(5 plcte, vni, 1. c (*) PLCikKQZi, de r Industrie des animaïuc. c. 12. C

ESSAIS DE MONTAIGNE

il, des fourmis partir de leur fourmilière, portants le corps d'un fourmi * mort vers une aultre fourmilière, de laquelle plusieurs aultres fourmis leur veindrent au devant, comme pour parler à eulx; et, après avoir esté ensemble quelque pièce, ceulx cy s'en retournèrent pour consulter, penser, avecques leurs concitoyens et foirent ainsi deux ou trois voyages pour la difficulté de la capitulation: enfin, ces derniers venus apportèrent aux premiers un ver de leur tanière, comme pour la rançon du mort, lequel ver les premiers chargèrent sur leur dos et emportèrent chez eulx, laissant aux aultres le corps du trespassé. Yoylà l'interprétation que Cleanl lies y donna, tesmoignant par là que celles qui n'ont point de voix ne laissent pas d'avoir pratique et communication mutuelle, de laquelle c'est nostre default que nous ne soyons participants; et nous entremettons, à ceste cause, sottement d'en opiner. Or, elles produisent encore d'aultres eifects qui surpassent de bien loing nostre capacité ; ausquels il s'en fault tant que nous puissions arriver par imitation que, par imagination mesme, nous ne les pouvons concevoir. 1 lusieurstiennent qu'en ceste grande et dernière battaille navale qu'Antonius perdit contre Auguste, sa galère capitainesse fe ut arrestée au milieu de sa course par ce petit poisson que les Latins nomment rémora^ à cause de ceste sienne propriété d'arrester toutes sortes de vaisseaux ausquels il s'attache^. Et l'empereur Caligula, voguant avecques une grande flotte en la coste de la Romanie. sa seule galère feut arrestée tout court par ce mesme poisson, lequel il feit prendre attaché comme il estoit au bas de son vaisseau, tout despit de quoy un si petit animal pouvoit forcer et la mer et les vents, et la violence de touts ses avirons, pour estre seulement attaché par le bec à sa galère (car c'est un poisson à coquille) ; et s'estonna encores, non sans grande raison, de ce que, luy estant apporté dans le bateau, il n'avoit plus ceste force qu'il avoit au dehors^. Un citoyen de Cyzique acquit jadis la réputation de bon mathématicien pour avoir apprins la condition de l'hérisson; il a sa tanière ouverte à divers endroits et à divers vents, et, prévoyant le vent

(1) Fourmi olai! masculin autrefois, C.

(ï) PLINE, xxxn, 1. G.

(3) ID., ibid. Ç.

advenir, il va boucher le trou du costé de ce vent là : ce que remarquant, ce citoyen apportoit en sa ville certaines prédictions du vent qui avoit à tirer*. Le caméléon prend la couleur du lieu oîi il est assis-; mais le poulpe se donne luy mesme la couleur qu'il luy plaist, selon les occasions, pour se cacher de ce qu'il craint et attraper ce qu'il cherche : au caméléon , c'est changement de passion ; mais au poulpe, c'est changement d'action. Nous avons* quelques mutations de couleur à la frayeur, la chçlere, la honte et aultres passions, qui altèrent le teinct de nostre visage ; mais c'est par l'effect de la souffrance, comme au caméléon : il est bien en la jaunisse de nous faire jaunir; mais il n'est pas en la disposition de nostre volonté. Or, ces effects, que nous recognoissons aux aultres animaulx, plus grands que les nostres, tesmoignent en eulx quelque faculté plus excellente qui nous est occulte : comme il est vraysemblable que sont plusieurs aultres de leurs conditions et puissances, desquelles nulles apparences ne viennent jusqu'à nous.

De toutes les prédictions du temps passé les plus anciennes et plus certaines estoient celles qui se tiroient du vol des oyseaux^: nous n'avons rien de pareil ny de si admirable. Ceste règle, cest ordre du bransler de leur aile, par lequel on tire des conséquences des choses à venir, il fault bien qu'il soit conduict par quelque excellent moyen à une si noble opération; car c'est prester à la lettre d'aller attribuant ce grand effect à quelque ordonnance naturelle sans l'intelligence, consentement et discours de qui le produict ; et est une opinion évidemment faulse. Qu'il soit ainsi : la torpille a ceste condition, non seulement d'endormir les membres qui la touchent, mais, au travers des filets et de la seine, elle transmet une pesanteur endormie aux mains de ceux qui le remuent et manient ; voire, dict on davantage, que si on verse de l'eau dessus on sent ceste passion qui gaigne contremontjusques à la main et endort l'attouchement au travers de l'eau. Ceste force est merveilleuse, mais elle n'est pas inutile à la torpille; elle la sent, et s'en sert de manière que, pour attraper la proie qu'elle queste , on la veoid se tapir sous le limon, à fin que les aul-

(1) PiXTAnoiE, de l'Industrie des animaux, c, 15. C.

(2)lD., ihid.,c. 28. G.

(3) Sext. Ejipiric, Pijrrh. IIijpolijp., 1, 14. C-

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