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LIVRE II, CHAP. \II

très poissons, se coulants par dessus, frappés et endormis de ceste sienne froideur, tombent en sa puissance. Les grues, les arondelles et aultres oyseaux passagiers, changeants de demeure selon les saisons de Tan, montrent assez la cognoissance qu'elles ont de leur faculté divinatrice et la mettent en usage. Les chasseurs nous asseurent que , pour choisir d'un nombre de petits chiens celuy qu'on doit conserver pour le meilleur, il ne fault que mettre la mère au propre de le choisir elle mesine ; comme si on les emporte hors de leur giste, le premier qu'elle y rapportera sera tousjours le meilleur; ou bien, si on fait semblant d'entourner de feu leur giste de toutes parts, celuy des petits au secours duquel elle courra premièrement : par où il appert qu'elles ont un usage de prognostique que nous n'avons pas, ou qu'elles ont quelque vertu à juger de leurs petits, aultre et plus vifve que la nostre.

La manière de naistre, d'engendrer, nourrir, agir, mouvoir, vivre et mourir des bestes estant si voisine de la nostre, tout ce que nous retrenchons de leurs causes motrices et que nous adjoustons à nostre condition au dessus de la leur,cela ne peult aulcunement partir du discours de nostre raison. Pour règlement de nostre santé, les médecins nous proposent l'exemple du vivre des bestes et leur façon ; car ce mot est de tout temps en la bouche do peuple ;

Tenez cbaulds les pieds et la teste ; Au demourant, vivez en besle.

La génération est la principale des actions nattirelles ; nous avons quelque disposition de membres qui nous est plus propre à cela : toutesfois ils nous ordonnent de nous renger à l'assiette et disposition brutale, comme plus effectuelle :

nore ferarum, Quadntpednmqtte magis riiii, plerumque pulantur Coiuipere liUores: quia sic loca sumere possitnt, Pectoribus posilis, subtatis sanina lumbis ■ ;

et rejectent comme nuisibles ces mouvements indiscrets et insolents que les femmes y ont meslé de leur creu ; les ramenant à l'exemple

(i) On croit communômont que, pour être fccondo, ruiiion des deux é|>ouK doil se faire dans l'atlilude des qiiadrupotlrs, parce qu'alors la situation horizoniale de la poitrine cl l'élévation des rtins favorisent la direction du fluide générateur. UxaiCE, IV, lici.

et usage des bestes de leur sexe, plus modeste et rassis :

Xam tnùlier prohibel se concipere alque reptignat, Climibus ipsa viri Yenerem si lœta reiraciet, Alque exossaio ciel omiii pectore fluclus. Eicit enim sulci recta regione viaque Yomeran, atque locis avertit seminis iciutn' .

Si c'est justice de rendre à chascon ce qui luy est deu, les bestes qui sen ent, aiment et deffendent leurs bienfaicteurs, et qui poursuyvent et onltragent les estrangiers et ceulx qui les offensent, elles représentent en cela quelque air de nostre justice, comme aussi en conservant une egualilé très équitable en la dispensât ion de leurs biens à leurs petits. Quant à l'amitié, elles l'ont, sans comparaison, plus vifve et plusconstante que non pas les hommes. Hyrcanus2, le chien du roy Lysimachus, son maislre mort, demeura obstiné sur son lict, sans vouloir boire ne manger ; et le jour qu'on brusla le corps, il print sa course et se jecta dans le feu, où il feut bruslé : comme feit aussi le chien d'un nommé Pyrrhus^; car il ne bougea de dessus le lict de son maislre depuis qu'il feut mort ; et, quand on l'emporta, il se laissa enlever quand et luy, et finalement se lancea dans le buchier où on brusloit le corps de son maistre. Il y a certaines inclinations d'à fection qni naissent quelquesfois en nous sans le conseil de la raison, qui viennent d'une témérité fortuite que d'aultres nomment sympathie ; les bestes en sont capables, comme nous veoyons les chevaulx prendre certaine accointancedes uns aux aultres, jusques à nous mettre en peine pour les faire vivre et voyager separéement : on les veoid appliquer leur affection à certain poil de leurs compaignons comme à certain visage, et, où ils le rencontrent, s'y joindre incontinent avecques feste et démonstration de bienveuillance, et prendre quelque aultre forme à contrecœur et en haine. Les animaulx ont choix, comme nous, en leurs amours, et font quelque triage de leurs femelles ; ils ne sont pas exempts de nos jalousies et d'envies extrêmes et irréconciliables.

Les cupidités sont ou naturelles et neces-

(I) Les mouvements lascifc par lesquels la femme excite Pardcur de son é|X>ux sont un obstacle à la fecondaiion; ilsdient le >()c dn sillon et deiôunjent les germes âe leur but. F.cciifccE, r\', I 66.

(i) Pi.CTAr.QCE, rfe l'industrie des animaux, c 13.

Çi)ld.,ibid.

ESSAIS DE MONTAIGNE

saires, comme le boire et le manger, ou naturelles et non nécessaires, comme l'accoinlance des femelles; ou elles ne sont ny naturelles ny nécessaires ; de ceste dernière sorte sont quasi toutes celles des hommes ; elles sont toutes superflues et artificielles j car c'est merveille combien peu il fault à nature pour se contenter, combien peu elle nous a laissé à désirer; les apprests de nos cuisines ne touchent pas son ordonnance. Les stoïciens disent qu'un homme auroit de quoy se substanter d'une olive par jour ; la délicatesse de nos vins n'est pas de sa leçon, ny la recharge que nous adjoustons aux appétits amoureux ;

Neque illa Magno prognatum deposcil consule cunnum '.

Ces cupidités estrangieres, que l'ignorance du bien et une faulse opinion ont coulées en nous, sont en si grand nombre qu'elles chassent presque toutes les naturelles; ny plus ny moins que si en une cité il y avoit si grand nombre d'estrangiers qu'ils en meissent hors les naturels habitants, ou esteignissent leur auctorité et puissance ancienne, l'usurpant entièrement et s'en saisissant. Les animaulx sont beaucoup plus réglés que nous ne sommes, et se contiennent avec plus de modération soubs les limites que nature nous a prescripts, mais non pas si exactement qu'ils n'ayent encores quelque convenance à nostre desljauche; et tout ainsi comme il s'est trouvé des désirs furieux qui ont poulsé les hommes à l'amour des bestes, elles se treuvent aussi par fois esprinses de nostre amour, et receoivent des affections monstrueuses d'une espèce à aultre; tesmoing l'elephant corrival d'Aristophanes le grammairien, en l'amour d'une jeune bouquetière en la ville d'Alexandrie, qui ne luy cedoit en rien aux offices d'un poursuyvant bien passionné; car, se promenant par le marché oii l'on vendoit des fruicts, il en prenoit avecques sa trompe, et les luy portoit; il ne la perdoit de veue que le moins qu'il luy estoit possible ; et luy mettoit quelquesfois la trompe dans le sein par dessoubs son collet, et luy tastoit les teitins"^. Ils recitent aussi d'un dragon amoureux d'une fille, et d'une oye esprinse de l'amour d'un enfant en la ville d'Asope, et d'un bélier serviteur de la menés -

(1) La volupté ne lui semble pas plus vive dans les bras de la fille d'un consul. Hor., Sat., 1, 3, 69. (8) PLi'TAUQiiE, de f Imliisirie des animaux, c. 17. G.

trière Glaucia* ; et il se veoit tous les jours des magots furieusement esprms de l'amour des femmes. On veoid aussi certains animaulx s'addonner à l'amour des masles de leur sexe. Oppianus^, et aulires récitent quelques exemples pour montrer la révérence que les bestes, en leurs mariages, portent à la parenté; mais l'expérience nous faict bien souvent veoir le contraire ;

A'ec habelur lurpe juvenccf Ferre pairem tergo ; fil equo sua filia conjux ; Quasque creavit, init pecudescaper; ipsaque cuju$ Semine concepta est, ex Hlo c.ondpH aies '.

De subtilité malicieuse, en est il une plus expresse que celle du mulet du philosophe ïhalès*? lequel passant au travers d'une rivière, chargé de sel, et, de fortune, y estant brunché, si que les sacs qu'il portoit en feurent touts mouillés, s'estant apperceu que le sel, fondu par ce moyen, luy avoit rendu sa charge plus legiere, ne failloit jamais, aussitost qu'il rencontroit quelque ruisseau, de se plonger dedans avecques sa charge, jusques à ce que son maistre, descouvrant sa malice, ordonna qu'on le chargeast de laine ; à quoy se trouvant mesconté, il cessa de })lus user de ceste finesse, Tl y en a plusieurs qui représentent naïfvement le visage de nostre avarice ; car on leur veoid un soing extrême de surprendre tout ce qu'elles peuvent, et de le curieusement cacher, quoyqu'elles n'en tirent point d'usage. Quant à la mesnagerie, elles nous surpassent, non seulement en ceste prévoyance d'amasser et e.spargner pour le temps à venir, mais elles ont encores beaucoup de parties de la science qui y est nécessaire; les fourmis estendent au dehors de l'aire leurs grains et semences pour les esventer, refreschir et seicher, quand ils veovent qu'ils commencent à se moisir et à sentir le rance, de peur qu'ils ne se corrompent et pourrissent. Mais la caution et prévention dont ils usent à ronger le grain de froment surpasse toute imagination de prudence humaine; parce que le froment ne demeure pas tousjours sec nv sain, ains s'amollit, se resoult, et destrempe

(I) l'LiTAiiQiE, de Vliulnsiric des animaux, c, 17. C.

{•2) Poème de la Citasse, I, 23t). C.

{,") La génisse se livre sans lionie à son père; la cavale assouvit les désirs du clieval dont elle est née ; le boiic s'unit aux , chèvres quil a engendrées ; et l'oiseau féconde l'oiseau à qui | il a donné l'être. Ovide, Mètam., X, 52i. |

(4) Plltaisql'e, de l'Industrie des animaux, c. 15 ; Êlien, llist. I des anim., Vil, 42. C. 5

LIVHL 11, CIlAl». \ll.

romine en laict, s'achcininant à germer et pro- , duire; de peur qu'il ne devienne semence et perde sa nature et propriété de magasin pour leur nourriiurt', ils rongent le bout par où le . germe a coustume de sortir. ]

Quant à la guerre, qui est la plus grande et , pomjieuse des actions humaines, je sçaurois \ volontiers si nous nous en voulons servir pour argument de quelque prérogative, ou, au rebours, pour tesmoignage de nostre imbécillité et imperfection; comme de vray, la science de nous entredesfaife et entretuer, de ruyner et perdre nostre propre espèce, il semble qu elle n a beaucoup de quoy se faire désirer aux bestes qui ne l'ont pas :

Quando leonl Fortior eripuit vitam leo? quo nemore unquavt trfpirai'* aper majovis deniibus apri'?

mais elles n'en sont pas universellement exemptes pourtant ; tesmoing les furieuses rencontres des mouches à miel, et les entreprinses des princes des deux armées contraires :

Sœpe duobus Begibus ineessil magno discordia motu ; Continuoque auimos vulgi et IrtjAdanlia bello Corda licet longe prœsciscere*.

Je ne veois jamais ceste divine description , qu'il ne m'y semble lire peincte l'ineptie et vanité humaine : car ces mouvements guerriers, qui nous ravissent de leur horreur et espoventement, ceste tempeste de sons et de cris,

Fulgur ibi ad cœhim se tollil, toiaque circum Mre remdescit tellus, subterque virum vi Exciiur pedibus ioniius, clamoreque monlei Icli rejeciant voces ad sidéra muudi^;

ceste effroyable ordonnance de tant de milliers d'hommes armés , tant de fureur , d'ardeur et de courage, il est plaisant à considérer par combien vaines occasions elle est agitée, et par combien legieres occasions esteincle :

(1) Vit-oii iamais uo lion déchirer un lion plus faible que lui? dansqueHe (brél un sanglier a-t-il eipiré sous la dent d'un aaagier pins Tigoureu\? Jcv., XV, IQO.

'* Souvent, dans une ruche, il s'élève enlre deux rois de mes querelles; dèslorson peut pressentirla fureur des .au doul le peuple est agile. Viac, Georg , IV, 67.

pi L'acier remroie ses éclairs au ciel ; les campagnes sont colorées par le rcflei de Pairain ; la terre rcleulii sous les pas des solda u, et les monts voiaius repoussent leurs cris guerriers jusquaux \oûies du monde. Uca., il, 325.

Partais propter narratitr amorcm Grœcia Barbariœ dira collisa ditello ' :

toute l'Asie se perdit, et se consomma en guerres pour le macquerellage de Paris : l'envie d'un seul homme, un despit, un plaisir, une jalousie domestique, causes qui ne debvroient pas esmouvoir deux harengieres às'esgratigner, c'est l'ame et le mouvement de tout ce grand trouble. Voulons nous en croire ceulx mesmes qui en sont les principaulx aucteurs et motifs? Oyons le plus grand, le plus victorieux empereur, et le plus puissant qui feust oncques, se jouant et mettant en risée très plaisamment et très ingénieusement plusieurs battailles bazardées et par mer et par terre, le sang et la vie de cinq cent mille hommes qui suyvirent sa fortune, et les forces et richesses des deux parties du monde espuisées pour le service de ses entreprinses :

Quod ftiluil Glaphyran Anlonius, hanc mihi pœnam Fulvia consiilutl, se quoque uti fuiuaw.

Fulviam ego ul fuiiiam l quid, si me Uamus orei Pœdicetn, faciamf non puio, si sajâam.

Àul fuiue, aui pugnemus, mit. Quid, si mihi vUa Carier est ipsa nuniluta ? signa canani >.

( J'use en liberté de conscience de mon latin, avecques le congé que vous m'en avez donné ^.) Or, ce grand corps, à tant de visages et de mouvements , qui semble menacer le ciel et 1» terre ;

(I) On raconle qu'une guerre funeste, allumée par rameur de Paris, précipita les Grecs sur les Barbares. Hon., Epixt., I, S, 6.

(S' Cette épigrammc, coroiK>sée par Auguste, nous a M conservée par Martial, tpig., XI, il , 3. Voici rimiiation que Fontenelle en a faite dans ses Dialogties des Ooris :

Virée qu'Anloine fsl cbirmé dr GU|ibvrc , Fuliie ■ ttt httat jeux me Teut UMiirllir. Aotoiue «I iiiCdtk. £ii hira donc } Esl-cc à dit* Que des Taut' * d'Antoine on me fera pâtir?

Qui? moil que je >*r<e Fuliirl

SbIEtii qu'elle en ail eniie ?

A ce rompte, op Tcmil se retirer ten moi

Hille épouses mal salisfaiic4.

Aime-moi, me dit-cUe, on rombattoDS. Mais qaoi i £Ut est bien laide ! AUoiu, sonnes, Inimpetlcs. C

(3} On croit que celte longue Apologie de Sebond était adressée par rauleur à la reiue Marguerite de France, femme du roi de Navarre ( depuis Henri IV ), couuue par ses poésies et ses mémoires. C'est une tradition des deux derniers siècles, recueillie dans une note manuscrite de M- Jamet, mort eu,17T8, et qui devait bc-aucoup de rf-nseignemeuls sur Uou^igue au fils de Montesquieu; à rabl>é Berlin, coiL<«iller nu p;irleineiit de Bordeaux , et graïKl-vicaire de Perigueux ; à Anloiae Lanceiot, de l'Académie des loscripUons. J. V. L

ESSAIS DE MONTAIGNE

Quam mulli Libijco volvimlur inarmore fluctus, Sœvns nbi Orion hibernis coud lur uiidis, Vel quam sole iiovo densœ lorreniur arisiœ, Aut Uermi campo, aul Lyciœ flavenlibus arvis ; ' Sema sonanl, pulsuque pedum iremil excita lellus ^ :

ce furieux monstre, à tant de bras et à tant de testes, c'est tousjours l'homme foible, calamiteux et misérable : ce n'est qu'une fourmilliere esmeue et escbauffée ;

It nigrum campis agmen ' ;

un souffle de vent contraire, le croassement d'un vol de corbeaux, le fauls pas d'un cheval, le passage fortuite d'un aigle, un songe, une voix, un signe, une brouée^ matiniere, suffisent à le renverser et porter par terre. Donnez luy seulement d'un rayon de soleil par le visage, le voylà fondu et esvanoui ; qu'on lui es vente seulement un peu de poulsiere aux yeulx, comme aux mouches à miel de nostre poëte, voilà toutes nos enseignes, nos légions, et le grand Pompeiusmesme à leurteste, rompu et fracassé ; car ce feut luy, ce me semble^, que Sertorius battit en Espaigne avecques ces belles armes, qui ont aussi servi à Eumenes contre Antigonus, à Surena contre Crassus :

Ht motus animorum, atque hœc certamina tania, Pulveris exigui jaclu compressa quiescent *.

Qu'on descouple mesme de nos mouches apr s, elles auront et la force et le courage de le dissiper. De fresche mémoire, les Portugais assiégeants la ville de Tamly, au territoire de Xiatine , les habitants d'icelle portèrent sur la muraille grand' quantité de ruches, de quoy ils sont riciies ; et. avec du feu chassèrent les abeilles si vifvement sur leurs ennemis, qu ils

(I) Comme les flots iiinoml)rabIes qui roulent en mugissant sur la mer de Libye, quand l'orageux Orion, au retour de l'hi- . ver, se plonge dans les e^ux ; ou comme les innombrables épis que dore le soleil de l'été, soit dans les champs de l'Hermus , soit dans la féconde Lycie : les bouclier;- résonnent, et la terre tremble sous les pas des guerriers. Ymc, VII, 718.

{■ïj Le noir essaim marche dans la plaine. Vinc, Enéide, IV, 4()i.

(3* Un brouillard, une brume du matin.

(i) Ici Montaigne se défie un peu de sa mémoire, et avec raison ; car ce ne fut pas contre Pompée que Sertorius employa cette ruse, mais contre les Garacitaniens, peuple d'Esjjagnc qui habitait dans de profondes cavernes creusées dans le roc, où il était impossible de les forcer. Voyez dans Plut., la Vie de Seriorins, c. G. G.

(5) Et tout ce ner courroux, tout ce grand mouvement. Qu'on jette un peu de sable, il cesse en un moment. Gcorg.j trad. par Delille, IV, 86.

abandonnèrent leur entreprinse, ne pouvants soustenir le.urs assaulls et piqueures : ainsi demeura la victoire et liberté de leur ville à ce nouveau secours, avecques telle fortune qu'au retour du combat il ne s'en trouva une seule à dire. Les âmes des empereurs et des savaliers sont jectées à mesme moule : considérants l'importance des actions des princes, et leur poids, nous nous persuadons qu'elles soient produictes par quelques causes aussi poisantes et importantes ; nous nous trompons : ils sont menés et ramenés en leurs n^ouvements par les mesmes ressorts que nous sommes aux nostres ; la mesme raison qui nous faict tanser avecques un voisin dresse entre les princes une guerre ; la mesme raison qui nous faict fouetter un laquay, tumbant en un roy, luy faict ruyner une province ; ils veulent aussi Icgierement que nous, mais ils peuvent plus ; pareils appétits agitent un ciron et un éléphant.

Quant à la fidélité, il n'est animal au monde traistre au prix de l'homme. Nos histoires racontent la vifve poursuitte que certains chiens ont faict de la mort de leurs maistres. Le roy Pyrrhus, ayant rencontré un chien qui gardoit un homme mort et ayant entendu qu'il y avoit trois jours qu'il faisoit cest office, commanda qu'on enterrast ce corps et mena ce chien quand et luy. Un jour qu'il assistoit aux montres générales de son armée, ce chien, appercevant les meurtriers de son maistre, leur courut sus avec grands abbays et aspreté de courroux, et, par ce premier indice, achemina la vengeance de ce meurtre, qui en feut faiote bientost après parla voye de la justice ^. Autant en feit le chien du sage Hésiode, ayant convaincu lesenfants de Ganyctor,Naupactien, du meurtre commis en la personne de son maistre^. Un autre chien, estant à la garde d'un temple à Athènes, ayant apperceu un larron sacrilège qui emportoit les plus beaux joyaux, se meit à abbayer contre luy tant qu'il peut ; mais les marguillers ne s'estant point esveillés pour cela, il se meit à le suyvre, et, le jour estant venu, se teint un peu plus esloingné de luy, sans le perdre jamais de veue : s'il luy offroit à manger, il n'en vouloit pas; et, aux aultres passants qu'il rencontroit en son chemin, il leur faisoit

(!} Put., de l'Industrie des animaux, c. 12. (2) Plut., de l'Industrie des animaux, c. 12; P.vus., IX, 51, PoLL., Onomastic., V, 5, etc. J. V. L,

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