LIVRE II, CHAP. XII
nous esiitiK r avoir esté à Varro et Aristote ceste intelligence de tant de choses ? les a elle exemptés des incommodités humaines? ont ils esté deschargés des accidents qui pressent un crocheteur? Ont ils tiré de la logique quelque consolation à la goutte? pour avoir sccu comme c este humeur se loge aux joinctures, Ten ont ils moins sentie? sont ils entrés en composition de la mort, pour sçavoir qu'aulcunes nations s'en resjouïsscnt ; et du cocuage, pour sçavoir les femmes estre communes en quelque région? Au rebours, ayants tenu le prenner reng en sçavoir, Tun entre les Romains, i'aultre entre les Grecs, et en la saison où la science fleurissoilJeplus, nous n'avons pas pourtant apprins qu'ils ayenl eu aulcune particulière excellence en leur vie ; voire le Grec a assez à faire à se descharger d'auUùnes taches notables en la «tienne. A l'on trouvé que la volupté et la santé oyent plus savoureuses à celuy qui sçait l'asirologie et la grammaire?
lUiiterati mim mimts nervi rigenl '?
et la honte et pauvreté moins importunes ?
Scfllcei et morbls, et debilitate caretis.
Et luciiim et niram effugies, et lempora vilœ
Longa libi posl hœc faio meliore dabuntur >.
J'ay veu en mon temps cent artisans, cent laboureurs , plus sages et plus heureux que des recteurs de TUniversiié, et lesquels j'aimerois mieulx ressembler. La doctrine, ce m'est advis^ lient reng entre les choses nécessaires à la vie, comme la gloire, la noblesse, la dignité, (M pour le plus, comme la beauté, la richesse, et telles aultres qualités qui y servent voirament, mais de loing, et plus par fantasie que par nature. Il ne nous fault guère plus d'offices, de règles et de loix de vIntc en nostre
qu'en leur donnant ce remède quelquefois utile, mais le plus souvent nuisible, on les exposerait, pour une es|»éraoce inrertaine, à un vérilabie dani^T : de tnéaie il vaudrait peut-être mieux, à moo avis, que la nature nous eût refusé celte activité Je penset-, cette pénétration, celte industrie, que nous aiHielous raison, et qu'elle nous a si iftiéraiemeol accordée, pi»is- (|ue cette noble laculté n'est salutaire qu'à un petit nombre d'boinnics, taudis qu'elle est funeste à tous les autres. Cic.,' de iVa/.cfeor., 111,27.
(I) Cn ignorant souiicnt-il avec moins de vigueur les combats de Faniour ? Uor.. F.poa. 8, v. 17.
W C'est par-Ui, f-ans doute, que vous seras exempt d'infirmités et de maladies ; vous ne coiiuaitrex ni le cttagiin ni liiiquiétude ; votL- jouiixT: (i'uKt. vie plusloiisaeet{>ius bciTeuiC. Jcv., XIV, lot..
communauté, qu'il en fault aux grues et aux fourmis en la leur; et ce néant 'moins nous veoyons qu'elles s'y conduisent très ordonnéemenl, sans érudition. Si l'homme estoit sage, il prendroit le vray prix de chasque chose, selon qu'elle seroit la plus utile et propre à sa vie. Qui nous comptera par nos actions et desporiements, il s'en trouvera plus grand nombre d'excellents entre les ignorants qu'entre les sçavants : je dis en toute sorte de vertu. La vieille Rome me semble en avoir bien porté de plus grande valeur, et pour la paix et pour la guerre, que ceste Rome sçavante, qui se ruj na soy mesme : quand le demourant seroit tout pareil, au moins la prcud'hommie et l'innocence demeureroient du costé de l'ancienne ; car elle loge singulièrement bien avecques la simplicité. Mais je laisse ce discours, qui me tireroit plus loing que je ne vouidrois suyvre. J'en diray seulement encores cela , que c'est la seule humilité et scubmission qui peult effectuer un homme de bien. Il ne fault pas laisser au jugement de chascun la cognoissance de son debvoir ; il le iuy fault prescrire, non pas le laisser choisir à .son discours : aulirenient, selon l'imbécillité et variété infinie de nos raisons et opinions, nous nous forgerions enfin des debvoirs qui nous mettroient à nous manger les uns les aulires, comme dict Epicurus*.
La première loy que Dieu donna jamais à rhomme,et feul une loy dépure obéissance; ce l'eut un commandement nud et simple, où l'homme n'eu.st rien à cognoistre et à causer, d'autant que l'obeïr est le propre olfice d'une âme raisonnable, recognoissant un céleste supérieur et bienfacteur. De l'obeïr et céder naist toute auhre vertu , comme du ouider, tout péché. Et au rebours, la première tentation qui veint à l'humaine nature de la part du diable, sa première poison s'insinua en nous par les promesses qu'il nous feit de science et de cognoissance : Eriiis aicut dii, scientes bvnum ei nmlum^ : et les sireines, pour piper Ulysse en Homère, et l'attirer en leurs dangereux et ruyneux laqs, Iuy offrent en don la science^.
(1) Ou plutôt l'épicurien Cototfs, comme on peut voir dans le traité que Plctarqck a écrit contre lui, c. 27 de la traduction d'Ani}'0{. C.
(21 Vous serez comme des dieux, sachant le bien et It mal Gènes., III, 5.
;3) llou-Odips., XII, 188; Crc., de Fin., V, 18. J. V. L-
ESSAIS DE MONTAIGNE
La peste de l'homme, c'est l'opinion de sçavoir : voyià poufquoy l'ignorance nous est tant recommendée par nostre religion, comme pièce propre à la créance et à l'obéissance : Cavcle ne quis vos decipial per philosuplûam et inanes seductiones, secundum elemenla mundi^. En cecy, il y a une générale convenance entre touts les philosophes de toutes sectes, que le souverain bien consiste en la tranquillité de l'ame et du corps : mais où la trouvons nous?
Ad summum, sapiens uno minor est Jove, dives. Liber, honorants, pulcher, rex denique regum; Prcecipue sanus , nisi quum piluita molesta est '.
Il semble, à la vérité, que nature, pour la consolation de nostre estât misérable et chestif, ne nous ayt donné en partage que lapresumption; c'est ce que dict Epitecte, «que l'homme n'a rien proprement sien que l'usage de ses opinions 5 : » nous n'avons que du vent et de la fumée en partage. Les dieux ont la santé en essence, dict la philosophie, et la maladie en intelligence : l'homme, au rebours, possède ses biens par fantasie, les maulx en essence. Nous avons eu raison de faire valoir les forces de nostre imagination ; car touts nos biens ne sont qu'en songe. Oyez braver ce pauvre et calamlteux animal : « 11 n'est rien, dict Cicero, si doulx que l'occupation des lettres, de ces lettres, dis je, par le moyen desquelles l'infinité des choses, l'immense grandeur de nature, les cieux, en ce monde mesme, et les terres et les mers nous sont descouvertes : ce sont celles qui nous ont apprins la religion, la modération, la grandeur de courage, et qui ont arraché nostre ame des ténèbres, pour luy faire veoir toutes choses haultes, basses, premières, dernières et moyennes 5 ce sont elles qui nous fournissent de quoy bien et heureusement vivre, et nous guident à passer nostre aage sans desplaisir et sans offense * : » cestuy cy ne semble il pas parler de la condition de Dieu tout vivant et tout puissant ? Et, quant à l'effect, raille femmelettes ont vescu au village
(J) Prenez garde que personne ne vous séduise par la philoso|)liip, el par de vaines et trompeuses subtilités, selon les doctrines du monde. S. Pacl, ad Co/os.v., II, 8.
(2) Le sage ne voit au-dessus de lui que Jupiter ; il est riche, beau, comblé d'bonneiirs, libre ; il est le roi des rois, et surtout il jouit d'une santé merveilleuse, si ce n'est quand la pituile le toiiruienle. IIor., Epist., 1, 1, 100.
(3) Mattuel,c. U.C.
i4) Cic,, Tu$c, qucest,, I, 26. C,
une vie plus equable, plus doulce et plus constante que ne feut la sienne.
Deus ille fuit.deus, inclyle Memmi, Qui pi-inreps viiœ raiionem inveitil '^am, quœ Niiuc appelltiliir sapieiitia; quique per nriem Fluctibus e inntis vilam, luniisqne lenebris. In lam trauquilla el lam dura luce locavit ' :
voyIà des paroles très magnifiques et belles; mais un bien legier accident meit l'entendement de cestuy cy ^ en pire estât que celuy du moindre berger, nonobstant ce dieu précepteur et ceste divine sapience. De mesme impudence est ceste promesse du livre de Democritus:«Je m'en voys parler de toutes choses ^ ; » et ce sot tiltre, qu'Aristote nous preste, de « dieux mortels'*; » et ce jugement de Chrysippus, que« Dionestoit aussi vertueux que Dieu^ : » et mon Seneca recognoist , dict il , que « Dieu luy a donné le vivre, mais qu'il a de soy le bien vivre;» conformément à cest aultre, m viriule vere gloriamur; quodnon conlingeret, si id donum a deo, non a nabis haberemus^ : cecy est aussi de Seneca : « que le sage a la ibrtitude pareille à Dieu , mais en l'humaine foibles.se ; par où il le surmonte^. » Il n'est rien si ordinaire que de rencontrer des traicts dcvpareille témérité: il n'y a aulcun de nous qui s'offense tant de se veoir apparier à Dieu, comme il faict de se veoir déprimer au reng des aultres animaulx : tant nous sommes plus jaloux de nostre interest que de celuy de noslre Créateur ! Mais il fault mettre aux pieds ceste sotte vanité, et secouer vifvement et hardiement les fondements ridicules sur quoy ces faulses opinions se bastissent. Tant qu'il pensera avoir quelque moyen et quelque force de soy, jamais
(i; Il fut un dieu, illustre Memmius, oui, il fut un dieu, celui qui le premier trouva cet art de vivre auquel on doime aujourd'liui le nom de sagesse ; celui qui, par cet art vraiment divin, a fait succéder le calme et la lumière à l'orage et aux ténèbres. Llcr., y, 8.
{i) De Lucrèce qui, dans les vers précédents, parle si magnifiquemeut d'Épicure et de sa doctrine ; car un breuvage que lui donna sa femme ou sa maîtresse lui troubla si fort la raison que la violence du mal ne lui laissa que quelques intervalles lucides, qu'il employa à composer son poème, elle porta enlin à se tuer lui même. Chron. d'EosÈBE. C.
f3) Cic, ^cad.,11, 2o.
(4) Cic, de Fin., II, 13. ,
(ô) Plut., des communes conceptions, etc., c. 50.
(C) C'est avec raison que nous nous glorifions de notre verlu ; ce qui ne serait point si nous la tenions d'un dieu, et non pas de nous-mêmes. Cic, de Nat, deor.,lH, 3Ç.
(7) SÉN. Cpist. 53, ù la fin, Ç.