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LIVRE II, CHAP. \II

rbomme ne recognoistra ce qu'il doibt à son maistre ; il fera tousjoars de ses œufs poules, comme on dict : il le fault mettre en chemise. Veoyons quel notable exemple del'effect de sa philosophie : Posidonius, estant pressé d'une si douloureus»^ maladie qu'elle luy faisoit tordre les bras et grincer les den»s, pensoit bien faire la figue à la douleur pour s'cscrier contre elle : " Tu as beau faire, si ne diray je pas que tu sois mal *. » B sent mesme passion que mon laquay ; mais il se brave, sur ce qu'il contient au moins sa langue soubs les loix de sa secte : re succuinbere non oportebat, verbis gloriantem'^. Arcesilas estant malade de la goutte, Carneades, qui le veint visiter, s'en retournoit tout fasché; il le rappela, et, luy montrant ses pieds et sa poictrine : - Il n'est rien venu de là icy, » luy dict il s. Cestuy cy a un peu meilleure grâce ; car il sent avoir du mal, et en vouldroit estre depestré; mais de ce mal pourtant son cœur n'en est pas abattu ny affoibly : l'aultre se tient en sa roideur, plus, ce crains je, verbale qu'essentielle. Et Dionysius Heracleotes, affligé d'une cuison véhémente des yeulx, feut rengé à quitter ces resolutions stoïcques*. Mais quand la science feroit par effect ce qu'ils disent d'esmoucer et rabbattre l'aigreur des infortunes qui nous suyvent, que faict elle que ce que faict beaucoup plus purement l'ignorance, et plus évidemment? Le philosophe Pyrrho, courant en mer le hazard d'une grande tourmente, ne presentoit à ceulx qui estoient avecques luy à imiter que la sécurité d'un porceau qui voyagcoit avecques eulx, regardant ceste tempeste sans effroy s. La philosophie, au bout de ses préceptes, nous renvoyé aux exemples d'un athlète et d'un muletier, ausquels on veoid ordinairement beaucoup moins de ressentiment de mort, de douleur et d'aultres inconvénients, et plus de fermeté, que la science n'en fournit oncvjues à aulcun qui n'y feusi nay et préparé de soy mesme par habitude naturelle^. Qui iaicl qu'on incise et taille les tendres membres d'un

(1) Cic, Tuic. quœxt., II, 23. G.

(i) Faisant le brave en paroles, il ne (allait pas succomber en eflei. Cic, Tusc. quœst., II, 13.

(5) Cic, de Fin., y, 31.

(4) Cic., de Fin., V, 31 ; Tusc., II, 3B. G.

p) Diuc. Uerck, IX, 69. G.

{«) Monhigne ajoutait ici dans l'édilioo iD-4* de 1588, fol. 204 verso : « La cognoissauce noua esguise plustost au. resseotiment des roaulx, qu'elle ne les allège. bJ. V. L.

enfant, et ceulx d'un cheval, plus ayséement que les nostres, si ce n'est l'ignorance? Combien en a rendu de malades la seule force de l'imagination? Nous enveoyons ordinairement se faire saigner, purger et medeciner, pour guarir des mauk qu'ils ne sentent qu'en leur discours. Lorsque les vrays maulx nous faillent, la science nous preste les siens : ceste couleur et ce teinct vous présagent quelque defluxion catarrheuse; ceste saison chaulde vous menace d'une esmotion fiebvreuse ; ceste coupeure de la ligne vitale de vostre main gauche vous advertitd? quelque notable et voisine indisposition : et enfih elle s'en addresse tout destroussement * à la santé mesme ; ceste alaigresse et vigueur de jeunesse ne peult arrester en une assiette : il luy fault desrobber du sang et de la force, de peur qu'elle ne se tourne contre vous mesme. Comparez la vie d'un homme asservy à telles imaginations à celle d'un laboureur se laissant aller api es son appétit naturel, mesurant les choses au seul sentiment présent, sans science et sans prognostique, qui n'a du mal que lorsqu'il l'a ; où l'aultre a souvent la pierre en l'ame avant qu'il l'ayt aux reins : comme s'il n'estoit point assez à tempsde souflrir le mal lorsqu'il y sera, il l'anticipe par fantasie, et luy court au devant. Ce que je dis de la médecine se peult tirer par exemple généralement à toute science : de là est venue ceste ancienne opinion des . philosophes*, qui logeoient le souverain bien à la recognoissance de la foiblesse de nostre jugement. Mon ignorance me preste autant d'occasion d'espérance que de crainte ; et n'avant aultre règle de ma santé que celle des exemples d'aultruy et des événements que je veois ailleurs en pareille occasion, j'en treuvede toutes sortes, et m'arreste aux comparaisons qui me sont plus favorables. Je receois la santé les bras ouverts, libre, plaine et entière; et aiguise mon appétit à la jouïr, d'autant plus qu'elle m'est à présent moins ordinaire et plus rare : tant s'en fault que je trouble son repos et sa doulceur par l'amertume d'une nouvelle et contraincte forme de vivre. Les bestes nous montrent assez combien l'agitation de nostre esprit nous ap porte de maladies : ce qu'on nous dict de ceubi du Brésil, qu'ils ne mouroient que de vieillesse, on l'attribue à la sérénité et tranquillité de leur

(!) OllCfrutnem.

{4 Des sceptiques.

ESSAIS DE MONTAIGNE

air; je l'atlribue plustost à la tranquillité et serenité de leur amc, dcscliargée de toute passion, pensée et occupation tendue ou desplaisante ; comme gcnls qui passoient leur vie en une admirable simplicité et ignorance, sans lettres, sans loy, sans roy, sans religion quelconque. Et d'où vient, ce qu'on veoid par expérience, que les plus grossiers et pPus lourds sont plus fermes et plus désirables aux exécutions amoureuses ; et que l'amour d'un muletier se rend souvent plus acceptable que celle d'un gallant bomme, sinon qu'en cestuy cy l'agitation de lame trouble sa force corporelle, la rompt et lasse, comme elle lasse aussi et trouble ordinairement soy mesme? Qui la desmeut, qui la jecte plus coustumicrement à la manie, que sa promptitude, sa poincte, son agilité, et enfin sa force propre ? de quoy se faict la plus subtile folie, que de la plus subtile sagesse? Comme des grandes amitiés naissent des grandes inimitiés; des santés vigoreuses les mortelles maladies, ainsin des rares et vifves agitations de nos âmes les plus excellentes manies et plus destracquées; il n'y a qu'un demi tour de cheville à passer de l'un à l'aulire. Aux actions des hommes insensés nous veoyons combien proprement la folie convient avecques les plus vigoreuses opérations de nostre ame. Qui ne sçait combien est imperceptible le voisinage d'entre la folie avçcques les gaillardes cslevations d'un esprit libre, et les effects d'une vertu suprême et extraordinaire? 'Platon dict les melancholiques plusdisciplinables et excellents: aussi n'en est il point qui. ayent tant de propension à la folie. Infinis esprits se ireuvent ruynés par leur propre force et soupplesse : quel sault vient de prendre, de sa propre agitalion et alaigresse, l'un des plus judicieux, ingénieux, et plus formés à l'air de ceste antique et pure poésie, qu'aultre poëte Italien aye jamais esté? n'a il pas de quoy sçavoir gré à ceste sienne vivacité meurtrière? à ceste clarté qui l'a aveuglé? à ceste exacte et tendue appréhension de la raison, qui Ta mis sans raison? à la curieuse et laborieuse queste des sciences, qui l'aconduict à labestise?à ceste rare aptitude aux exercices de l'ame, qui l'a rendu sans exercice et sans ame? J'eus plus de despit encores que de compassion, de le veoir à Ferrare en si piteux estât, survivant à soy mesme, mescognoissant et soy et ses ouvrages, lesquels, sans son

sceu, et toutefois à sa veue, on a mis en lumière incorrigés et informes ^

Voulez vous un homme sain, le voulez vous réglé, et en ferme et seure posture? affublez le de ténèbres d'oysiveté et de pesanteur : il nous fault abestir pour nous assagir, et nous es-^ blouir pour nous guider. El si on me dict que la commodité d'avoir l'appétit froid et mouce aux douleurs et aux niaulx tire après soy ceste incommodité de nous rendre aussi, par conséquent, moins aigus et friands à la jouïssance des biens et des plaisirs , cela est vray : mais la misère de nostre condition porte que nous n'avons pas tant à jouir qu'à fuyr, et que l'extrême volupté ne nous touche pas comme une legiere douleur : Segnius homines bona quam mala sentiuni^ : nous ne sentons point l'entière santé, comme la moindre des maladies ;

Pimgit In cuie vix summa violalum ptagtila corpus; Qiiando valere niliil quetnquam inovet. Hoc juvat unum, Qiiod me 110)1 lorquel laïus, aul pes : cetera qitisquatn Yix queai aut sanum sese, autseiilire valeiiiem'.

nostre bien estre, ce n'est que la privation d'estremal. Voyià pourquoy la secte de philosophie qui a le plus faict valoir la volupté, encores l'a elle rengée à la seule indolence. Le n'avoir point de mal, c'est le plus avoir de bien que l'homme puisse espérer, comme disoit Ennius,

ISirrium boni est cui nlhil est mali*\

car ce mesme chatouillement et aiguisement qui se rencontre en certains plaisirs et semble nous enlever au dessus de la santé simple et de l'indolence, ceste volupté actifvc, mouvante,

(I) Montaigne vit à Ferrare, en novembre 1580, le célèbre TorqualoTasso, l'auteur delà Jérusalem d< livrée, enfermé dans riiôpilal Sainte-Anne au mois de mars 1579, et qui n'en sortit qu'au mois de juillet 1586. Quoiqu'il en parle ici avec beaucoup d'inlérél, il n'en dit rien dans le journal de son Voyage en Ma- : lie, 1. 1, p. 228. 11 se contente de faire menlion d'une efligie.de l'Arioste, un peu plus plein de visage qu'il n'esi en ses livres. J. V. L.

{2} l.es hommes sont moins sensibles au plaisir qu'à la douleur. TlTE LiVE, XXX, 21,

(3) Nous sentons vivement In piqûre qui nous eflleure à peine, et nous ne sommes pas sensibles au plaisir de la santé. L'homme se félicite de n'avoir ni la pleurésie ni la gotiUe ; mais à peine j sait-il qu'il est sain et plein de vigui ur. Stcplioni Bwtitmi poe- 1 mata, au revers de la pag. 115, ligne 11, etc. — Ces vers latins, ; qu'on a attribués à Ennius, sont tirés d'une satire laline d'Es- j tienne de la Boétie, d'ont nous avons cité un passage dans les notes sur le cliap. 27 du premier llvi-e. C.

(4) Enmvs ap. Cic. , de Fiw'b., 11, 15.

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