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LIVRE II, CHAP. XII

et je ne sçais comment cuisante et mordante, celle là mesme ne vise qu'à rindolonce, comme à son but. L'appétit qui nous ravit à l'accointance dos femmes, il ne cherche qu'à chasser la peine q\io nous apporte le df^sir ardent et furieux, et ne demande qu'à l'assouvir et se loger en repos et en l'exemption de ceste fiebvre. Ainsi des aullros. JedisdonCquesquesi la simplt'sse nous achemine à n'avoir point de mal, elle nous achemine à un très heureux estât, selon nostre condition. Si ne la fault il point imaginer si plombée qu'elle soit du tout sans sentiment^ car Crantor avoit bien raison de combattre l'indolence d'Epicurus, si on la bastissoit si profonde que l'abord mesme et la naissance, des maulx en feust à dire : « Je ne loue point eeste indolence qui n'est ny possible ny désirable. Je suis content de n'estre pas malade; mais s: je le suis, je veulx sçavoir que je le suis, et si on me cautérise ou incise, je le veulx sentir'. » De vray, qui desracineroit la cognoi^sance du mal, il extirpcroit quand et quand la cognoissance de la volupté, et enlin aneantiroit l'homme : Isttid nihil dolere non sine magna mercede conlingil immanitatis in animo, staporis in corpore-. Le mal est à l'homme bien à sou tour; ny la douleur ne luy est tousjours à fuyr, ny la volupté lousjours à suyvre. C'est un très grand advantage pour l'honneur de l'ignorance que la science mesme nous rejecte entre ses bras quand elle se treuve empeschée à nous roidir contre la pesanteur des mauLx; elle est contraincte de venir à ceste composition, de nous lascher la bride et donner congé de nous sauver en son giron, et nous mettre, soubs sa faveur, à l'abri des coups et injures de la fortune ; car que veult elle dire aulire chose quand elle nous presche « De retirer nostre pensée des maulx qui nous tiennent et l'entretenir des voluptés perdues; de nous servir, pour consolation des maulx présents, de la souvenance des biens passés, et d'appoUer à nostre secours un contentement esvanoui pour l'opposer à ce qui presse?» Levationes œgritudinwn in avocatione a cogitanda moleslin, et revocatione ad contemplan-

H) Cic.,Tiutcta., 111,7.

P) Celle indolence ne se peut acquérir qu'il n'en coule cher à IWpril ei au corp. : il faut que l'esprit devienne léroce ei le corps léthargique. C;c., TutcuL, UI, 6.

das voluptalei, poniO; li ce n'est que où la force luy manque elle veult user de ruse, et donner un tour de soupplesse et de jambe où la vigueur du corps et des bras vient à luy faillir; car non seulement à un philo.sop!ie, mais simplement à un homme rassis, quand il sent par effect l'altération cuisante d'une fiebvre chaulde, quelle monnoye est ce de le payer de la soubvenance de la doulceur du vin grec? Ce seroit plastost luy empirer son marché :

Cht ricordarsi il ben doppia la noia *.

De mesme condition est cest aultre conseil que la philosophie donne : « De maintenir en la mémoire seulement le bonheur passé, et d'en el'facer les desplaisirs que nous avons soufferts'; » comme si nous avions en nostre pouvoir la science de l'oubli, et conseil duquel nous valons moins encores un coup.

SuavU laborum est prœleritontnt memoria **

Comment la philosophie, qui me doibt mettre les armes à la main pour combattre la fortune, qui me doibt roidir le courage pour fouler aux pieds toutes les adversités humaines, vient eî.e à ceste mollesse de me faire conniller par ces destours couards et ridicules ? Car la mémoire nous représente, non pas ce que nous choisissons, mais ce qui luy plaist ', voire il n'est rien qui imprime si vifvement quelque chose en nostre souvenance que le deslr de l'oublier. C'est une bonne manière de donner en garde et d'empreindre en nostre ûme quelque chose que de la soliciter de la perdre. Et cela est fauls : Est situm in nobis^ ut et edversa quasi perpétua obtivione obruamus^ et secunda jucunde et suaviler meminerimus^: et cecv est vray : Memini etiam quœ nolo; oblicisci non possum quœ volo'^. Et de qui est ce conseil?

(1) Pour hannir le chagrin, il faut, dit Epicure, écarter toute idée factieuse, et se rappeler les idées riantes. Cic., Tusctd., ni, !3.

(^ Lr souvenir du bien double le mal.

(?) CiC, TuK. qtms., m, 15. G.

(4) Des maux pa-^scs le souvenir est doux.

Ecp.ipiD., apud Cic, de Finib.f n, sa.

(5) Il est en notre (Hiissance d'efTacer entièrement nos malheurs de notre mémoire, et de rappeler dans notre esprit Tagréable sciveuir de tout ce qui nous est arrive d'Iieureux. QIC , <k Finib., 1, 17.

(6) Je me souviens des choses qoe je Yoadrais oublier, et je n<> puis oublier celles dont Je voudrais perdre le so'JTeoir. Cic de Finib., n, ».

ESSAIS DE MONTAIGNE

de celay, qui se unus sapientem profiteri sit ausus * ;

Qui gemis httmnmim irigenio stipa-avit, et omnes Prœsliujcii, siellas exorius uii œiheriiis soli.

De vuider et desmunir la mémoire, est ce pas le vray et propre chemin à l'ignorance?

luers malorum remediitm ignoranlia esi^.

Nous veoyons plusieurs pareils préceptes par lesquels on nous permet d'emprunter du vulgaire des apparences frivoles où la raison vifve et forte ne peult assez, pourveu qu'elles nous servent de contentement et de consolation. Où ils ne peuvent guarir la playe, ils sont contents de l'endormir et pallier. Je. crois qu'ils ne me nieront pas cecy, que s'ils pouvoient adjouster de l'ordre et de la constance en un estât de vie qui se maint einst en plaisir et en tranquillité par quelque foil)lesse et maladie de jugement, qu'ils ne l'acceptassent :

Poiare, et spnrgere flores lucipiam, patiarque vel iitconsiillus haberi ^ .

Il se trouveroit plusieurs philosophes de l'advis de Lycas; cestuy cy ayant, au demourant, ses mœurs bien réglées, vivant doulcement et paisiblement en sa famille, ne manquant à nul office de son debvoir envers les siens et les estrangiers, se préservant très bien des choses nuisibles, s'estoit, par quelque altération de sens, imprimé en la cervelle une resverie. C'est qu'il pensoit estre'^perpetuellement aux théâtres à y veoir des passe-temps, des spectacles et des plus belles comédies du monde. Guari qu'il feut, par les médecins, de ceste humeur peccanie, à peine qu'il ne les meisl en procès pour le restablir en la doulceur de ces imagilalicns :

Vol 1 me occidisiix, amici.

Hou servasils, ait ; cui sic ewiorla voliiptas, El danptus per vim mentis graiissimus error^ :

(t) Qui sr-ul enire les hommes a osé se dire sage ( Epicure). Cic, de Fin., Il, 3.

(2) Qui, par son génie supérieur à tous les hommes, les a tous cffjiré-^; comme le soleil, en se levant, éteint tous les feux, célestes. LixR., Il), 105C.

(3) El l'ignoranre n'e&t à nos maux qu'un faible remède. Sén., œdipe, acl. tll, v. 7.

(4i Au hasard de passer pour fou, je \eux boire, je veux répandre des Bfurs nutoiii de moi. Hou., Episi., I, 5, 14.

(5j Ah! mes amis, qu'avez-vous fait? In n)e guérissant, vous m'a\ez lue! C'est m'oicr tous mes plaisirs que de m'arracher «le l'âme cette douce erreur doul j'étais enchanté. Hou., Episi.,

d'une pareille resverie à celle de Thrasylaus, fils de Pythodorus. qui se faisoit accroire que tout s les navires qui relasthoient du port de Pirée et y abordoient ne travailloient que pour son service, se resjouïssant de la bonne fortune de leur navigation, les recueillant avecques joye. Son frère Crito l'ayant faict remettre en son meilleur sens, il regrettoit ceste sorte de condition en laquelle il avoii vescu en liesse et deschargé de tout desplaisir'. C'est ce que dict ce \ ers ancien grec qu' « Il y a beaucoup de commodité à n'estre pas si advisé : » y

Ev rw «ppovelv -yàp jj.r,5'£v, r^Krro; pî&ç». J

Et l'Ecclesiaste : « En beaucoup de sagesse, ' beaucoup de desplaisir ; et qui acquiert science s'acquiert du travail et du torment^. »

Cela mesme, à quoy la philosophie consent en gênerai, ceste dernière recepte qu'elle ordonne à toute sorte de nécessité, qui est de mettre fin à la vie que nous ne pouvons supporter. Placet? pare. Non placet ? quacumqut vis, exi... Pungit dolor? Vel fodiat sane. Si nudus es. da jugulum; sin iectus armis Vulcaniis, id est forlitvdine, résiste*; et ce mot des Grecs convives qu'ils y appliquent : Aul bibat, aul abeat^, qui sonne plus sortablement en la langue d'un Gascon, qui change volontiers en V le B, qu'en celle de Cicero :

Yivere si recte n» scis, decede periiis. Lusisti salis, edisli satis, atque bibisti ; lempus abire libi est, ne potum L.rgius œquo Rideat, et piilset lasciva deceulius œtas ^.

(1) Toute cette histoire est prise d' Athénée, fi v.XlI, à la fin. Elle est aussi dans Elie.n, Var. Hiu., IV, 23, où ron trouve Thrasyltiis au lieu 6e Thrasylaus. G.

(2) SOPH. Ajax, V. Ko2. G.

(3) Eidesinsl. c.i,\. 18. G.'

(4) Te plail-elle encore? supporte-la. En es-tu las? sors -en par où tu voudras... La douleur le pique ? je sujipose même "qu'elle te déchire. Prête le Cane, si lu es sans défense ; mais, si lu es couvert des armes de Vulcain, c'est-à-dire armé de force ei de courage,ré^iste. — Les premières paroles soni un passage altéré de SE.NÈQCE, Epist. 70 : Placet ? vive. Kon placet? licet eo reverti, unde venisli. Le reste est de Giceron, Tusc. quœst., II , 14. C.

(ù) Qu'il boive ou qu'il s'en aille. Cicéron , Tusc. quœst., V. 4.

(6) Si tu ne sais point user de la -sie, cède la place à ceux qui le savent; lu as assez fulâlré, assez bu, assez mangé , il est temps pour loi de faire retraite. Ne crains-lu pas de l'euivrer, et de devenir la risée et le jouet des jeunes gens à qui la gaiié convient niicuv qu'à toi? lIor..,Fpsf. Il, 2, 213,

L!VRE il, CHAP. Xlt.

QuVst ce aultre chose qu'une confession de son impuissance cl un renvoy non seulement à l'ignorance pour y csire à couvert, mais à la siupidilé inesme, au non sentir et au non estre?

Danocriium pouquam malura retustat Admoiiuit iwfworern, wiolJM langtieêcere maitis; Sponte tua leiho caput obvius oblulil ipse^.

C'est ce que disoit Antisthenes, « qu'il falloit faire provision ou de sens pour entendre ou de licol pour se pendre ^, f et ce que Chrysippus alleguoil sur ce propos du poêle T^rtaeus:

De la verto, ou de mort approcliers :

et Cratès disoit que l'amour se guarissoit par la faim, sinon par le temps, et à qui ces deux moyens ne plairoient,parla hart*. » Celuy Sextius, duquel Seneque et Plui arque ^ parlent avecques si grande recommendalion, s'eslant jecie, toutes choses laissées, à l'est ude de la philosophie, délibéra de se précipiter en la mer, veoyant le progrès de ses estudes trop tardif et trop long. Il couroit à la mort, au defauli de la science. Yoicy les mois de la loy sur ce suhject :« Si d'adventure il survient quelque grand inconvénient qui ne se puisse remédier, le port est prochain, et se peult on sauver, à nage, hors du corps, comme hors d'un esquif qui faict eau ; car c'est la crainte de mourir, non pas le désir de vivre, qui tient le fol attaché au corps. »

Comme la vie se rend par la simplicité plus plaisante, elle s'ea rend aussi plus innocenta et meilleure, comme je commenceois laniost à dire : « Les simples, dict sainct Paul, et les ignorants s'esleveiit et se saisissent du ciel; et nous, à tout nostre sçavoir, nous plongeons aux abismes infernaux. » Je ne m'arreste ny à Valentian^, ennemy déclaré de la science et des lettres, ny à Licinius, touts deux empereurs romains, qui les nommoient le venin et la peste de tout estai politique; ny à Mahumet, qui,

{D Dêmocrite, averli par rage que los ressorts de son esprit conin:euçnient à s'user, alla lui-même au-devant de la mort. LCCB., III, lœa.

(» Purr.. Conirediti des philosophes s'.otqiies,c. 14. C

(^ IB., ibid.

(4) Dioc. Uercf., m, 86. C.

(5) rLCT., Comiitem on pourra apercevoir si on amende, etc., c. S de la version o-Amyot, C. — St-xlius te pyiliagoricien est rite par Ses., Epit/. 59, 04, 73, 98, 108; de Ira, U, ôti ; 111,30; ffa/. qtiœ*L,\ÎL 54, etc. J, V. 1*

(6) rdem.

comme j'ay entendu, interdict la science à ses hommes : mais l'exemple de ce grand Lycurgus et son auctorité doibl certes avoir grand poids, et la revcrencce de teste divine police iacedemonienne , si grande, si admirable et si longtemps fleurissante en vertu et en bonheur, sans aulcune institution ny exercice de lettres. Ceulx qui reviennent de ce monde nouveau, qui a esté descouvert du temps de nos pères par les Espaignols, nous peuvent tesmoigner combien ces nations, sans magistrat et sans loy, vivent plus légitimement et plus regléement que les noslrcs où il y a plus d'officiers et de loix qu'il n'y a d'aulires hommes et qu'il n'y a d'action:

Di ciltatorie piene e di libelli , D' esamiue e di carte di procure, Bauno le muui e il seiio, e yran fasielli Di chioxe, di cousigli e di tfliure :

Per cm te fuculia de' poverelli Koii sono mai nelle cil ta siciire; Vantio dieiro e dinanzi, e d ambi i lati, Kotai, proiuj'aiori ed avrocaii*.

C'estoit ce que disoit un sénateur romain desderniers siècles, que leurs prédécesseurs avoient l'haleine puante à l'ail et l'estomac musqué de bonne conscience-; et qu'au rebours, ceulx de son temps ne senloient au dehors que le parfum, puants au dedans toutes sortes de vices : c'est à dire , comme je pense , qu'ils avoient beaucoup de sçavoir et de suffisance, et grand' laulte de prcud'hommie. L'incivilité, l'ignorance, la simplesse, la rudesse s'accompaignent ^olonliers de l'innocence; la curiosité, la subtilité, le sçavoir traisnent la malice à leur suitte : l'humilité, la crainte, l'obeïssance, la debonnaireté, qui sont les pièces principales pour la conservation de la société humaine, demandent une ame vuide, docile et présumant peu de soy. Les chrcsliensontune particulière cognoissance combien la curiosité est un mal naturel et originet en l'homme : le soing de s'augmenter en sagesse et en science, ce feut la première ruyne du genre humain ; c'est la

(1) Ils onl le .«ein et les mains pleines d'aj«)amements,de requêtes, d'inrormalions ei de lettres de procuratioa ; ils marc4iefit diargés de sacs remplis de gloses, de coiisuliaiions et de proecdures. Grâce à eux, te pauvre peupte u'esi jamais en sûreté dzns les villes ; par devant, par de rrière, des deux côtes, n est assiê?;é d'um- foule de iM»taires, de procureurs et d'avocats. Orlando fi rioso.c. 14, stanz. S4.

(i) C*est uu |>as.<age de Varron, qu'un trouve dans Kœacs llARCELLCS, au mot Cèpe, p. SOI, éd. de Mercier. C

ESSAIS DE MOiNTAIGNi:,

voye par où il s'est précipité à la damnation éternelle, l'orgueil est sa perte et sa corruption ; c'est l'orgueil qui jecte Tliomme à quartier des voyes communes, qui luy faict embrasser les nouvelletés et aimer mieulx estre chef d'une troupe errante et desvoyée au sentier de perdition, aimer mienlx estre regcnt et précepteur d'erreur et de mensonge que d'cstre disciple en l'eschole de vérité, se laissant mener et conduire par la main d'aultruy à la voye battue et druicturiere. C'est à l'adventure ce que dict ce mot grec ancien , que « la superstition suyt l'orgueil et luy obéît comme à son père : » ri

0 cuider ! combien tu nous empesches !

Après que Socrates feut adverty que le dieu de sagesse luy avoit attribué le nom de sage, il en feut estonné'*; et, se recherchant et secouant partout, n'y trouvoit aulcun fondement à ceste divine sentence : il en sç.avoit de justes, tempérants, vaillants, sçavants comme luy et plus éloquents, et plus beaux, et plus utiles au pais. Enfin il se résolut qu'il n'estoit distingué des au! 1res et n'estoit sage que parce qu'il né se tenoit pas tel; et que son dieu estimoit bestise singulière à l'homme l'opinion de science et de sagesse ; et que sa meilleure* doctrine estoit la doctrine de l'ignorance et la simplicité sa meilleure sagesse. La saincte Parole déclare misérables ceulx d'entre nous qui s'estiment : « Bourbe et cendre, leur dict elle, qu'as tu à te glorifier? » Et aill(<urs : « Dieu a faict l'homme semblable à l'ombre;» de laqqelle qui jugera, quand par l'esloingnement de la lumière elle sera esvanouïe? Ce n'est rien que de nous.

Il s'en fault tant que nos forces conceoivent la haulteur divine que, des ouvrages de nostre Créateur, ceulx là portent mieulx sa marque et sont mieulx siens que nous entendons le moins. C'est aux chrestieris une occasion de croire que, de rencontrer une chose incroyable, elle est d'autant plus selon raison qu'elle est contre l'humaine raison : si elle estoit selon raison, ce ne seroit plus miracle ; et si elle estoit selon quelque exemple, ce ne seroit plus chose singulière. Meliusscitur Deus, nesciendo^, dictsainct

(1) C'est un mol de Soerale, s'il faul en croire Stohée, qui le lui nuribue, Serin, xxii, p. 189. G.

(2) Voyez Plat., Ai>ologiede Sûcrate.p. 3G0. C.

(3) On connaît niiouK ce qu'est la Divinité quand on se soumet à l'ignorer. S. AiicrsTis, de Online, II, IC.

Augustin : et Tacitus, Sanctius est uc revereniius de aolis deorum credere, quam scire < ; et Platon estime qu'il y ait quel((ue vice d'impietéàtrop curieusement s'enquérir et de Dieu, et da monde, et des causes premières des choses : Alque illum quidem parentem hujus universitalis invenire, difficile: et quum jam inveneris, indicare in vulgus^ nefas^, dict Cicero. Nous disons bien puissance, vérité, justice : ce sont paroles qui signifient quelque chose de grand; mais ceste chose là, nous ne la veoyons aulcunement ny ne la concevons. Nous disons que Dieu craint, que Dieu se courrouce, que Dieu aime,

Immorlalia moriali seirnone notantes s :

ce sont toutes agitations et esmotions qui ne peuvent loger en Dieu, selon nostre forme, ny nous l'imaginer selon la sienne. C'est à Dieu seul de se cognoistre et interpréter ses ouvrages ; et le faict en nostre langue improprement pour s'avaller et descendre à nous qui sommes à terre couchés. «La prudence*, comment Iny peult elle convenir, qui est l'élite entre le bien et le mal , veu que nul mal ne le touche? quoy la raison et l'intelligence, desquelles nous nous servons pour arriver, par les choses obscures, aux apparentes ; veu qu'il n'y a rien d'obscur à Dieu? la justice, qui distribue à chascun ce qui luy appartient, engendrée pour la société et communauté des hommes, comment est elle en Dieu? la tempérance, comment? qui est la modération des voluptés corporelles, qui n'ont nulle place en la divinité: la fort^itude à porter la douleur, le labeur, les dangiers, luy appartiennent aussi peu ; ces trois choses n'ayants nul accèj prJs de luy : »> parquoy Aristote^lc tient egualement exempt de vertu, et de vice: Neque gralia , neque ira teneri potest; quod quœ talia essent, imhecilla esseni omnia^.

(1) A l'égard de ce que font les dieux, il est plus respectueux et plus saint de croire que d'ajiprofondir. Tac, de Mor. Gerinan. c. 34.

(2) Il est difficile de connaître Taulcur de cet univers; et, «i on |)arvient à le découvrir, il est impossible de le dire à tgq».i Cic, irad du Timee de Plalon.c. 2.

{ô) Exprimant des choses divines en termes humains. Lcc». V, 12-2.

(4) Montaigne Iranscrit ici un long passage de Clcéron, sans le nommer. Voy. de mt, deor., III, IS. C.

(5) Morale à Sicomaqiie, VII, 1. C. I

(6) Il n'est succpiiblo ni de haine ni d'amour, parcequecesl passions décèlent des èlres faibles, Cic, de Xat. deor., 1, 17.

LlViiL ii, cliAi^ Xll.

La participation que nous avons à la cog^

noissance de la veriié, quelle qu'elle soit, ce

point par nos propres forces que nous l'a-

^ acquise: Dieu nous a assez apprins cela

par les lesmoings qu'il a choisis du vulgaire,

ries et ignorants, pour nous insiruire de

ilmirables secrets. Kostre l'oy.ce n'est pas

e acquest; c'est an pur présent delaliLe-

i' d'auliruy : ce n'est pas par discours on

par nostre entendement que nous avons receu 1, c'est par auctorité et par com- >irangier : la foiblesse de nostre jugement nous y a) de plus que la force, et nostre aveuglement plus que nostre clairvoyance; c'est par l'entremise de nostre ignorance plus que de nostre science que nous sommes sçavants de ce divin sçavoir. Ce n'est pas merveille si nos moyens naturels et terrestres ne peuvent concevoir ceste cogiioissance supcrnaturelle et céleste : apportons y seulement du nostre, l'obeïssance et la subjection ; car , comme il est escript : « Jedestruiray la sapience des sages et abbattray la prudence des prudents : où est le sage? où est l'écrivain? où est le disputatcur de ce siècle? Dieu n'a il pas abesty la sapience de ce monde? car, puisque le monde n'a point cogneu Dieu par sapience, il luya pieu, par l'ignorance et simplessede la prédication, sauver les croyants'.»

Si me fault il veoir enfin s'il est en la puissance de l'bomme de trouver ce qu'il cherche; et si ceste queste qu'il y a employée depuistant de siècles l'a enrichi de quelque nouvelle force et de quelque vérité solide. Je crois qu'il me confessera, s'il parle en conscience, que tout l'acquost qu'il aretiréd'une si longue poursuitte, c'est d'avoir apprins à rêcognoistre sa foiblesse. L'ignorance, qui esîoit naturellement en nous, nous l'avons, par longue estude, confirmée et avérée. Il est advenu aux gents veritaltlcment sçavants ce qui advient aux epics de bled; ils vont s'eslevant et se haulsant la teste droicte et fiere tant qu'ils sont vuides ; mais quand ils sont pleins et grossis de grains en leur maturité, ils commencent à s'humilier et baisser les cornes*: pareillement, les hommes ayant tout essayé, tout sondé, et n'ayant trouvé en cest

(0 s. PACL, tpUremtx Corinth., I, l, 19. G.

(^ SimaHude prise du iraiié de PiuUrque, Ilôç sr* n; a'c*c'.TO, etc.,c. 10 de la version d'Amyot. L'expression appartient à Xootaigne. J. v. L.

amas de science et provision de tant de choset diverses rien de massif et ferme et rien que vanité, ils ont renoncé à leur pre.sumplionet recogneu 11 ur condition naturelle. C'est ce que Velleius reproche à Cotla et à Cicero, • qu'Us ont apprins de Philo n'avoir rien apprins'. » Pherecydes, lun des sept sages, escrivant à Thaïes comme il expiroit : « J'ay, dict il, ordonné aux miens, après qu'ils m'auront enterré, de te porter mes escripts. S'ils contentent et toy et les auUres sages, publie les; sinon, supprime les: ils ne contiennent nulle certitude qui me satisface àmoy mesme; aussi ne foys je pas profession de sçavoir la vérité ny d'y atteindre : j'ouvre les choses plus que je ne les descouvre^, n Le plus sage homme qui feut oncques, quand on luy demanda ce qu'il sçavoit , respondit : <- qu'il sça voit cela, qu'il ne scavoit rien^. « Il verifioit ce qu'on dict,quela plus grand' part de ce que nous sçavons est la moindre de celle que nous ignorons; c'est à dire que ce mesme que nous pensons sçavoir, c'est une pièce, et bien petite, de nostre ignorance. Nous sçavons les choses en songe, dict Platon, et les ignorons en vérité. Omnes pêne veteres, nihil cognosci, nih'd percipi, nihil sciri posse dixerunt; angustossensus, imhccUles animos, brevia curricula vitœ*. Cicero mesme, qui debvoit au sçavoir tout son vaillant, Yalerius dict que, sur sa vieillesse, il commencca à desesiimer les lettres S: et, pendant qu'il les traictoit, c'estoit sans obligation d'aulcun party ; suyvant ce qui luy sembloit probable, tantost en l'une secte, tantost en l'aulire, se tenant tousjours soubs la dubitation de l'academ.ie : Dicendum est, sed ita ut nihilaffirnlcm,

(I; Cic, de yat. deor., T, 17. C.

{i; Celle Ictlrc, Yraie «u busse , est dans Dioc. Laesce, i, 133. C.

(3; Mol de Socrate. Cic, Aeadrm., 1, 4. Dans rédilion in-4 de làKx, fol. 209 lerso, après le plus saye homme qui (eut oncques, Montaigne ajoutait : « (cl qui n'eiiçl aulire plus juste occasion d'esirc ap|)ellc sage que ceste sienne sentence.) » J. V. L.

(4) Presque tous les anciens oui dit qu'on uc |x)uvait rien connaiire, rien comprendre, rien savoir; que nos sensclaieiil boniés, noire intelligence Jaible, et notre vie trop courte. Oc, Acad.,\, 13.

(5) La Monnoye pensait avec raison que Fcrrenr de Montaigne, qui fait dire à Valère Maxime ce qu'il n'a |)as dit, venait d'un passage Incorrect dans les anciennes éditions de cet auteur , II, 2,5 ; elBarlxyrac, dans uik? notecilëeaussi parCoste, prouvait que ce passage avait déjà trompé Jejln de Salisbcrt { Policraifc., VllI, 12), que Montaigne s'est peut-être conlenié de traduire. J. V. L.

ESTAIS DE

quœram omnia, dubitans plerumque, etmihi diffidensK

J'aurois trop beau jeu si je voulois considérer l'homme en sa commune façon et en gros ; et le pourrois faire pourtant par sa règle propre, qui juge la vérité, non par le poids des voix, mais par le nombre. Laissons là le peuple,

Qui vigilans sierlit,

Morlua cm vita est prope jani, vivo atque videnti^;

qui ne se sent point, qui ne se juge point, qui laisse la pluspart de ses facultés naturelles oysifves : je veulx prendre l'homme en sa plus haulte assiette. Considérons le en ce petit nombre d'hommes excellens et triés qui, ayants esté doués d'une belle et particulière force naturelle, l'ont encores roidieet aiguisée par soing, par estude et par art, et l'ont montée au plus hault poinct de sagesse oui elle puisse atteindre : ils ont manié leur ame à touts sens et à touts biais, font appuyée et estansonnée de tout le secours estrangier qui luy a esté propre, et enrichie et ornée de tout ce qu'ils ont peu emprunter pour sa commodité du dedans et dehors du monde : c'est en eulx que loge la haulteur extrême de l'humaine nature : ils ont réglé le monde de polices et de loix; ils l'ont instruict par arts et sciences et instruict encores par l'exemple de leurs mœurs admirables. Je ne mettray en compte que ces gents là, leur tesmoignage et leur expérience ; veoyons jusques oîi ils sont allés et à^quoy ils se sont tenus : les maladies et les defaulis que nous trouverons en ce collège là, le monde les pourra hardiement bien advoucr pour siens.

Quiconque cherche quelque chose, il en vient à ce poinct^, ou qu'il dict qu'il l'a trouvée, ou qu'elle ne se peult trouver, ou qu'il en est encores en queste. Toute la philosophie est despartie en ces trois genres; son desseing est de

(1) Je vais parler, mais sans rien affirmer; je chercherai toujours, je douterai souvent, et je me défierai de moi-même. Cic, de Diiinai., H, 3.

(2) Qui dort en veillant, qui est presque mort, quoiqu'il vive et qu'il ail les yeux ouverts. I.ucr., Ill, t06l, 1039.

f3i C'est précisément par là que Sextus Empiricus, d'où Montaigne a tiré bien des clioses, commence son livre des Hijpotyposes pyrrlioniennes. De là il infère, comme Monlaijïne, qu'il y a trois mnnières générales de philosopher, Vanz dogmatique, l'aulre académique, evVaulre sceptique : les uns assurent qu'ils ont trouvé la vérité; les autres déclarent quelle est au-dessus de notre compréhension, et les autres la cherclieiil encore. C

MOiNTAiGNE,

chercher la vérité, la science et la certitude. Les peripateticiens, épicuriens, stoïciens et au!tres, ont pensé l'avoir trouvée; ceulx cy ont estabii les sciences que nous avons, et les ont traictées comme notices certaines. Cliiomachus, Carneades et les académiciens ont désespéré de leur queste, et jugé que la vérité ne se pouvoit concevoir par nos moyens; la fin de ceulx cy» c'est la foiblesse et humaine ignorance ; ce party a eu la plus grande suitte et les sectateurs les plus nobles. Pyrrho, et aultres sceptiques ou epechistes, les dogmes de qui plusieurs anciens ont tenu estre tirés de Homère, des sept sages, et d'Archilochus et d'Euripides, et y attachent Zeno, Democritus, Xenophanes, disent qu'ils sont encores en cherche de la vérité ; ceulx cv jugent que ceulx là qui pensent l'avoir trouvée se trompent infiniment, et qu'il y a encores de la vanité trop hardie en ce second degré qui asseure que les forces humaines ne sont pas capables d'y atteindre; car cela, d'estabUr la mesure de nostre puissance, de cognoistre et juger la difficulté des choses, c'est une grande et extrême science, de laquelle ils doublent que Thomme soit capable :

Ai/ sciri si qitis pulnt, id quoqtie nescit An sciri posait quose nilscire fàieiur^.

L'ignorance qui se sçait, qui se juge, et qui se condamne, ce n'est pas une entière ignorance; pour l'estre, il fault qu'elle s'ignore soy mesme; de façon que la profession des pyrrhoniens est de bransler, doubler et enquérir, ne s'asseurer de rien, de rien ne se respondre. Des trois actions de l'ame, l'imaginatifve, l'appetitifve, et la consentante, ils en receoivent les deux premières; la dernière, ils la soustiennent et la maintiennent ambiguë, sans inclination ny approbation d'une part ou d'aulire, tant soit elle legiere. Zenon peignoit de geste son imagination sur ceste partition des facultés de l'ame ; la main espandue et ouverte, c'estoit apparence; la main à demy serrée, et les doigts un peu croches, consentement; le poing fermé, compréhension; quand de la main gauciie il venoit encores à clorre ce poing plus estroict, science^. Or, ceste assiette de leur jugement.

(1) Celui qui croit qu'on ne peut rien sçavoir ne sait pas même si on peut rien sçavoir qui lui permette d'avouer quU ne sçait rien. Llcr., IV, 470.

(2) Cic, Acadein., II, il. C. i

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