‹ OEuvres. Vec une notice biographiqueChapitre 194 sur 402 · LIVRE II, CHAI». \!I · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAI». \!I

nous one si grande inconstance, variété et vanitéd'opinions que nous veoyons avoir esté pro-

luictespar ces âmes excellentes et admirables? car, pour exemple, qu'est il plus vain que de vouloir deviner Dieu par nos analogies et conjectnres? le régler, et le monde, à nostre caprice et à nosloix? et nous servir, aux despcns de la Divinité, de ce petit eschantillon de suffisance qu'il luy a pieu despartir à nostre naturelle condition; et parce que nous ne pouvons estendre nostre veue jusqu'en son glorieux "^icge, l'avoir ramené çà bas à nostre corruption

! à nos misères?

De toutes les opinions humaines et anciennes touchant la religion, celle là me semble avoir eu plus de vraysemblance et plus d'excuse, qui recognoissoit Dieu comme une puissance incompréhensible, origine et conservatrice de toutes choses, toute bonté, toute perfection, recevant et prenant en bonne part l'honneur et la révérence que les humains luy rendoient, soubs quelque visage, soubs quelque nom et en quelque manière que ce feust :

Jupiter omnipotens renom, regumque, deuwque Progenitor, genitrixque*.

Ce zele universellement a esté veu du ciel de bon œil. Toutes polices ont tiré fruict de leur dévotion ; les hommes, les actions impies ont eu partout les événements sortables. Les histoires païennes recognoissent de la dignité, ordre, justice et des prodiges et oracles employés à leur proufit et instruction en leurs rehgrùns fabuleuses : Dieu par sa miséricorde daignant à l'adventure fomenter, par ces bénéfices temporels, les tendres principes d'une telle quelle" brute cognoissanceque la raison naturelle leur donnoit de luy au travers des faulses images de leurs songes. Kon seulement faulses, mais impies aussi et injurieuses, sont celles que l'homme a forgé de son invention ; et de toutes les religions que sainct Paul trouva en crédit à Athènes, celle qu'ib avoient dédiée à une « divinité cachée et incogneue» luy sembla la plus excusable 3.

Pythagoras adumbra la vérité de plus près, jugeant que la cognoissance de ceste cause pre-

ff) Toat ]pii(ssant Japîler, père et mère du BBonde, et des dieux, et des roi*. Valertm Soranta.ap. O. Mgiiitin.,de Civil. Bfi, TU, 9 et il.

ti) Actes des ApCires. XVir, 23.

miene et estre des estres debvoit estre indéfinie, sans prescription, sans déclaration; que ce nVstoii auhre chose que l'extrême effort de nostre imagination vers la perfection, chascun en amplifiant l'idée selon sa capacité. Mais si Numa entreprint de conformer à ce projei la dévotion de son peuple, l'attacher à une religion purement mentale, sans object prefix et sans meslange matériel, il entreprint chose de nul usage: l'esprit humain ne se sçauroit maintenir vaguant en cest infini de pensées informes ; il les luy fauU compiler en certaine image à son modelé. La majesté divine s'est ainsi, pour nous, aulcunement laissé circonscrire aux limites corporels : ses sacremeftts supernaturcis et célestes ont des signes de nostre terrestre condition; son adoration s'exprime par offices et paroles sensibles : car c'est l'homme qui croit et qui prie. Je laisse à part les aultres arguments qui s'employent à ce subject ; mais à peine me feroit on accroire que la \ eue de nos crucifix et peincturedece piteux supplice, que les ornements et mouvements cerimonieux de nos églises, que les voix accommodées à la dévotion de nostre pensée et ceste esmotion des sens n'eschauffent l'ame des peuples d'une passion religieuse de très utile efiect.

De celles ausquelles on a donné corps, comme la nécessité Pa requis parm} ceste cecité universelle, je me feusse, ce me semble, plus volontiers attaché à ceulx qui adoroient le soleil ,

La luHilere commiriie.

L'oeil du monde ; et si Dieu au chef porte des yeub. Les rayons du soleil sont sts yeulx radieux, Qui donnent vie & touls, nous mainHenoem et gardent Et les faicts des bumaias en ce moode rt^rdent : Ce beau, ce grand solefl qui nous Eaict les saÏKWs, Selon qu'il entre ou sort de ses douze maisons ; Qui remplit runirers de ses vertus cogneues; Qui d'un traict de ses yeulx nous dissipe les ducs : L'esprit, famé du monde, ardent et flamboyant. En la course d'un jour tout lé del tournoyant ; Plein d'immense grandeur, rond. Tagabond, et ferme; Lequel tient dessoubsluy tout le monde pour terme: En repos, sans repos; oysif, et «ans séjour ; F!b aisné de natore, et le père du|oar :

d'autant qu*oultre ceste sienne grandeur et beauté, c'est la pièce de ceste machine que nous descou^Tons la plus esloingnée de nous, et par ce moyen si peu cogneue qu'ils estoient pardonnables d'en entrer en admiration et révérence.

ESSAIS DE MONTAIGNE

Thaïes*, qui le premier s'enquit de telle matière, estima Dieu un esprit qui feit d'eau toutes choses ; Anaximander, que les dieux estoient mourants et naissants à diverses saisons et que c'estoient des mondes infinis en nombre ; Anaximenes, que l'air estoit dieu, qu'il estoit produici et immense, tousjours mouvant. Anaxagoras , le premier , a tenu la description et manière de toutes choses estre conduicte par la force et raison d'un esprit infini. Alcmœon a donné la divinité au soleil, à la lune, aux astres et à l'ame. Pythagorasa faict dieu un esprit espandu par la nature de toutes choses, d'où nos âmes sont desprinses; Parmenides, un cercle entourant le ciel et maintenant le monde par l'ardeur de la lumière. Empedocles disoit estre des dieux les quatre natures, desquelles toutes choses sont faictes ; Protagoras, n'avoir rien que dire s'ils sont ou non, ou quels ils sont ; Democritus, tantost que les images et leurs circuitions sont dieux, tantost ceste nature qui eslance ces images ; et puis, nostre science ei intelligence. Platon dissipe sa créance à divers visages : il dict, an Timée, le père du monde ne se pouvoir nommer; aux Loix, qu'il ne se fault enquérir de son estre; et ailleurs, en ces mesmes livres, il faict le monde, le ciel, les astres, la terre, et nos âmes, dieux ; et receoit, en oultre, ceulx qui ont esté receus par l'ancienne institution en chasque republique. Xenophon rapporte un pareil trouble de la discipline de Socrates; tantost qu'il ne se fault enquérir de la forme de Dieu; et puis il luy faict establir que le soleil est dieu, et l'ame dieu; qu'il n'y en a qu'un ; et puis, qu'il y en a plusieurs. Speusippus, nepveu de Platon, faict Dieu certaine force gouvernant les choses, et qu'elle est animale ; Aristote, asture que c'est l'esprit, asture le monde; asture il donne un aultre maistre à ce monde, et asture faict dieu l'ardeur du ciel. Xenocrates en faict huict ; les cinq nommés entre les planètes ; le sixiesme, composé de toutes les esloiles fixes, comme de ses membres; le sepliesme et huictiesme, le soleil et la lune. Heraclides Ponticusne faict que vaguer entre ses advis, et enfin prive Dieu de sentiment et le faict remuant de formeàaultre; et puis dict que c'est le ciel et la terre. Theo-

(1) cette analyse de la théologie païenne est extraite surtout de Cic, de yat. deor., I, 10, il, 12, etc. Uest inulilc de multiplier les repvois, J. v, L.

phraste se promené dépareille irrésolution entre toutes ses fantasies, attribuant l'intendance du monde tantost à rentendoment, tantost au ciel, tantost aux estoiles: Strato, que c'est nature ayant la force d'engendrer, augmenter et diminuer sans forme' et' sentiment; Zeno, laloy naturelle, commandant le bien et prohibant le mal, laquelle loy est un animant; et oste les dieux accoustumés, Jupiter, Juno, Vesta; Diogenes Apolloniates, que c'est l'aage*. Xenophanes faict Dieu rond, voyant, oyant, non respirant, n'ayant rien de commun avecques l'humaine nature. Ariston estime la forme de Dieu incomprenable, le prive de sens et ignore s'il est animant ou aultre chose; Cleanthes, tantost la raison, tantost le monde, tantost l'ame dénature, tantost la chaleur suprême entourant et enveloppant tout. Perseus, auditeur de Zeno, a tenu qu'on a surnommé dieux ceulx qui avoient apporté quelque notable utilité à l'humaine vie et les choses mesmes proufîtables. Chrysippus faisoit un amas confus de tou tes les précédentes sentences, et compte, entre mille formes de dieux qu'il faict, les hommes aussi qui sont immortalisés. Diagoras et Theodorus nioient tout sec qu'il y eust des dieux. Epicurus faict les dieux luisants, transparents et perflables -, logés, comme entre deux forts, entre deux mondes, à couvert des coups, revestus d'une humaine figure et de nos mem bres, lesquels membres leur sont de nul usage ;

Ego deiim geniis esse semper dixi, et dicam cœlitum ; Sed eos non curare opinor, qiiid agal humanum genus '.

Fiez vous à vostre philosophie ; vantez vous d'avoir trouvé la febve au gasteau , à veoir ce tintamarre de tant de cervelles philosophiques ' Le trouble des formes mondaines a gaigné sur moy, que les diverses mœurs et fantasies aux

(1) On a essayé en vain de défondre ce texte. Celui deCic, de Kat. deor., 1, 12 : « Aër, quo Diogcnes AppoIIoniales utilur dco, » prouve incontestablement qu'il faut ici l'air, au lieu de t'aage; etCoste n'avait pas même besoin de citer encore à l'appui de cette opinion saint Augustin, de Civ. Dff, VIII, 2; et Bayle, à l'article Diogéne d'Apollonie, Montaigne lui-même dit plus bas dans ce chapitre : « Ou l'infinilé de nature d'Anaxiniander, ou l'air de Diogencs, ou les nombres et symmetries de Pythagoras, etc. » J. V. L.

(2) Perlucidos cl perflabiles. Cic, de Divinal., Il, 17. C.

(3) Il est des dieux, des dieux sans amour, sans courroux, Dontles regards jamais ne s'abaissent sur noas.

J'ai traduit ainsi les deux vers d'Ennius rapportés par CiC,

miennes ne medosplaisont i)as tant comme elles m'instruisent, ne m'enorgueillissent pas tant comme elles m'humilient en les conférant : et tout aulire chois que celuy qui vient de la main expresse de Dieu me semhie chois de peu de prérogative «. Les polices du monde ne sont pas moins contraires en ce subject que les escholes : par où nous pouvons apprendre que la fortune mosine n'est pas plus diverse et variable que nostre raison, ny plus aveugle et inconsidérée. Les choses \os plus ignorées sont jjlus propres à estre déifiées : parquoy, de faire de nous des dieux, comme l'ancienneté^ cela surpasse l'extrême foiblesse de discours. J'eusse encores plusiost suyvi ceulx qui adoroient le serpent, le chien et le bœuf, d'autant que leur nature et leur estre nous est moins cogneu, et avons plus de loy d'imaginer ce qu'il nous piaist de ces bestes là, et leuj? attribuer des facultés extraordinaires : mais d'avoir faict des dieux de nostre condition, de laquelle nous debvons cognoistre l'imperfection, leur avoir attribué le désir, la cholere, les vengeances, les mariages, les générations et les parenteles , l'amour et la jalousie, nos membres et nos os, nos fiebvres et nos plaisirs, nos morts, nos sépultures, il fault que cela soit party d'une merveilleuse yvresse de l'entendement humain ;

Quœ procuî usqite adeo divivo ab tmmine distant, Inque deinn numéro quœ sint indigna videri ^ ;

Formœ, œiates, vestitU!!,omatus notisunt;genera,conjugia,cognaiiones, omniaque traducta ad similitudinem imhecillilatîs humanœ : nam et perturbatis animis inducuntur ; accipimus enim deorumcupiditates, œgntudines,iracundias^; comme d'avoir attribué la divinité non seulement à la foy, à la vertu , à l'honneur, concorde, liberté, victoire , pieté , mais aussi à la

I; l/éd. de (802 ajoute cette phrase, d'après rexemplaire de Bordeaux : a je laisse à part les trains de vie monstrueux et contre nature, n

(i) Fd. de 1588. « Car d'adorer celles de notre sorte, maladirvcs, corruptibles et moriclles, comme faisoit toute l'ancienneté, des hommes qu'elle avoit veu vivre et mourir, et agiter de toutes nos passions, cela surpasse, etc. »

fî) Toutes choses qui sont Indignes des dieux, et qui n'ont rien de commun avec leur nature. Lccr., V, 125.

(4) On connaît les différentes ûgrurcs de ces dieux, leur âge,

leurs hîbillemenls, leurs oniemmits, leur* généalogies, leurs

mariages, leurs alliances; et on les représente, à tous égards,

sur le modèle de rinSrmité humaine, sujets aux mêmes pas-

samourcux, chaçrios, colères. Cic, <ie yat.ieor.fïlfii.

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