‹ OEuvres. Vec une notice biographiqueChapitre 195 sur 402 · LIVRE II, CHAP. XII · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAP. XII

volupté, fraude, mort, envie, vieillesse, misère,

à la peur, à la fiebvre et à la maie fortune , et

aultrcs injures de nostre vie fraisie et caduc-

que :

Quid juvat hoc, tempUs noUros indueere mores î 0 curvœ in terris animœ, et cœlestium inanes ' .'

Les ;€gyptiens , d'une impudente prudence , deffendoient, sur peine de la hart, que nul eusl à dire que Serapis et Isis, leurs dieux , eussent aultresfois esté hommes ; et nul n'ignoroit qu'ils ne l'eussent esté : et leur effigie, représentée ie doigt sur la bouche , signifioit , dict Varro*, ceste ordonnance mystérieuse, à leurs presbtres, de taire leur origine mortelle, comme, par raison nécessaire, annuUant toute leur vénération. Puisque l'homme desiroit tant de s'apparier à Dieu, il eust mieulx faict , dict Cicero^, de ramener à soy les conditions divines et les attirer çà bas, que d'envoyer là hault sa corruption et sa misère : mais, à le bien prendre, il a faict, en plusieurs façons, et l'un eti'aultre, de pareille vanité d'opinion.

Quand les philosophes espeluchent la hiérarchie de leurs dieux, et font les empressés à distinguer leurs alliances , leurs charges et leur ptiissance. je ne puis pas croire qu'ils parlent à certes. Quand Platon nous deschiffre le vergier de Pluton, et les commodités ou peines corporelles qui nous attendent encores après la ruyne et anéantissement de nos corps , et les accommode au ressentiment que nous avons en ceste vie :

Secreti celant calles, et myrtea eiraim

Silua tegit ; curas non ipsa in morte relinquunt i;

quand Mahumet promet aux siens un paradis tapissé, paré d'or et de pierreries , peuplé de gàrses d'excellente beauté, de vins et de vivres singuliers, je veois bien que ce sont des mocqueurs qui se plient à nostre bestise, pour nous emmieller et attirer par ces opinions et espérances, convenables à nostre mortel appétit. Si sont aulcuns des nostres tumbésen pareil erreur , se promettants, après la résurrection, une vie

(I) Pourquoi consacrer dans les temples la cormplion de nos mœurs? o âmes attachées à la terre, et vides de célestes peu» sées! Perse, Sot., U, 63 et 61.

(â) Cité par S. acccsti!», de CivU. Del, WÏO, 5. C.

(3) Tusc. qnœst., I, 20. C.

(4) Us se cach'-nt dans un bois de myrtes, coupé de sentiers solitaires ; la mort même ne les a pas délivrés de leurs »ouci8< Viac. 6«KKt«TI,443.

terrestre et tetïiporelle , accompaignée de toutes sortes de plaisirs et commodités mondaines. Croyons nous que Platon, luy qui a eu ses conceptions si célestes, et si grande accointance à la divinité, que le surnom luy en est demeuré , ayt estimé que l'homme, ceste pauvre créature, £ust rien en luy d'applicable à ceste incompréhensible puissance? et qu'il ayt cru que nos prinses languissantes feussent capables , ny la force de nostre sens assez robuste pour participer à la béatitude ou peine éternelle? Il fauldroit luy dire, de la part de la raison humaine : Si les plaisirs que tu nous promets en l'aultre vie sont de ceux que j'ay sentis çà bas, cela n'a rien de commun avecques l'infinité; quand touts mes cinq sens de nature seroient combles de liesse, et ceste ame saisie de tout le contentement qu'elle peult désirer et espérer, nous sçavons ce qu'elle peult. Cela , ce ne seroit encores rien; s'il y a quelque chose du mien, il n'y a rien de divin : si cela n'est aultre que ce qui peult appartenir à ceste nostre condition présente, il ne peult estre mis en compte; tout contentement des mortels est mortel : la recognoissance de nos parents , de nos enfants et de nos amis , si elle aous peult toucher et chatouiller en l'aultre monde, si nous tenons encores à un tel plaisir, nous sommes dans les commodités terrestres et finies : nous ne pouvons dignement concevoir la grandeur de ces haultes et divines promesses, si nous les pouvons aulcunement concevoir ; pour dignement les imaginer, il les fault imaginer inimaginables , indicibles et incompréhensibles , et parfaictement auhres que celles de nostre misérable expérience. OEil ne sçauroit veoir, dict sainct Paul S et ne peult monter en cœur d'homme l'heur que Dieu prépare aux siens. Et si, pour nous en rendre capables, on reforme et rechange nostre eslre ( comme tu dis, Platon, par tes purifications), ce doibt estre d'un si extrême changement et si universel que, par la doctrine physique , ce ne sera plus nous;

Hector crat tune quum bello certabat ; at ille Tracius ab AHmonio non erat Hector equo* ;

ce sera quelque aultre chose qui recevra ces recompenses :

(1) Corinth., I, 2, 9, d'après Isaîe, LXIV, 4. J. V. L.

(2) C'était Hector qui combattait les armes à la main ; mais le corps qui fut trainé parles chevaux d'Achille, ce n'était plus Hector. Ov..T«5/., ÏII, H, 27.

Qiiod mnlatur... dissolvitur ; inleril e>go : Trajiciuntur enim partes, aique ordine migrant^.

Car, en la metempsychose de Pythagoras, et changement d'habitation qu'il imaginoit aux âmes, pensons nous que le lion, dans lequel est l'ame de Cœsar, espouse les passions qui touchoient Cœsar, ny que ce soit luy ? Si c'estoit encores luy, ceux là auroient raison, qui, combattants cest' opinion contre Platon, lui reprochent que le fils se pourroit trouver à chevaucher sa mère revestue d'un corps de mule, et semblables absurdités. Et pensons nous qu'es mutations qui se font des corps des animaulx en auhres de mesme espèce, les nouveaux venus ne soient aultres que leurs prédécesseurs ? Des cendres du phœnix s'engendre, dict on^ un vers, et puis un aultre phœnix; ce second phœnix, qui peult imaginer qu'il ne soit aultre que le premier ? Les vers qui font nostre soye, on les veoid comme mourir et asseicher, et de ce mesme corps se produire un papillon, et de là un aultre ver , qu'il seroit ridicule estimer estre encores le premier ; ce qui a cessé une fois d'estre n'est plus :

Hec, si mauriam noslrem eoUegerit estas Posi obiium, rursumqiie redegerii, ut sita mine est, Aiqiie iteriim nobis fuerinl data lumina vitœ, Pertineat qtiidquam tamen ad nos îd quoqtte factum, Inierrupta semel quum sH repetenlia nostra '.

Et quand tu dis ailleurs, Platon, que ce sera la partie spirituelle de l'homme à qui 11 toU' chera de jouir des recompenses de l'aultre vie, tu nous dis chose d'aussi peu d'apparence :

Silicet, avolsus radicibus, ui nequit tiUam Dispicere ipse oculus rem, seorsum corpore toto *;

car, à ce compte, ce ne sera plus l'homme., ny nous, par conséquent, à qui touchera ceste jouissance; car nous sommes bastis de deux pièces principales essentielles, desquelles la séparation c'est la mort et ruyne de nostre estre :

(1) Ce qui est chaugé se dissout ; donc il périt : en efret, ie« corps £ont séparés par d'autres corps, et l'organisation est détruite. Ll'Cr., m, 73C.

(2) Pline, Kat. Hisl., X, 2. C.

(5) Et si le temps rassemblait la matière de notre corps, après qu'il a été dissous, de sorte qu'il remit cette matière dans la situation où elle est à présent, et qu'il nous rendit à la vie, tout cela ne serait rien ù notre égard , dès que le cours de notre existence a été une fois interrompu. LiXR., 111, 8i)9.

(4) De même l'œil arraché de son orbite, et séparé du corps, ne peut voir aucun oJijet. Lvcr., III, îiC2.

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