‹ OEuvres. Vec une notice biographiqueChapitre 205 sur 402 · LIVRE 11, CHAR XII · texte numérisé non relu

LIVRE 11, CHAR XII

atque decidere • : et, ce qu'on appercevoit en aulcuns, sa force et sa vigueur se maintenir en la fin de la vie, ils le rapporloicnt à la diversité des maladies; comme on veoid les hommes en ceste extrémité, maintenir, qui un sens, qui un aultre, qui l'ouïr, qui le fleurer, sans altération ; et ne se veoid point d'affoiblissement si universel, qu'il n'y reste quelques parties entières et vigoreuses :

Non alio pacio, quant si, pes quum dolet etgri, InnuUocapuiinierea sil (or te dolore*.

Lai veoe de nostre jugement se rapport£ à la vérité, comme faict l'œil du chathuant à la splendeur du soleil, ainsi que dict Aristote^. Par où le sçaurions nous miculx convaincre, que par si grossiers aveuglements en une si apparente lumière? car l'opinion contraire de l'immortalité de l'ame, laquelle Cicero dict avoir esté premièrement introduicte, au moins selon le tcsmoignage des livres, par Pherecydes Syrius*, du temps du roy TuUus, d'aultres en attribuent l'invention à Thaïes, et auUres à d'aultres; c'est la partie de l'humaine science traiotée avecques plus de réservation et de doubte. Les dogmatistes les plus fermes sont contraincts, encest endroict principalement, de se rejecter à l'abry des umbrages de l'académie. Nul ne sçait ce qu'Aristote a estably de ce subject, non plus que touts les anciens, en gênerai, qui le manient d'une vacillante créance ; Rem gratissimam promittentium magis guatn probantium^ : il s'est caché soubs le nuage de paroles et sens difficiles et non intelligibles, et a laissé à ses sectateurs autant à débattre sur son jugement que sur la matière.

Deux choses leur rendoient ceste opinion plausible: l'une, que sans l'immortalité des âmes il n'y auroit plus de quoy asseoir les vaines espérances de la gloire, qui est une considération de merveilleux crédit au monde: l'aullre que c'est une très utile impression,

(t) Oc, de Divinal., H, 58. G.

tS) Aiitsi quelquerois les pieds sont mabdes sans que la tête resseoie aucune douleur. Lcc, III, m.

•3) Metofihys.., U, i. C.

(4) De Syros. Cic, TuscuL, I, 16. Il est probable, d'après îe passage de Cicéroo, qu'il (aut lire dam Mouta igné, du tentpsdu royTuttm.l. V.L-

(5y C'est la promesse agréable d'un bien doul ils ne nous prouvent guère la certitude. Sas., EpitL iûâ.

comme dict Platon*, que les \ ices, quand ils se desrobk'ront à la veue obscure et incertaine de l'humaine justice, demeurent tousjours en butte à la divine, qui les poursuyvra, voire après la mort des coupables. Un soing exireme tient l'homme d'alonger son estre: il y a pourveu par toutes ses pièces ; et pour la conservation du corps sont les sépultures; pour la conservation du nom, la gloire: il a employé toute son opinion à se rebastir, impatient de sa fortune, et à s'estansonner* par ses inventions. L'ame, par son trouble et sa foiblesse, ne se pouvant tenir sur son pied, va questant de toutes parts des consolations, espérances et fondements, en des circonstances estrangieres où elle s'attache et se plante; et pour legiers et fantastiques que son invention les luy forge, s'y repose plus seurement qu'en soy, et plus volontiers. Mais les plus aheurtés à ceste si juste et claire persuasion de l'immortalité de nos esprits, c'est mers eille comme ils se sont trouvés courts et impuissants à l'establir par leurs humaines forces : Somnia stmt non docenlis,sedoplanlis,d\so\{ un ancien^. L'homme peult recognoistre, par ce tesmoignage, qu'il doibt à la fortune et au rencontre la vérité qu'il descouvre luy Seul ; pui.sque, lors mesme quelle luy est tumbée en main, il n'a pas de quoy la saisir et la maintenir, et que sa raison n'a pas la force de s'en prévaloir. Toutes choses produictes par nostre propre discours et suffisance, autant vrayes que faulses, sont subjectes à incertitude et débat. C'est pour le chastiement de nostre fierté, et instruction de nostre misère et incapacité, que Dieu produisit le trouble et la confusion de l'ancienne tour de Babel : tout ce que nous entreprenons sans son assistance, tout ce que nous veo) ons sans la lampe de sa grâce, ce n'est que vanité et folie; l'essence mesme de la vérité, qui est uniforme et constante quand la fortune nous en donne la possession, nous la corrompons et abastardissons par nostre foiblesse. Quelque train que l'homme prenne de soy, Dieu permet qu'il arrive tousjours à ceste mesme confusion, de laquelle il nous représente si vifvement i'i-

H)[Lois, X, 15, éd. dTstienne, tom. n, p. 905, A ; Penaées de Platon, pag. HO. J.V.IL

m Appuyer, élajer.

(5) Ce sont les révcs d'un bonune qui désire, mai» qui ne prouve pas. Cic, Acadcui., IJ, 38. •

liSSAlS DE MONTAIGNE,

mage par le juste chastiement de quoy il battit l'oultrecuidance de Nembroth, et anéantit les vaines entreprinses du bastiment de sa pyramide ; Perdam sapientiam sapientium , et prudenliam prudenlium reprobaboK La diversité d'idiomes et de langues, de quoy il troubla cest ouvrage, qu'est ce aullre cbose que ceste infinie et perpétuelle altercation et discordance d'opinions et de raisons, qui accompagne et embrouille le vain bastiment de l'bumaine science, et l'embrouille utilement? qui nous liendroit, si nous avions un grain de cognoissance? Ce sainct m'a faict grand plaisir: Ipsa veritalis occullalio aut humililatis exercitatio est, aut elationis atlritio^. Jusques à quel pointdepresumption et d'insolence ne portons nous nostre aveuglement et noslre bestise?

Mais pour reprendre mon propos, c'estoit vrayement bien raison que nous feussions tenus à Dieu seul, et au bénéfice de sa grâce, de la vérité d'une si noble créance, puisque de sa seule libéralité nous recevons le fruict de l'immortalité, lequel consiste en la jouissance de la béatitude éternelle. Confessons- ingenuemenl que Dieu seul nous l'a dict, et la foi ; car leçon n'est ce pas de nature et de nostre raison ; et qui relentera^ son estre et ses forces, et dedans et dehors, sans ce privilège divin; qui verra l'homme sans le flatter, il n'y verra ny efficace ny faculté qui sente aultre chose que la mort et la terre. Plus nous donnons et debvons, et rendons à Dieu, nous en faisons d'autant plus direstiennement. Ce que ce philosophe stoïcien dict tenir du fortuite consentement de la voix populaire, valoit il pas mieulx qu'il le tinst de Dieu? Quum deanimorum œlernitale disserimus , non levé momentum upud nos habet consensus hominum aut timentium inferos, aut colentium. JJtor hac publica persuasione *.

Or, la foiblessedes arguments humains sur

(1) Je conrondrai la sagesse des sages, et je réjjrouverai la prudence des prudents. S. Paul, Corinlh. I, l, 19.

(2) Les ténèbres dans lesquelles la \éritô se cache exercent riiumililé ou domplenl l'orgueil. S. Ace, de Ciiit. Dei, XI, 22.

, (3) Du latin reteutare, éprouver, essayer à plusieurs reprises. SÈs.fËpkt. 72: « Scd diunon relenlavi memoriammeam.» i. V. L.

(4) Lorsque nous traitons de l'immortalité de rame, nous comptons beaucoup sur le consentement général des hommes qui craignent les dieux infernaux, ou qui les honorent. Je profile de celte persuasion publique. Sen., Epist. 117.

ce subject se cognoist singulièrement par les fabuleuses circonstances qu'ilsont adjoustées à la suiltede ceste opinion, pour trouver de quelle condition estoit ceste nostre immortalité. Laissons les stoïciens {usuram nobis laryiunlur tanquam cornicibus; diu mansuros aiunl animos; 5em/>er, neg'anf'), qui donnent aux âmes une vie au delà de ceste cy, mais finie. La plus universelle et plus receue fantasie, et qui dure jusques à nous en divers lieux-, c'a esté celle de laquelle on faict aucteur Pythagoras ; non qu'il en feust le premier inventeur, mais d'autant cpi'elle receut beaucoup de poids et de crédit parl'auctoritédeson approbation ; c'est que « les âmes, au partir de nous, ne faisoient que rouler d'un corps à un aultre, d'un lion à un cheval , d'un cheval à un roy , se promenants ainsi sans cesse de maison en maison ; » et luy disoit se souvenir avoir esté yEthalides^, depuis Eu|)horbus, puis après Hermotimus, enfin de Pyrrhus estre passé en Pythagoras ; ayant mémoire de soy de deux cents six ans. Adjoustoient aulcuns que ces mesmes âmes remontent au ciel par fois , et après en devallent encores :

O pater, anne cliquas ad cœlum hinc ire pulandum est Sublimes animas, iteriimque ad larda revcrli Corpora/ Qiiœ lucis miseris lamdira cupido^f

Origene les faict aller et venir éternellement du bon au mauvais estât. L'opinion que Varro récite^ est qu'en quatre cents quarante ans de révolution, elles se rejoignent à leur premier corps; Chrysippus^,' que cela doibt advenir après certain espace de temps incogneu et non limité. Platon', qui dict tenir de Pindare et de l'ancienne poësie ceste croyance des infinies vicissitudes de mutation ausquelles l'ame est préparée, n'ayant ny les peinesny les recompenses en l'aulire monde que temporelles, comme sa vie en cestuy cy n'est que temporelle, con-

(1) Ils prétendent que nos âmes ne vivent que comme les corneilles, longtemps, mais non pas toujours. Cic, T«sc., 1, 31t

(2) En Perse, dans l'indouslan, et ailleurs. G.

(3) DiOG. Laerce, VIII, 4, 3. C.

(41 0 mon père: est-il vrai que des âmes retournent d'ici sur la terre, et qu'une enveloppe corporelle les ai)pe<aniil de nouveau? Qui peut inspirer à ces malheureux cet excès d'amour pour la vie? Virc, Enéid, VI, 719.

(51 De quelques faiseurs d'horoscope, ycnelhliaci quidam. Le passage se trouve dans S. Auc, de Civil. Dei, XXII, 28. C.

(C) LAC, Div. insUl., Vil, 23. C.

(7) Dans le Ménon, pag. 16 et 17. C.

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