‹ OEuvres. Vec une notice biographiqueChapitre 204 sur 402 · LIVRE H, CHAP. Xll · texte numérisé non relu

LIVRE H, CHAP. Xll

sent esté telles, estants exemptes de la prison corporelle, aussi bien avant que d'y entrer, comme nous espérons qu'elles seront après qu'elles en seront sorties : et dtf ce sçavoir, il fauldroii qu'elles se ressouvinssent encores, estant au corps, comme disoit Platon*, -que ce que nous apprenions n'estoit qu'un ressouvenir de ce que nous avions sceu : » chose que chascun par expérience peull maintenir eslre faulse ; en premier lieu, d'autant qu'il ne nous ressouvient justement que de ce qu'on nous apprend, et que, si la mémoire faisoil purement son office, au moins nous snggereroit elle quelque Iraicl oultre l'apprentissage; secondement, ce qu'elle sçavoit estant en sa pureté, c'estoit une vraye science, cognoissant les choses comme elles sont par sa divine intelligence : là où icy on luy faicl recevoir la mensonge et le vice si on l'en instruict ; en quoy elle ne peult employer sa réminiscence, ceste image et conception nlayant jamais logé en el!e. De dire que la prison corporelle estouffe de manière ses facultés naïfves, qu'elles y sont toutes esteinctes, cela est premièrement contraire à ceste aultre créance, de recognoistre ses forces si grandes et les opérations que les hommes en senieui en ceste vie si admirables que d'en avoir conclu cestedivinité et éternité passée, et TimmortaUté à venir:

Sam si lantopore en animi mulata fotestas, Omnis ul aclarum ejccitleni reiineniia rerum , Son, ul opinor, ea ab Ulho jam longior errât* .

En oultre, c'est icy, chez nous, et non ailleurs, que doibvent estre considérées les forces et les efiects de l'ame; tout le reste de ses perfections luy est vain et inutile: c'est de Testât présent que doibt eslre payée et recogneue toute son immortalité; et de la vie de l'homme qu'elle est comptable seulement. Ce seroit injustice de luy avoir relrenché ses moyens et ses puissances ; de l'avoir desarmée, pour, du temps de sa captivité et de sa prison, de sa foiblesse et maladie, du temps où elle auroit esté forcée et contraincle, tirer le jugement et une condemnation de durée infinie et perpétuelle; et de

(1; Dans le Phédon, pag. 382. C.

S) Car, si SCS faculiés sont lellement altérées qu'elle aiientièremeiii perdu le souvenir de loui ce qu'elle a fait, cet état diflëre bieu ueu, ce me semble, de celui de la mort. Lcc, III,

s'arresterà la considération d'un temps si court, qui est à l'adventure d'une ou de deux heures, ou au pisall(T d'un siècle, qui n'ont non plus de proportion à l'infinité qu'un instant ; pour, de ce moment d'intervalle, ordonner et esiahlir definitifvemeni de tout son estre : ce seroit une disproportion iniqucaussi de tirer une recompense éternelle en conséquence d'une si courte vie. Platon', pour se sauver de cest inconvénient, veult que les payements futurs se limitent à la durée de cent ans relatifvement à l'humaine durée; et des nostres assez leur ont donné des bornes temporelles : par ainsin ils jugeoient que sa génération suyvoit la commune condition des choses humaines comme aussi sa vie, par l'opinion d'Epicurus et de Democritus, qui a esté la plus receue: suyvant ces belles apparences, qu'on la voyoit naistre à mesme que le corps en estoit capable; on veoyoit eslever ses forces comme les corporelles; on y recognoissoit la foiblesse de son enfance, et, avecques le temps, sa vigueur et sa maturité, et puis sa declioation et sa vieillesse, et enfin sa décrépitude :

Gigni pariter cum corpore, et una Crescere senttmus, pariierque senescere mentem*:

ils l'appercevoient capable de diverses passions, et agitée de plusieurs mouvements pénibles, d'où elle tumboit en lassitude et en douleur; capable d'altération et de changement, d'alaigresse, d'assopissement et de langueur; subjecte à ses maladies et aux offenses, comme l'estomach ou le pied ;

Meniem sanari, corpus ut œgrum, • Cemhmis, et flecti medicina posse videmus ';

esblouïe et troublée par la force du vin ; des-

meue* de son assiette par les vapeurs d'une

fiebvre chauldç; endormie par l'application

d'aulcuns médicaments, et reveillée par d'aul-

tres :

Corpoream naturam animi esse necesse est, Corporeis quoniam lelis ictuque laborat ^:

on luy voyoit estonner et renverser toutes ses

(1) Rfpidtique, X, pag. 6t5.

(2) Nous sentons qu'elle naît avec le corps, qu'elle croit et \ieillil avec lui. Lcc, III, AUi.

<3j Sous voyons l'esprit se guérir comme un corps malade, et se rétablir par les secours de la médecine. Lcc, III 5<^.

i.Vi Déplacée.

;5; 11 îaut que l'âme soit corporelle, puisque nous la vofooi sensible à toutes les impressions des corps Lcc, Ul, 170.

ESSAIS DE MONTAIGNE

facultés par la snule morsure d'ua chien malade, et ny avoir nulle si grande fermeté de discours, nulle sufiisance, nulle vertu, nulle resolution philosophicjue, nulle contention de ses forces, qui la poust exempter de la subjection de ces accidents ; la salive d'un chestit mastin, versée sur la main de Socrales, secouer toute sa sagesse et toutes ses grandes et si réglées imaginations -, les anéantir de manière qu'il ne restast aulcune trace de sa cognoissance première,

Vis animal

Conlurbalur, et divisa seorsum

Disjeciaïur, eodcm illo dislractaveneno';

et ce venin ne trouver non plus de résistance en ceste ame qu'en celle d'un enfant de quatre ans : venin capable de faire devenir toute la philosophie, si elle estoit incarnée, furieuse et insensée ; si que Caton , qui tordoit le col à la mort mesme et à la fortune , ne peust souffrir la veue d'un mirouer ou de l'eau, accablé d'espovantement et d'effroy, quand il seroit tumbé, par la contagion d'un chien enragé, en la maladie que les médecins nomment hydrophobie :

Vis morbi distracta per artns Tiirbat agens ammnrn, spumantes lequore salso Veniorum ut validio fervescunl viribus unda ».

Or, quant à ce poinct, la philosophie a bien armé l'homme, pour la souffrance de touts aultres accidents, ou de patience, ou, si elle couste trop à trouver, d'une desfaicte infaillible, en se dcsrobbant tout' à faict du sentiment: mais ce sont moyens qui servent à une ame estant à soy et en ses forces, capable de discours et de délibération; non pas à cest inconvénient où, chez un philosophe, une ame devient l'ame d'un fol, troublée, renversée, et perdue: ce que plusieurs occasions produisent, comme une agitation trop véhémente, que, par quelque forte passion, l'ame peult engendrer en soy mesme, ou une bleceure en certain endroictde la personne, ou une exhalation de l'estomach, nous jectant à un esblouïssement et tournoyement de teste. •

H) L'âme e«l troublée, bouleversée, brisée par la force de ce poison. U'C, Iir, 498.

(2 La violeiice du mal répandue dans les membre» trouble lame cl la tourmente, comme le souffle impétueux des vents fait bouillonner la mer agitée Llc, III, 491.

Morbis in corporis avius erra.

Sœpe animus; dvmentii enlm, deliraque faiitr : Inicrdiimqne gravi Iciliargo ferlur in aftum A^lernumque sopovcm, oculis miluque cadenti ' .

Les philosophes n'ont, ce me semble, gueres touché ceste chorde, non plus qu'une aultre de pareille importance: ils ont ce dilemme tousjours en la bouche, pour consoler nostre mortelle condition : «ou l'ame est mortelle, ou immortelle : si mortelle, elle sera sans peine ; si immortelle, elle ira en amendant. »» Ils ne touchent jamais l'aultre branche ; « quoy si elle va en empirant ?» et laissent aux poètes les menaces des^eines futures : mais par là ils se donnent un beau jeu. Ce sont deux omissions qui s'offrent à moy souvent en leurs discours. Je reviens à la première.

Ceste ame perd l'usage du souverain bien stoïque, si constant et si ferme : il fault que nostre belle sagesse se rende en cest endroict, et quitte les armes. Au demeurant, ils consideroient aussi, par la vanité de l'humaine raison que le meslange et socieié de deux pièces si diverses, comme est le mortel et l'immortel, est inimaginable :

Qiiippe etenim morlale œiernojungere, etuna Conseniire piilare, et fiingl muiua passe, Destpereest. Quidenim diversius esse puiandum est Aui magis inter se disjuncium discrepitansque. Quant, moriale quod est, immortali atque perenni Junctum, in concilio sœvas lolerare procellas '?

Dadvantage ils sentoient l'ame s'engager en la mort comme le corps :

Simul œvo fessa fatisclt '" ;

ce que, selon Zeno, l'image du sommeil nous montre assez ; car il estime « que c'est une défaillance et cbeule de l'ame, aussi bien que du corps, » conlrahi animum, et quasi labipulat

(I) Souvent, dans les maladies du corps, la raison s'égare, la démence et le délire paraissent dans les discours ; quelquefois une pesante lélliargie plonge l'àme dans un assoupissement profond et éternel; les yeux se ferment, la télé s'abat. Llc. 111, 464.

(2J Quelle folie d'unir le mortel à Timmortel, de supposer entre eux un mutuel accord, une communauté de fonctions ! Qu'y a-t-il de plus différent, déplus distinct et de plus opposé que ces deux substances, l'une périssable, l'autre indestructible, que vous prétendez réunir, pour les exposer ensemble aux plus funestes orages ■ Luc, m, 801.

(3) Elle succombe avec luj sous le poids des ans Loc, UI,

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