‹ OEuvres. Vec une notice biographiqueChapitre 208 sur 402 · CHAP, \TI · texte numérisé non relu

CHAP, \TI

forme, auquel oq ne peult a.sseoir nœud ni prinse. Cènes, il est peu d'ames, si réglées, si fortes et bien nées, à qui on se puisse fier de leur propre conduicte, et qui puissent, avecque? modération et sans témérité, voguer en la liberté de leurs jugements, au delà des opinions communes ; il est plus expédient de les mettre en tutelle. C'est un ouhrageux glaive, à son possesseur mesme, que l'esprit, à qui ne sçait s'en armer ordonnéement el discreilemenl; et n'y a point de besle à qui plus just épient il faille donner des o bières*, pour tenir sa veuç subjecle et coniraincte devant ses pas, et la garder d'exiravagu *r ny çà ny là, hors les ornières que l'usage et les loj\ luy tracent; parquoy il vous siéra mieulx de vous resserrer dans le train accoustumé, quel qu'il soit, que de jecter vostre vol à ceste licence effrénée^. Mais si quelqu'un de ces nouveaux docteurs entreprend de faire l'ingénieux en vostre présence, aux dfspens dp son salut et du vostre, pour vous desfaire de ceste dangereuse peste qui se respand touts les jours en vos courts, ce préservatif, à l'extrême nécessité, empeschera que la contagion de ce venin n'offensera ny vous, ny vostre assistance. La liberté doncques et gaillarclise de ces esprits anciens produisoit, en la philosophie et sciences humaines, plusieurs sectes d'opinions différentes, chascun em reprenant de juger et de choisir pour prendre'party. Mais à présent que les hommes vont touts un train, qui cerfis quibusdam destinaiisque sententiis addicti et consecrati sun! , ut etiuvn, quœ non probant, coganlur defendere^, et que nous recevons les arts par civile auctorité et ordonnance, si bien que les escholes n'ont qu'un patron et pareille institution et discipline circonscripte, on ne regarde plus ce que les monnoyes poisent et valent, mais chascun à son tour les receoit selon le prix que Tapprobation commune et le cours leur donne ; on ne plaide pas de l'alloy, mais de l'usage. Ainsi se mettent egualement toutes choses ; on receoit la médecine comme la géométrie; et les bastelages, les enchantements, les liaisons, le commerce des esprits des tres-

(1) Des illéres, des garde-vue. E. J.

(a) Ou, comme dans l'^ition iu-4o de 1588, fid. 254, «que ëe jecter vostre juuemeni à ce^ste lilK-rlé desre^lée. »

(5) Qu'ayani eimnsé ctTinios dogmes dont ils ne peuvent se départir, ils s. m forcés d'ailiuetlre el de défendre des conséquences qu'ils u'approoreut pas. Cic, Tiisc, 11, 2.

ESSAIS DE MONTAIGNE

passés, les prognostications, les domifications^, et ius(jues à cosie rulicule poursuitte de la pierre pliilosopliale, tout se met sans coniredict. Il ne fault que sçavoir que le lieu de Mars loge au uiilieu du triangle de la main, celuy de Venus au poulce, et de Mercure au petit doigt; et que quand la mensale^ coupe le tubercle de Tenseigncur, c'est signe de cruauté; quand elle fault soubs le mitoyen, et que la moyenne nalurelle faict un angle avecques la vitale soubs mesme endroict, que c'est signe d'une mort misérable ; que si à une femme la naturelle est ouverte et ne ferme point l'angle avecques la vitale, cela dénote qu'elle sera mal cbaste;jevous appelle vous mesme àtesmoing, si avecques ceste science un bomme ne peult passer, avecques rejiuiation et faveur, parray touies compaignies. Theopbrastus disoit que l'bumaine cognoissance, acbeminée par les sens, pouvoit juger des causes des choses jusques à certaine mesure ; mais qu'estant arrivée aux causes extrêmes et premières, il falloit qu'elle s'arrestast, et qu'elle rebouchast à raison, ou de sa foiblesse, ou de la difficulté des choses. C'est une opinion moyenne et doulce, que nostre suffisance nous peuh conduire jusques à la cognoissance d'aulcunes choses, et qu'elle a certaines mesures de puissance, oullre lesquelles c'est témérité de l'eniploNer: ceste opinion,est plausible, et introduicie par gents de composition. Mais il est malaysé dp donner bornes à nostre esprit ; il est curieux et avide, et n'a point occasion de s'arrester plustost à mille pas qu'à cinquante ; avant essayé, par expérience, que ce à quoy l'un s'esioii failly, l'aulire y est arrivé, et que ce (|ui estoit incogncu à un siècle, le siècle suyvant l'a esclaircy,et que les sciences et les arts ne se jectent pas en moule, ains se forment et figurent peu à peu en les maniant et polissant à plusieurs l'ois, comme les ours façonnent leurs petits en les leschant à loisir; ce que ma force ne pouli descouvrir, je ne laisse pas de le sonder et essayer; et en reiastant et pestrissant ceste nouvelle matière, la remuant et l'eschauffant, j'ouvre à celuy qui me suyt quelque faci-

(1) Tenue d'astrologie qui signifie pariaife du ciel en douze maisons, pour dresser un lliènie céleste ou un lioroscope. E.J.

(2; La memale est, on lei-me de otiiromancie, une ligne qui traTer>e le milieu de la main, depuis l'index jusqu'au petit doigt. E.J.

lité, pour en jouir plus à son ayse, et la lu'y rends plus soupple et plus maniable,

17 hymeiiia sole Cera remollescit, Irarintaqm pollice niulias Veriiiur in faciès, ipsoque fit uji/is usu ' ,•

autant en fera le second au tiers : qui est cause que la difficulté ne me doibt pas désespérer, ny aussi peu mon impuissance ; car ce n'est que la mienne.

L'homme est capable detout es choses comme d'aulcunes, et s'il advque, comme dict Theopbrastus, l'ignorance des causes premières et des principes, qu'iï me quitte hardiement tout le reste de sa science ; si le foifidement lui fault, son discours est par terre : le disputer et l'enquérir n'a auhre but et arrest que les principes; si ceste fin n'arreste son cours, ilse jecteàune irrésolution infinie. Nonpotest aliud aliomagisminusvecomprehendi, quoniam omnium rerum una estdefinilio comprehendendi-. Or, il est vraysemblableque si l'anie sçavoit quelque chose, elle se sçauroit premièrement elle-mesme; et si elle sçavoit quelquechose hors d'elle, ceseroii son corps et son estuy, avant toute auhre chose: si on veoid jusques aujourd'huy les dieux de la médecine se débattre de nostre anatomie,

Mulciber in Tiojam, pro Troja slubai Apollo' ;

quand attendons nous qu'ils en soient d'accord? INous nous sommes plus voisins que ne nous est la blancheur de la neige, ou la pesanteur de la pierre ; si Tbonime ne se cognoist, comment cognoist il ses functions et ses forces ? Il n'est pas, à l'adventure, que quelque notice véritable ne loge chez nous ; mais c'est par hazard : et d'autant que, par mesme voye, mesme façon et conduicte, les erreurs se receoivent en nostre àme, elle n'a pas de quoy les distinguer, ny de quoy choisir la vérité du mensonge. Les académiciens recevoient quelque inclination de jugement; et trou voient trop crud de dire qu'il n'estoit pas plus vraysemblable que la neige feust blanche que noire ; et que nous

(1) Comme la cire du mont Hymelte s'amollit au soleil, et, prenant sous le doigt qui la presse mille formes dilTcrentes, devient plus maniable à mesure qu'elle est maniée. Ov., ildlam., X, 284.

(2) Une chose ne peut être plus ou moins comprise qu'une autre : la compréhension est la même pour tout ; elle n'a point de degrés. Cic, Acad , II, 41.

(3) Vulcain comhauail contre Troie, mais Troie avait pour elle Apollon. Ov., Trist., 1, 2, 5.

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