‹ OEuvres. Vec une notice biographiqueChapitre 210 sur 402 · LIVRE II. CHAP. Xlî · texte numérisé non relu

LIVRE II. CHAP. Xlî

Ce ne sont pas seulement les fiebvres» les brnvâges el les grands accidents qui renversent nosire jugement ; les moindres chosesdu monde le lournevirenl : et ne fault pas doubler, encores que nous ne le sentions pas, que si la fiebvre continue peut atterrer nostre ame, que la tierce n'y apporte quelque altération selon sa mesure et proportion; si l'apoplexie assopit et esteincl tout à faict la veue de nostre intelligence, il ne fault pas doubler que le morfondement ne Te blouïsse : et par conséquent, à peine.se peuli il rencontrer une seule heure en la vie où nostre jugement se treuve en sa deue assiette; nostre corps estant subject à tant de continuelles mutations et èstoi'fé de tant de sortes de ressorts que j'en crois les médecins, combien il est malaysé qu'il n'y en ayt tousjours quelqu'un qui tire de travers.

Au demourant, cesie maladie ne se descouvre pas si ayseement, si elle n'est du tottt extrême et irrémédiable ; d'autant que la raison va lousjours et torte, et boiteuse, et deshanchée, el ave ques le mensonge comme avecques la vérité : par ainsin, il est malaysé de descouvrir son mescompte el desreglement. J'appelle lousjours raison cesle apparence de discours que chascun forge en soy : ceste raison, de la condition de laquelle il y en peult avou* cent contraires autour d'un mesme sobject, c'est un instrument de plomb et de cire, alongeable, plovable et accoramodable à touts biais et à toutes mesures; il ne reste que la suffisance de le sçavoir contourner. Quelque bon desseing qu'ayi un juge, s'il ne s'escoute de près, à quoy peu de genis s'amusent, linclination à l'amitié, à la parenté, à la beauté et à la vengeance, et non pas seulement choses si poisantes, mais cesl instinct fortuite qui nous faict favoriser une chose plus qu'une auhre, et qui nous donne, sans le congé de la raison, le chois en deux pareils subjecls, ou quelque umbrage de pareille vanité, peuvent insinuer insensiblement en son" jugement la recommendation ou desfaveur d'une cause et donner pente à la balance.

Moy, qui m'espie de plus près, qui ay les yeulx incessamment tendus sur moy, comme celuy qui n'ay pas fort à faire aillètirs,

Qiiis sub Ârcio Rex gelidce metuatur orœ,

Qnid Tiriâaiem lemai, tmfre Securut ',

à peine oserois je dire la vanité et la foiblesse que je treuve chez moy : j'ay le pied si instable et si mal assis, je le treuve si ayséà crouler et si prest au bransie, et ma veue si desreglée, que, à jeun, je me sens aultre qu'après le repas ; si ma santé me rid et la clarté d'un beau jour, me voylà honneste homme; si j'ay tin cor qui me presse l'orteil, me vo^ là renfrogne, mal plaisant et inaccessible : un mesme paîJ de cheval me semble tantost rude, tantost aysé; et mesme chemin, à cesle heure plus court, Une aultre fois plus long ; et une mesme forme, ores plus, ores moins agréable : maintenant je suis à tout faire, maintenant à rien faire ; ce qui m.'est plaisir à cestë heure me sera quelquesfois peine. Il se faict mille agitations indiscreties et casuelles chez moy ; ou l'humeur melancholique me tient, ou la cholérique; et, de son auetorité privée, à cesl' heure le chagrin prédomine en moy, à cesl' heure l'alaigrésse. Quand je prends des livres, j'auray apperceu, en tel passage, des grâces excellentes et qui auront féru mon ame: qu'un' auhre fols j'y relumbe, j'ay beau le tourner et virer, j'ay beau le plier el manier, c'est une masse incogneue el Informe pour moy. En mes escrlpts mesmes, je ne retreuve pas tousjours l'air de ma première imagination: je ne sçais ce que j'ay voulu dire ; et m'eschaulde souvent à corriger et y mettre un nouveau sens pour avoir perdu le premier qui valoit mieulx. Je ne foys qu'aller el venir : mon jugement ne lire pas lousjours avant ; il flotte. Il vague,

Telnl minuta magno Deprensa naviêin mari, vesaniente vento*.

Malntesfois, comme il m'advient de faire volontiers, ayant prins, pour exercice et pour esbat, à maintenir une contraire opinion à la mienne, mon esprit, s'appliquant et tournant de ce costé là, m'y attache si bien que je ne treuve plus la raison de mon premier advis et m'en dépars. Je m'enlraisne quasi où je penche, comment que ce soit, el m'emporte de mon poids.

(1) Qui ne m'inquiète guère de savoir quel foi fait tout tretn bler sous l'Ourse glarée, el pourquoi Tiridale est dans les alarmes. HoR., Od., 1,26. 5.

f^ Comme une faible barque surprise, eh pleine mer, par la fureur de la tempête. Cat., Fpigr., XXV. H-

ESSAIS DE MONTAIGNE

Chascun à peu près en diroit autant de soy, s'il se regardoit comme moy : les prescheurs sçavent que l'esmotion qui leur vient en parlant les anime vers la créance ; et qu'en cholere nous nous addonnons plus à la deffensede nostre proposition , l'imprimons en nous et l'embrassons avecques plus de véhémence et d'approbation que nous ne faisons estant en nostre sens froid et reposé. Vous recitez simplement une cause à l'advocat : il vous y respond chancellant et doubteux ; vous sentez qu'il luy est indiffèrent de prendre à soustenir l'un ou l'aultre party : l'avez vous bien payé pour y mordre et pour s'en formaliser, commence il d'en estre intéressé, y a il eschauffé sa volonté? sa raison et sa science s'y eschauffent quand et quand ; voylà une apparente et indubitable vérité qui ,se présente à son entendement ; il y descouvre une toute nouvelle lumière, et le croit à bon escient, et se le persuade ainsi. Voire, je ne sçais si l'ardeur qui naist du despit et de l'obstination à l'encontre de l'impression et violence du magistrat et du dangier,ou l'inierest de la réputation, n'ont envoyé tel homme soustenir jusques au feu l'opinion pour laquelle, entre ses amis et en liberté, il n'rusi pas voulu s'eschaulder le bout du doigt. Les secousses et esbranslements que nostre ame receoit par les passions corporelles peuvent beaucoup en elle, mais encores plus les siennes propres, ausquelles elle est si fort en prinse qu'il est, à l'adventure^ soustenable qu'elle n'a aulcune aullre allure et mouvement que du souffle de ses vents, et que, sans leur agitation, elle resteroit sans action, comme un navire en pleine mer, que les vents abandonnent de leur secours: et qui maintiendroit cela, suvvani le party des peripateticiens, ne nous feroii pas beaucoup de tort, puisqu'il est cogneu que la pluspari des belles actions de l'ame procèdent et ont besoing de ceste impulsion des passions; la vaillance, disent ils, ne .«e peult pa faire sans Passisiance de la cholere ; semper Ajax fortis, forlissimus tamen in furore • ; nv ne court on sus aux meschants et aux ennemis assez vigoreusement, si on n'est courroucé; et veulent que l'advocat inspire le courroux aux juges pour en tirer justice.

(I) Ajax fui toujours brave ; mais il ne le fut jamais tant que «JiJiis SI furour. ClC, Tioir., TV, ^5,

Les cupidités esmeurent Themistocles, esmeurent Demoslhenes et ont poulsé les philosophes aux travaux, veillées et pérégrinations ; nous mènent à l'honneur, à la doctrine, à la santé, fins Utiles : et ceste lasoheté d'ame à souffrir l'ennuy et la fascherie sert à nourrir en la conscience la pénitence et la repentance, et à sentir les fléaux de Dieu pour nostre chastiement, et les fléaux de la correction politique : la compassion sert d'aiguillon à la clémence; et la prudence de nous conserver et gouverner estesveillée par nostre craincte : et combien de belles actions par l'ambition? combien par la presumpli(m? aulcune eminente et gaillarde vertu enfin n'est sans quelque agitation desreglée. Seroit ce pas l'une des raisons qui auroit meu les épicuriens à descharger Dieu de tout soing efsolicitude de nos affaires, d'autant que les effecis mesmes de sa bonté ne se pouvoient exercer envers nous sans esbranler son repos par le moyen des passions, qui sont comme des picqueures et solicitations acheminant l'ame aux actions vertueuses? ou bien ont ils creu aultrement, et les ont prinses comme tempestes qui desbauchent honteusement l'ame de sa tranquillité? ul maris iranquillitas intelligitur, nulla, ne minima qutdem, aura jluclus commovente : sic animi quietus et placalus status cernitur, quum perlurbatio nulla est, qua moveri queal * .

Quelles différences de sens et de raison, quelle contrariété d'imaginations nous présente la diversité de nos passions? Quelle asseurance pouvons nous doncques prendre de chose si instable et si mobile, subjecte par sa condition à la maistrise du trouble, n'allant jamais qu'un pas forcé et emprunté? Si nostre jugement est en main à la maladie mesnie et à la perturbation; si c'est de la folie et de la témérité qu'il est tenu de recevoir l'impression des choses; quelle seureté pouvons nous attendre de luy?

N'y a il point de hardiesse à la philosophie d'estimer, des hommes, qu'ils produisent leurs plus grands effects et plus approchants la divinité quand ils sont hors d'eulx, et furieux et insensés^? nous nous amendons par la priva-

(1; De même que l'on juge du calme de la mer, quand sa surface n'est agitée par aucun souffle de vent ; ainsi l'on peut assurer que l'àme est tranquille quand nulle passion ne peut rémouvoir. Cic, Tusc-, V, 6.

(•2) PUT., P/)edr«s,p. 3«. G,

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