IVRE II, CHAI
icm de summo bono disscnlil^ de tota philoso ylٌ rahone disputai^.
Très mihi cottvivœ prope distenlire videnlur, Posceutes varia mnltum diversa palalo:
Q^id dem? quid uon dan? Renuis lu quod Jubet aller; Quod peiis, id sane M invisim acidumque duobiu*:
nature dcbvroit ainsi respondre à leurs contestations cl à leurs débats. Les uns disent noslre bienestre loger en la vertu ; d'aultres, en la volupté; d'aullres, au consentir à nature ; qui en Il science, qui à n'avoir point de douleur, qui à ne se laisser emporter aux apparences; et à dste fantasie semble retirer cest' auUre de lancien Pythagoras,
fiil admirari, prope res esl "ima, Tiumici, Solaque, quœ possit facere et servare bealum' ,
qui est la fin de la secte pyrrhonienne : Aristote* attribue à magnanimité n'admirer rien : et, disoit Arcesilaus^, les soustenements et r estât droict et inflexible du jugement estre les biens, mais les consentements et applications estre les vices et les maulx ; il est vray qu'en ce qu'il, l'establissoil par axiome certain, il se despartoit du pyrrhonisme : les pyrrboniens, quand ils disent que le souverain bien c'est Vataraxie^^ qui est l'immobilité du jugement, ils ne Tenterident pas dire d'une façon affirmative ; mais le mesme branslede leur ame, qui leur faict fuyr les précipices , et se mettre à couvert du serein, celuy là mesme leur présente ccste fantasie, et leur en faict refuser une aultre.
Combien je désire que, pendant qqe-je vis, ou quelque aultre, ou Justus Lipsius', le plus sçavant homme qui nous reste, d'un esprit
(Il Or, dès qu'oD ne s'accorde pas sur le souverain bien, on diffère d'opinion sur toute la philosophie. Cic, de Finib.,\, 5.
(S) Il me semble voir trois convives de goûts différents : que leur dontierai-je î que ne leur donnerai-ie pas? Vous rera."!e2 ce qu'un autre demande, et ce que vous voulez déplaît aui: deux autres. Hob., tpisl., 11,3, 61.
(3) Se rien admirer, Xuniirius, c'est presque le seul moyen d'assurer son bbnheur. Hor., Êplst., 1, 6, 1.
(4) Morale à Mcomaqiie, IV, 5, p. 72, éd. de M. Coray. J. V. L. C5) Sextvs EMPia , Pyrrh, Hypot., I, 55. G.
(6) Tranquillité parfaite.
(7) Juste Li[>se, savant Belge, qui fut en commerce de lettres avec Montaigne, a rempli du moins une partie de ce vœu dans sou grand ouvrage <.ur le stoïcisme, Manuductio ai aiuicam phiiosophiam. Ce travail ne parut qu'en 1604, douze ans après a mort de Montaigne ; et il est probable .qu'il Faurait peu satisfait. J. V. L.
très poly et judicieux, vrayemenl germain « mon Turnebus, eust et la volonté, et la santé, et assez de repos pour ramasser en un registre, selon leurs divisions et leurs classes, sincèrement et curieusement autant que nops y pouvons veoir, les opinions de l'ancienne philosophie sur le suject de nostre estre et de nos mœurs, leurs controverses, le crédit et snitte des parts, l'application de la vie des aucteurs et sectateurs à leurs préceptes es accidents mémorables et exemplaires : le bel ouvrage et utile que ce seroit !
An demeurant, si c'est de nous que pons tirons le règlement de nos mœurs, à quelle confusion nous rejecions nous? car ce que nostre raison nous y conseille de plus vraysemblable, c'est généralement à chascun d'obeïr aux lois de son païs, comme porte l'advis de Socraies, inspiré » dict il, d'un conseil divin ; et par là que veult elle dire , sinon que nostre debvoir n'a aultre règle que fortuite? La vérité doibt avoir un visage pareil et universel : la droicture et la justice, si l'homme en cognoissoit qui eust corps et véritable essence, il ne l'attacheroit pas à la condition des coustames de ceste contrée, ou de celle là; ce ne seroit pas de la fantasie des Perses ou des Indes que la vertu prendroit sa forme. Il n'est rien subject à plus continuelle agitation que les loix . depuis que je suis nay, j'ay veu trois et quatre fois recbanger celles des Anglois nos voisins ; non seulement en subject politique, qui est celuy qu'on veult dispenser de constance, mais au plus important subject qui puisse estre, à sçavoir de la religion* : de quoy j'ay honte et despit , d'autant plus que e'est une nation à. la-^ quelle ceulx de mon quartier ont eu aultrefois une si privée accointance qu'il reste encores en ma maison aulcunes traces de noslre ancien cousinage : et chez nous icy, j'ai veu telle chose qui nous estoit capitale devenir légitime ; et nous, qui en tenons d'aultres, sommes à mesme, selon l'incertitude de la fortune guerrière, d'estre un jour criminels de leze majesté humaine et divine, nostre justice tumbant à la mercy de l'injustice, et, en l'espace de peu d'années de possession , prenant une essence contraire.
{i) En eiïel, de 1354 à VJSS, Montaigne avait pu voir les Anglais, ou plutôt la cour d'.Angieterre, changer quatre fois àe religion. J. V. L.
ESS4IS DK Montaigne
Comment ponvoit ce dieu ancien' plus clairement accuser en l'humaine cognoissance l'ignorance de l'eslre divin, et apprendre aux hommes que leur religion n'estoit qu'une pièce de leur invention propre à lier leur société, qu'en déclarant, comme il feit à ceulx qui en recherchoient l'instruction de son trépied , que le vray culte à chascun estoit celuy qu'il trouvoit observé par l'usage du lieu où il estoit? 0 Dieu ! quelle obligation n'avons nous à la bénignité de nostre souverain Créateur, pour avoir desniaisé nostre créance de ces vagabondes et arbitraires dévotions, et l'avoir logée sur l'éternelle base de sa saincte parole ! Que nous dira doncques en ceste nécessité la philosophie? « Que nous suyvions les loix de nostre pais : » c'est à dire ceste mer flottante des opinions d'un peuple ou d'un prince, qui me peindront la justice d'autant de couleurs, et la reformeront en autant de visages qu'il y aura en eulx de changements de passion : je ne puis pas avoir le jugement si flexible. Quelle bonté fst ce que je veoyois hier en crédit, et demain ne l'estre plus: et que le traject d'une rivière faict crime? Quelle vérité est ce que ces montaignes bornent , mensonge au monde qui se tient au delà ^ ?
Mais ils sont plaisants, quand, pour donner quelque certitude aux loix, ils disent qu'il y en a aulcunes fermes, perpétuelles et immuables, qu'ils nomment naturelles, qui sont empreintes en l'humain genre par la condition de leur propre essence ; et de celles là, qui en fait le nombre de trois, qui de quatre, qui plus, qui moins : signe que c'est une marque aussi doubteuse que le reste. Or, ils sont si desfortunés ( car comment puis je nommer cela, sinon desfortune, que d'un nombre de loix si infiny il ne s'en rencontre pas au moins une que la fortune et témérité du sort ayt permis estre universellement receue par le consentement de toutes les nations?), ils sont, dis je, si miserai)les, que, de ces trois ou quatre loix choisies, il n'en y a une seule qui ne soit contredicte et desad vouée, non par une nation, mais par plusieurs. Or, c'est la seule enseigne ATaysembla-
(1) Ce diou, c'est Apollon. Voyez Xenophon, Uimoires'sur Sorrnle, I, 3, 1.
['!) •( l>l.ii*.inlojusl1ce qu'iino rivière ou une monlaa;ne horne! Vérilo au-cicçà des l'yréuées, erreur au-delà. » Pensées de Pascal.
ble par laquelle ils puissent argumenter aulcunes loix naturelles, que l'université de l'approbation : car ce que nature nous auroit véritablement ordonne, nous l'ensuyvrions , sans doubte d'un commun consentement ; et non seulement toute nation, mais tout homme particulier, ressentiroit la force et la violence que luy feroit celuy qui le vouidroit poulser au contraire de ceste loy. Qu'ils m'en montrent, pour veoir, une de ceste condition. Protagoras et Ariston ne donnoient aultre essence à la justice des loix que l'auctorité et opinion du législateur ; et que, cela mis à part, le bon et l'honneste perdoient leurs qualités , et demeuroient des noms vains de choses indifférentes : Thrasymachus, en Platon*, estime qu'il n'y a point d'aultre droict que la commodité du supérieur. Il n'est chose en quoy le monde soit si divers qu'en coustumes et loix : telle chose est icy abominable, qui apporte recommendation ailleurs, comme en Laced.mone la subti' lité de desrobber; les mariages entre les proches sont capitalement deffendus entre nous, ils sont ailleurs en honneur :
Génies esse fei'untur.
In quibus et nato geniirix, et nata parenli Jungitur, et pieias geminalo crescit amore^;
le meurtre des enfants, meurtre des pères, communication de femmes, iraficque de voleries, licence à toutes sortes de voluptés, il n'est rien en somme si extrême qui ne se treave receu par l'usage de quelque nation.
Il est croyable qu'il y a des loix naturelles, comme il se veoid es aultres créatures ; mais en nous elles sont perdues , ceste belle raison humaine s'ingerant par tout de maistriser et commander, brouillant et confondant le visage des choses, selon sa vanité et inconstance: Nihil itaque amplius noslrum est; quod nostrum dico arlis est^. Les subjects ont divers lustres et diverses considérations; c'est de là que s'engendre principalement la diversité d'opinions : une nation regarde unsubject par j un visage, et s'arreste à celuy là ; l'aultre par un aultre.
(1) De la ni'publ., I, p. 338. G.
(21 U es^u dit-on, des peuples où la mère s'unit à son flls, la ! fille à son père, et où l'amour resserre les liens sacrés de la nature. Ov., X, 331.
(3) Il ne reste pkis rien qui soit véritabiement nôtre : ce que ! j'appelle nAire n'est qu'une production de l'art.
LlVKli il , CHAP. \II
Il n'est rien si horrible à imaginer que de manger son père : les peuples qui avoient anciennement ceste coustume* la prenoient loutesl'ois pour tesmoignage de pieté et de bonne affection , cherchants par là à donner à leurs progeniteurs la plus digne et honorable sépulture : logeants en eubc mesmes et comme en leurs moelles les corps de leurs pères et leurs reliques ; les vivifiant aulcunement et régénérants par la transmutation en leur chair vifve, au moyen do la digestion et du nourrissement : il est aysé à considérer quelle cruauté et abomination c'eust esté à des hommes abruvés et imbus de ceste superstition de jecter la desj)ouille des parents à la corruption de la terre, et nourriture des bestes et des vers.
Lycurgus considéra au larrecin la vivacité, diligence, hardiesse et adresse qu'il y a à surprendre quelque chose de son voisin, et l'utilité qui revient au pubUc que chascun en regarde plus curieusement à la conservation de ce qui est sien ; et estima que de ceste double institution à assaillir et à deffendre il s'en tiroit du fruict à la discipline militaire ( qui estoit la principale science et vertu à quoy il vouloit duire ceste nation ) de plus grande considération que n'est oit le desordre et l'injustice de se ])revaloir de la chose d'aultruy.
Dionysius le tyran offrit à Platon une rc^be à la mode de Perse , longue , damasquinée et parfumée ; Platon la refusa , disant qu'estant nav homme il ne se vestiroit pas volontiers de robbe de femme : mais Aristippus l'accepta , avecques ceste response : « Que nul fn^coustrement ne pou voit corrompre un chaste courage 2. » Ses amis tansoient sa lascheté de prendre si peu à cœur que Dionysius luy eust craché au visage : « Les pescheurs, dict il, souffrent bien d'estre baignés des ondes de la mer, depuis la teste jusqu'aux pieds , pour attraper on goujon^. » Diogenes lavoit ses choulx, Qt le voyant passer; « Si tu sçavois vivre de chouk, tu ne ferois pas la cour à un tyran ; » à quoy Aristippus : « Si tu sçavois vivre entre les hommes, tu ne laverois pas des choulx *. » Voilà œmment la raison fournit d'apparences à di-
il, SEXTUS i:MPiR.,tyrr.hypoL, ffl, 14. C. i) r)ioc. Laerce, II, 78. G.
''^ iD., n, en. G.
li lo.,n,G8; HOR., Epist.. 1, 17, 1. G. MOSTAIGKS.
vers effects ; c'est un pot à deux anses, qa'on pealt saisir à gauche et à dextre :
Bellitm, o terra hospi la, portas:
Bello armantur equi ; bellum hcec armenla mmantur Sed lamett idem oUm curru tuccedere iutti Quadrupèdes, et frena jugo concordia ferre. Spes est pacis ' .
On preschoit Solon den'espandre pour la mon de son fils des larmes impuissantes et inutiles: « Et c'est pour cela, dict il, que plus jostemeat je les ospands, qu'elles sont inutiles et impuissantes-. » La femme de Socrates rengregeoit son dueil par telle circonstance : Oh ! qu'injustement le font mourir ces meschants juges? « Aimerois tu doncques mieulx que ce feust justement?» luy répliqua il'. Nous portons les aureilles percées; les Grecs tenoient cela pour une marque de servitude*. Nous nous cachons pour jouïr de nos femmes ; les Indiens le font en public^. Les Scythes immoloient les estrangiers en leurs temples ; ailleurs les temples servent de franchise 6.
Inde furor vulgi, qtiod numina vicinonim
Odit qttisque locus, qititm solos eredat habendos
Esse deos, quos ipse coliiT.
J'ay ouï parler d'un juge, lequel, où il rencontroit un aspre conflict entre Bartolus et Baldos », et quelque matière agitée de plusieurs contrariétés , mettoit en marge de son livre , « Question pour l'amy : » c'est à dire que la vérité estoit si embrouillée et débattue qu'en pareille cause il pourroit favoriser celle des parties que bon luy sembleroit. Il ne tenoit qu'a
(1) Esl-ce doue la guerre que ta nous apportes, 6 rive ho»pitaliëre ? c'est pour la guerre qu'on amie les coursiers ; c'est la guerre que nous présagent ces fiers animaux. Mais quelquefois aussi on les attèie à un char, et le frein les habitue à marcher ensemble sous le même joug : j'espère encore la paix. \iRC., Ënéide,m, 539.
(S) DiOG. Laerce, 1, 65. C.