‹ OEuvres. Vec une notice biographiqueChapitre 214 sur 402 · ID., II, 35. G · texte numérisé non relu

ID., II, 35. G

(4) Sext. Empui., Pyrrfi. Hypotyp., 111, »4; Plct., Fie ùe CÀcéron, c. 36; Jcv., I, l(fâ, etc. J. V. L.

p) Sext. Empir., ibid., I, 14 ; III, a*. G. {6)lD.,ibid.

(7) II règne entre certains peuples nne haine lùrieose, parce que les uns adorent des dieux que les autres détestent, et que chacun pense qu'il n'y a de dieux que les siens. Ji^., XT, 37.

(8) Deux célèbres jurisconsultes du quatorzième siècle, qui tous deux se débordèrent en torrent, dit Pasquier, en CexpUcanon du droit. Le premier naquit à Sasso-Ferralo, ville d'Ombrie; le second, qui fut disciple de Bariole, éUiit de përoiise. J. V. L.

ESSAIS DE MOiNïAlGNE,

faulte d'esprit et de suffisance, qu'il ne peust nieslre partout, «« Quesiion pour l'amy : » les advocats et les juges de nosrre temps treuvent à toutes causes assez de biais pour les accommoder où bon leur semble. A une science si infinie, despendant de l'auctorilé do tant d'opinions, et d'un subject si arbitraire, il ne peult estre qu'il n'en naisse une confusion extrême de jugements : aussi n'est il gueres si clair procès auquel les advis ne se treuvent divers : ce qu'une compaignie a jugé , l'aullre le juge au contraire, et elle mesme au contraire une aultre fois. De quoy nous veoyons des exemples ordinaires, par ceste licence, qui tache merveilleusement la cerimonieuse auctorité et lustre de nostre justice, de ne s'arrester aux arrests et courir des uns aux aultres juges pour décider d'une mesme cause. »

Quant à la liberté des opinions philosophiques touchant le vice et la vertu, c'est chose où il n'est besoing de s'estendre et où il se tteuve plusieurs advis qui valent mieulx teus que publiés aux foibles esprits. Arcesilausdi.soit * n'estre considérable en la paillardise de quel copté et par où on le feust : Et obscœnas voluptates. si nalura requirit, non génère, aut loco, aut ordine, sed forma, œiate, figura, metiendas Epicurus putat.... Ne amores quidem sancios

a supiente aliénas esse arbritrantur Quœ-

ramus, ad quant usque œtatem juvenes amandi sint^. Ces deux derniers lieux sioïques, el, sur ce propos, le reproche de Dicœarchus à Platon mesme ^, montrent combien la plus saine philosophie souffre de licences esloingnces de l'usage commun, et excessifves.

Les loix prennent leur auctorité de la possession et de l'usage ; il est dangereux de les ramener à leur naissance : elles grossissent et s'annobrissent en roulant, comme nos rivières;

(!) PLUT., Règles et Préceptes de santé, c.^. Mais le philosophe Arcésilas ne dit cela que pour blâmer également toute sorlc de débauche. // souloit dire contre les paillards et luccurieux qu'il ne peull chaloir de quel coslé on le soit, pour ce qu'il y a i ajoute Plutarque fldèlement traduit par Amyot ) autant de mal à l'un qu'à l'aullre. G.

(2) A l'égard des plaisirs obscènes, Ëpicure pense que, si la nature les demande, il faut moins s'arrêter à la naissance et au rang qu'à i'àg.e et à la flgure Cic, Tusc. quœst.,V,S5.— Les stoïciens ne pensent pas que des amours saintement réglés soient interdits au sage. Cic, de Finib. bonor. ettnal.,]n, 20.— Voyons (disent les srolciens) jusqu'à quel âge on doit aimer les jeunes gens. SÉ.N., Epist. 123

(3) Cic, Ttue. quœsi., IV, 34. C.

suy vez les contremont jusques à leur source, ce n'est qu'un petit sourgeon d'eau à peine recognoissable, qui s'enorgueillit ainsin et se fortifie en vieillissant. Yeoyez les anciennes considérations qui ont donné le premier bransle à ce fameux torrent, plein de dignité, d'horreur et de révérence ; vous les trouverez si legieres et si délicates que ces gents icy, qui poisent tout et le ramènent à la raison, et qui nereceoivenl rien par auctorité et à crédit, il n'est pas merveille s'ils ont leurs jugements souvent très esloingnés des jugements publicques. Cents qui prennent pour patron l'image première de nature, il n'est pas merveille si, en la pluspart de leurs opinions, ils gauchissent la voye commune, comme pour exemple peu d'entre eulx eussent approuvé les conditions contrainctes de nos mariages ; et la pluspart ont voulu les femmes communes et sans obligation : ils refusoient nos cerimonies; Chrysippus disoit * qu'un philosophe fera une douzaine de culebuttes en public, voire sans hault de chausses, pour une douzaine d'olives: à peine eust il donné advis à Clisthenes de reluser la belle Agariste, sa fille, à Hippoclides ^, pour luy avoir veu faire l'arbre fourché sur une table. Metrocles lascha un peu indiscrètement un pet, en disputant, en présencede son eschole, et se tenoit en sa maison caché de honte , jusques à ce que Cratès le feut visiter, et adjoustant à ses consolations et raisons l'exemple de sa liberté, se mettant à peter à l'envy avecques luy, il luy osta ce scrupule, et, de plus, le retira à sa secte stoïque, plus franche, de la secte peripatetique plus civile, laquelle jusques lors il avoit suivy s. Ce que nous appelions honnesteté, de n'oser faire à descouvert ce qui nous est honneste de faire à couvert, ils l'appelloient sottise ^ et de faire le fin à taire et desadvouer ce que nature, coustume et nostre désir publient et proclament de nos actions, ils l'eslimoient vice : et leur sembloit que c'estoit affoler* les mystères de Vénus que de les exposer à la veue du peuple : et que tirer ses jeux hors du rideau, c'estoit les avilir : c'est chose de poids que la honte , la recelation, resèrvatioii, circonscription, parties dé l'estimation : que la volupté très ingenieuse-

(1) Plut., ContredUsdes philosophes sld(ques,c. SI. C.

(2) HÉR., VI, 129. J. V. L.

(3) DiOG. Laerce, VI, 94. C.

U) Blesser.

LtVRE IS, CHAP. XII.

ment faisoit instance, «otts lé masque.de la vertu, de n>8tre prostituée au milieu des quarrefours, foulée des pieds et des yeulx de la commune, trouvant à dire la dignité et commodité de ses cabinets accoustumés. De jà disent aulcuns que d'oster les bordels publicques, c'est non seulement espandre partout la paillardise qui estoit assignée à ce lieu là, mais encore aiguillonner les hommes vagabonds et oisifs à ce vice, par la malaysance :

Mœchus es Aufidiœ, qui vir, Scœvine, fuisli :

KVaNs fnerat qui mus, ille tir est.

Cur aliéna placet tibi, quce tua non placel Hxor?

^'umquid securus non potes arrigere ' ?

Geste expérience se diversifie en mille exemples :

Sullus in «rbe fidt ma, qui tangere véllet

Oxorem gratis, CœcUiane, tHom, Dum licûit : sed nunc, positis custodibus, ingeM

Turba fuiutorum en. Ingeniosus homo es'.

On demanda à un philosophe qu'on surprit à mesme , « ce qu'il faisoit : r, il resiwndit tout froidement, « Je plante un homme ^ : » ne rougissant non plus d'estre rencontré en cela que si on l'eust trouvé plantant des aulx.

C'est, comme j'estime, d'une opinion tendre, respectueuse, qu'ungrand et religieux aucteur* tient ceste action si necessairemeîit obligée à l'occultation et à vergongne qu'en la licence des emhrassements cyniques il né se peult persuader que la besongne en veinst à sa fin, ains qu'elle s arrestoit à représenter des mouvements lascifs seulement, pour maintenir l'impudence de la profession de leur eschole ; et que, pour eslancer ce que la honte avoit contrainct et retiré, il leur estoit encores après besoing de diercher l'umbre. Il n'a voit pas veu assez avant

fl) J^adis mari (f Aufidia, Scévinus, te voilà son galant, anjourd'hui qu'elle est la femme de loa rival. Elle te déplaisait quand eBe était à toi : d'où vient qu'effle te plail depuis qu'elle est à UD aulre ? es-tfi donc iiapuissaBt dès qtie tu n'as rleo à craiB^ dre?MMiT.,III, 70.

lis Dans loule la ville, ô Cécilianus! il ne s'est trouvé personne q»li voulût gratis approcher de la femme, tant qu'on en avait la liberté mais, depuis que ta la fais garder, les amants ra*sié!?enl : tu es un homme iDgéoieax! M\Rr^ l, 74.

(5) Ce conte qu'on fait de Diogèae le cynique se débite tous les jours en conversation, et a passé dans plusieurs livres modernes ; mais si l'on en croit Bayle , « Il n'est fondé sur le témoignage d'aucun ancien écrivain. »*Voyez son Dictionnaire, art Pipparrhia, rera. D, p. liTô, édit. de 1730. C.

(4) S. ArcusTiN,.deCa77. Dei, xrv,20. Le passage latin de ce .saint évéque est pour le moius aussi licencieux que le françois de Montaigne. C

en leur desbaodie, car Diogenes, exerceant en public .sa masturbation, faisoit souhait, en présence du peuple assistant, « de pouvoir ainsi saouler son ventre en le frottant. * " A ceulx qui Ittv demandoient pourquoy il ne cherchoit lieu plus commode à manger qu'en pleine rue : « C'est , respondoit il , que j'ay faim en pleine rue*. » Les femmes philosophes, qui se mesloient à leur secte, se mesloient aussi à leur personne, en tout lieu, sans discrétion; et Hipparchia ne feust receue en la société de Cratès, qu'à condition de suyvre en toutes choses les uz et coustumes de sa règle ^. Ces philosophes icy donnoient extrême 'prix à la vertu, et refusoient toutes aultres disciplines que la morale, si est ce qu'en toutes actions ils attribuoient la souveraine auctorité à l'eslection de leur sage, et au dessus des loix ; et n'ordonnoient aux voluptés aultre bride que la modération et la conservation de la liberté d'aultruy.

Heraclitus et Protagoras*, de ce que le vin semble amer au malade et gracieux au sain, l'aviron îortu dans Teau et droict à ceulx qui le veoyent hors de là , et de pareilles apparences contraires qui se treuvent aux subjects, argumentèrent que tout s subjects avoient en eulx les causes de ces apparences, et qu'il y avoit au vin quelque amertume qui se rapportoit au goust du malade; l'aviron, certaine qualité courbe se rapportant à celuy qui le regarde dans l'eau; et ainsi de tout le reste; qui est dire que tout est en toutes choses, et par conséquent rien en aulcune; car rien n'est où tout est.

Ceste opinion me ramentoit l'expérience que nous avons, qu'il n'est aulcun sens ny visage, on droict, ou amer, ou doulx, ou courbe, que l'esprit humain ne treuve aux escripts qu'il entreprend de fouiller; en la parole la plus nette, pure et parfaicte qui puisse estre, combien de faulseté et de mensonge a l'on faict naistre? quelle hérésie n'y a trouvé des fondements assez et tesmoignages pour entreprendre et pour se maintenir? C'est pour cela que les aucteors de telles erreurs ne se veulent jamais despanir de ceste preuve du tesmoignage de Timerpretation des mots. Un personnage de dignité, me

(t) DIOC. i 1,9. c.

(3; ID., vi, 96. c.

(4) Sext. Empir., Pyrrh. Hypol., I, £) et 5S. C

ESSAIS DE MONTAIGNE

voulant approuver par auctorité oeste queste de la pierre philosophale où il est tout plongé, m'allégua dernièrement cinq ou six passages de la Bible sur lesquels il disoit s'estre premièrement fondé pour la descharge de sa conscience (car il est de profession ecclésiastique) ; et à la vérité, l'invention n'en estoit pas seulement plaisante, mais encores bien proprement accommodée à la deffense de céste belle science.

Par ceste voye se gaigne le crédit des fables divinatrices; il n'est prognostiqueur, s'il a ceste auctorité qu'on le daigne feuilleter, et rechercher curieusement touts les plis et lustres de ses paroles, à qui on ne face dire tout ce qu'on vouldra, comme aux Sibylles; il y a tant de moyens d'interprétation qu'il est malaysé que, de biais ou de droict fil, un esprit ingénieux ne rencontre en tout subject quelque air qui luy serve à son poinct ; pourtant se treuve un style nubileux et doubteux en si fréquent et ancien usagée Que Taucteur puisse gaigner cela, d'attirer et embesongner à soy la postérité, ce que non seulement la suffisance, mais autant ou plus la faveur fortuite de la matière peult gaigner ; qu'au demeurant il se présente, par bestise ou par finesse, un peu obscurément et diversement, ne lui chaille; nombre d'esprits, le •beluttants et secouants, en exprimeront quantité de formes, ou selon, ou à costé, bu au contraire, de la sienne, qui luy feront toutes honneur; il se verra enrichy des moyens de ses disciples, compe les régents du landy^. C'est ce qui a faict valoir plusieurs choses de néant, qui a mis en crédit plusieurs escripts, et les a chargés de toute sorte de matière qu'on a voulu ; ui^e mcsme chose recevant mille et mille, et autant qu'il nous plaist d'images çt considérations diverses.

Est il possible qu'Homère ayt voulu dire tout ce qu'on lui faict dire, et qu'il se soit preste à tant et si diverses figures, que les théologiens,

(1) C'esl-à-dire voilà pourquoi le style obscur et équivoque est d'un uscuie si fréquent et si ancien.

(2) Landy ou landil se prend ici pour le salaire que les écoliers donnaienl à leur maître II signifie aussi la foire de Saint- Denis. Voyez MÉNAGE, dans son Dictionnaire éiymolo,ique. G. — Coste aurait dû ajouter que ce salaire, ou présent du Landy, s'appelait ainsi parce qu'il se donnait à l'époque de la fêle et deia foire du Landî/ ; que c'est pour cela qu'on .traduisait en latin, latidy par minerval; et qu'on appelait, en terme rféco- Ker, frippe-landis, les écoliers qui frustraient leurs régents de ce présent. E. J

législateurs, capitaines, philosophes, toute sorte de gents qui iraiclent sciences, pour diversement et contrairement qu'ils les traictent, s'appuyent de luy, s'en rapportent à luy? maistre gênerai à touts offices, ouvrages et artisans ; gênerai conseiller à toutes entreprinses ; quiconque a eu besoin d'oracles et de prédictions en y a trouvé pour son faict. Un personnage sçavant, et de mes amis, c'est merveille quels rencontres et combien admirables il y faict naistre en faveur de nostre religion; et ne se peult ayséement despartir de ceste opinion, que ce ne soit le desseing d'Homère ; si luy est cest aucteur aussi familier qu'à homme de nostre siècle ; et ce qu'il treuve en faveur de la nostre, plusieurs anciennement l'avoient trouvé en faveur des leurs. Yoyez démener et agiter Platon ; chascun, s'honorant de l'apphquer à soy, le couche du costé qu'il le veult ; on le promeine et l'insère à toutes les nouvelles opinions que le monde receoit ; et le différente l'on * à soy mesme, selon le différent cours des choses ; l'on faict desad vouer à son sens les mœurs licites en son siècle, d'autant qu'elles sont illicites au nostre; tout cela, vifvement et puissamment, autant qu'est puissant et vif l'esprit de l'interprète. Sur ce mesme fondement qu'a voit Heraclitus'^ et ceste sienne sentence, « Que toutes choses avoient en elles les visages qu'on y trouvoit. " Democritus en tiroit une toute contraire conclusion, c'est « que les subjects n'avoient du tout rien de ce que nous y trouvions; » et, de ce que le miel estoit doulx à l'un et amer à l'auitre, il argumentoit qu'il n'estoit ni doulx ni amer^. Les pyrrhoniens diroient qu'ils ne sçavent s'il est doulx ou amer, ou ny l'un ny Taultre, ou touts les deux ; car ceulx cy gaignent tousjours le hault poinct de la dubitation. Les cyrenaiens * lenoient que rien n'estoit perceptible par le dehors, et que cela estoit seulement perceptible qui nous touchoit par l'interne attouchement, comme la douleur et la volupté, ne recognoissants ny ton, ny couleur, mais certaines affections seulement qui nous en venoient, et que l'homme n'avoit aultre siège de son jugement. Protagoras estimoit « estre vray à

(i)Et on le met en opposition avec lui-même, etc {2J Sexx. Ejip. Pijrrh. Hypol., 1, 29. G.

(3) ID., adv. Math., c. 163. G.

(4) Ou cyrémàques. Voyez Gic, Acadêmiqtie*,:!!. 7. c.

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