LIVRE H, CHÂP. XH
et rentendement de Pygraalion si troublé par Timpression de la veue de sa statue d'ivoire qu'il l'aime et la serve pour vifve î
Oscula dat, reddiqiie putat ; xequiiurque, lenetque, El crédit lactis dUjitos insidere membris ; Et metuit, pressas veniat ne livor in artus '
Qu'on loge un philosophe dans une cage de menus filets de fer clair-semésqui soit suspendue au hauit des tours Nostre-Dame de Paris ; il verra, par raison évidente, qu'il est impossible qu'il en tumbe; et si ne se sçauroit garder (s'il n'a accoustumé le mestierdes couvreurs), que la veue de ceste haulteur extrême ne l'espovante et ne le transisse : car nous avons assez affaire de nous asseurer aux galeries qui sont en nos clochiers, si elles sont façonnées à jour, encores qu'elles soient de pierre ; il y en a qui n'en peuvent pas seulement porter la pensée. Qu'on jecte une poultre entre ces deux tours, d'une grosseur telle qu'il nous la fault à nous promener dessus, il n'y a sagesse philosophique de si grande fermeté qui puisse nous donner courage d'y marcher comme nous ferions si elle esloit à terre. J'ay souvent essayé cela en nos montaignes de deçà, et si suis de ceulx qui ne s'effroyent que médiocrement de telles choses que je ne pouvois souffrir la veue de ceste profondeur infinie sans horreur et tremblement de jarrets et de cuisses ; encores qu'il s'en fallust bien ma longueur que je ne feusse du tout au bord, et n'eusse sceu cheoir si je ne me feusse porté à escient au dangier. J'y remarquay aussi, quelque haulteur qu'il y eust,que pourveu qu'en ceste pente ît sepresentastun arbre ou bosse de rochier pour soustenir un peu la veue et la diviser, cela nous allège et donne asseurance, comme si c'estoit chose de quov à la cheute nous peussions recevoir secours ; mais que les précipices coupés et unis nous ne les pouvons pas seulement regarder sans tournoyement de teste : ut despici sine vertigine simul oculorum animique non vossit - ; qui est une évidente imposture de la veue. Ce feut pourquoy ce beau philosophe^ se
(1) II la couvre de baisers et croit qu'elle y répond ; il la j saisit , il l'embrasse ; il se figure que ses membres cèdent à ^ rimpressioD de ses doigts, et craint d'y laisser une empreinte j livide en les serrant trop vivement. 0»., Métam., X, -236. Il y a dans Ovide, loqiiUurque, lenetque.
(S) De sorte qu'on ne peut regarder en bas que la tête ne tourne et queTesprit ne se trouble. Tite-Live, XLIV, 6.
p) Démocrite. Cic. , rie Finib. i'on. et mat. , V, 29. Mais Cicé-
creva les yeulx, poar descharger l'ame de la desbauèhe qu'elle en recevoit et pouvoir philosopher plas en liberté; mais à ce compte il se debvoit aussi faire estoupper les aureilles, que Theophrastus* dict estre le plus dangereux instrument que nous ayons pour recevoir des impressions violentes à nous troubler et changer, et se debvoit priver enfin de touts les aultres sens, c'est à dire de son estre et de sa vie; car ils onttoutsceste puissance de commander nostre discours et nostre ame : Fit etiam sœpe specie quadam, sœpe vocum gravitate et cantibus. Ht pellantur animi vehementius ; sœpe etiam cura et timoré-. Les médecins tiennent qu'il y a certaines complexions qui s'agitent par aulcunssons et instruments jusquesà lafureur. J'en ay veu qui ne pouvoient ouïr ronger un os soubs leur table sans perdre patience ; et n'est gueres homme qui ne se trouble à ce bruit aigre et poignant que font les limes en raclant le fer; comme à ouïr raascher près de nous ou ouïr parler quelqu'un qui ayt le passage du gosier ou du nez empesché, plusieurs s'en esmeuvent jusquesà la cholere e't la haine. Cefleuteur protocole^ de Gracchus, qui amollis^oit, roidissoit et cootonrnoit la voix de son maistre lorsqu'il haranguoit à Rome, à quov servoit il si le mouvement et qualité du son n'avoit forceàesmouvoir et altérer le jugement des auditeurs? Vrayement il y a bien de quoy faire si grande feste de la fermeté de ceste belle pièce qui se laisse manier et changer au bransle et accident dun si legier vent!
Ceste mesme pipèrie que les sens apportent à nostre entendement, ils la receoivent à leur tour ; nostre ame par fois s'en revenche de mesme : ils mentent et se trompent à l'en v y,
ron non parle là que comme d'une chose incertaine ; et Plutarque, de la Curiosité, cil, dit positivement que c'est une fausseté. G.
(1) Au rapport de Plct. , dans son traité. Comment il faut oiâr, c. 2, version d'Amyot. G.
(2) Il arrive souvent que tet spectacle, tel son, tel chant, remuent fortement les esprits; et souvent aussi la douleur et la crainte produisent le même effet. Cic, de Divinat. , l , 57.
(3) Protocole, ditMcot, signifie, entre autres choses, cetui qui porte le rooUei par derrière et à l'espaule d'un qui harangue, ou joue en farces et moralités, pour les redresser et remettre an fil de leur harangue, ou rooUet , quand ils varient , ou demeurevt court : posticus summoiiitor. C'est ce que nous appelons aujourd'hui an soudeur. — Ce que Montaigne dit ici est tiré de Plut. , dans le traité , Comment il faut refréner la colère, c. G de la traduction d'Amirot. G.
ESSAIS DE MONTAIGNE
Ce que nous veoyons et oïons, agités de cholere, nous ne l'oïcns pas tel qu'il est :
El soient geminum , et dtiplices se osiendere Thebas » ;
Pobject que nous aimons nous semble plus beau qu'il n'est :
Mulitmodis gîiuv pravas lurpesque videmus Esse in deliciis, summoque in honore vigere - ;
et plus laid celuy que nous avons a contrecœur : à un homme ennuyé et affligé, la clarté du jour semble obscurcie et ténébreuse. Nos sens sont non seulement altérés, mais souvent hebestés du tout par les passions de l'ame : combien de choses veoyons nous que nous n'appercevons pas si nous avons nostre esprit empesché ailleurs
In rébus quoque apertis noscere potsis.
Si non advortas animiim, proinde esse quasi omni Tempore semoiœ fuer'mt, longeque remolas ';
il semble que l'ame retire au dedans, et amuse les puissances des sens. Par ainsin, et le dedans et le dehors de l'homme est plein de foibiesse et de mensonge.
Ceux qui ont apparié nostre vie à un songe ont eu de la raison, à l'advemure, plus qu'ils ne pensoient. Quand nous songeons, nostre ame vit, agit, exerce toutes ses facultés, ne plus ne moins que quand elle veille; mais si plus mollement et obscurément, non de tant, certes, que la différence y soit comme de la nuict à une clarté vifve ; ouy, comme de la nuict à i'umbre : là elle dort, icy elle sommeille ; plus et mdins, ce sont toujours ténèbres, et ténèbres cimmeriennes. Nous veillons dormants, et veillants dormons. Je ne veois pas si clair dans le sommeil ; mais quant au veiller, je ne le treuve jamais assez pur et sans nuage : encores le sommeil, en sa profondeur, endort parfois les songes; mais nostre veiller n'est jamais si esveillé qu'il purge et dissipe bien à poinct les resveries, qui sont les songes des veillants, et pires que songes. Nostre raison et nostre ame recevant' les fantasies et opinions quiluy naissent en dormant, et auctorisant les actions de
(1) Alors on -voit [comme Penlhée) deux soleils et deux Thèbes. ViRG. , Enéide , IV , 470.
(2) SouvPnt nous voyons la laideur et la difformité captiver les cœurs et fixer les hommages. Lucr. , IV , 1 152.
(3) Les corps mêmes les plus exposés à la vue , si l'âme ne s'applique à les observer , sont pour elle comme s'ils en avaient loiJÙoura été à une très grande distance. Luck. , I V , 813.
nos songes de pareille approbation qu'elle faict celles du jour, pourquoy ne mettons nous en deubte si nostre penser, nostre agir, est pas un aultre songer, etnostre veillerquelque espèce de dormir ?
Si les sens sont nos premiers juges, ce ne sont pas les nostres qu'il fault seuls appeller au conseil; car, en ceste facuhé, les animaulx ont autant ou plus de droict que nous ; il est certain qu'aulcuns ont l'ouïe plus aiguë que l'homme, d'aultres la veue, d'auhres le sentiment, d'aultres l'attouchement ou le goust. Democritusi disoit que les dieux et les bestes avoient les facultés sensitifves beaucoup plus parfaictes que l'homme. Or, entre les effects de leurs sens et les nostres, la différence est extrême : nostre salive nettoie et asseiche nos plaies, elle tue le serpent :
Tantaque in hjs rébus distantia , differitasque est Ut quod aliis r.ibus est, aliis fuat acre venenum. Sœpe ecenim serpens , hominis contacta saliva, Disperit , ac sese mandendo confiât ipsa * :
quelle qualité donnerons nous à la salive? ou selon nous ou selon le serpent ? par quel des deux sens verilierons nous sa véritable essence que nous cherchons ? Pline ^ dict qu'il y a aux Indes certains lièvres marins qui nous sont poison, et nous à eulx, de manière que du seul attouchement nous les tuons : qui sera véritablement poison, ou l'homme, ou le poisson? à qui en croirons nous, ou au poisson de l'homme, ou à l'homme du poisson? Quelque qualité d'air infecte l'homme, qui ne nuit point au bœuf; quelque auhre, lebœuf, quinenuit point à l'homme : laquelle des deux sera, en vérité et en nature, pestilente qualité? Ceulx qui ont la jaunisse, ils voient toutes choses jaunastres et plus pasles que nous :
Lurida prœterea fiunt, quœcunque luenlur Arquaii * :
ceulx qui ont ceste maladie que les médecins nomment hyposphagma, qui est une suffusion de sang soubs la peau, voyent toutes choses
(1) Plct. , des Opinions des philosophes , IV , 10. C.
(2) Entre ces effets , il y a une telle différence que ce qui nourrit les uns est pour les autres un poison mortel. Ainsi le serpent , à peine humecté de la salive de l'homme , périt et se dévore lui-même. Lucr. , IV , 638.
(3) mt. Hist., XXXII, 1. C.
(4) Tout parait jaune à ceux qui«nt la jaunisse. Ldck.,I?,
LIVRi: II, CHAP XII.
ronges et sanglantes*. Ces Immeurs qni changent ainsi les ortices de nostre veue, que sça- ^ tns nous si elles prédominent aux bestes, et leur sont ordinaires ? car nous en voyons les ■ unes qui ont les yeulx jaunes comme nos malades de jaunisse, d'aultres qui les ont sanglants de rougeur; à celles là il est vraysemblable que la couleur des objects paroist aultre qu'à nous : (jucl jugement des deux sera levray? car il n'est pas dict que l'essence des choses se rapporte à l'homme seul ; la dureté, là blancheur, la profondeur et l'aigreur, touchent le service et science des animaulx comme la nostre : nature leur en a donné l'usage comme à nous. Quand nous pressons l'œil, les corps que nous regardons, nous les appercevons plus longs et estendus ; plusieurs bestes ont l'œil ainsi pressé : ceste longueur est doncques, à l'adventure, la véritable forme de ce corps, non pas celle que nos yeulx luy donnent en leur assiette ordinaire. Si nous serrons l'œil par dessoubs, les choses nous semblent doubles :
Bina lucemarum ftagranlia lumina flamtms... El duplices hominuni faciès, et corpora bina *.
Si nous avons les aureilles empeschées de quelque chose, ou le passage de l'ouïe resserré, nous recevons le son aultre que nous ne faisons ordinairement ^ : les animaulx qui ont les aureilles velues, ou qui n'ont qu'un bien petit trou au lieu de l'aureille, ils n'oyent par conséquent pas ce que nous oyons, et receoivent le son aultre. Nous voyons aux fesies et aux théâtres, qu'opposant, à la lumière des flambeaux» une vitre teincte de quelque couleur, tout ce qui est en ce lieu nous appert ou vert, ou jaune, on violet :
£/ l'olgo faciunt id luteà russaque vêla , Et ferrugina, quum, magnis intenta iheatrts , Per tnalos volgaia trabesque , trementia pendent : Namque ibi eojisessum caveai subter, et omntm Scenai speciem , patrum, matrumque , deorumque Inficiunt , coguntque suo fluitare colore 4 :
(1) Sextcs E3IPIR. , Pyrrft. Hypol. , 1 , 14. G.
(îi Nous voyons aux lampes une double lumière; nous ▼oyons les hommes avec deux corps cl deux visages. Loch. , nr,45l.
P) Srarrs Empik. , Pyrrh. Hypot. ,1,14. G.
(4) C'est l'effet que produisent ces voUes jaunes, rouges et bruns , qui , suspendus à des poutres , couvrent nos théâtres, et flottent au gré de l'air dans leur vaste enceinte : Féclat de ces voiles se réfléchit sur les spectateurs; la scène en est frappée; les sénateurs, les femmes, les statues des dieux, sont teints d'une lumière mobile. Lcot. , rv , 73.
; il est vraysemblable que les yeulx des animaubi, que nous veoyons esire de diverse couleur, leur produisent les apparences des corps de mesme leurs yeulx.
Pour le jugement de roperation des sens, il fauldroit doncques que nous en feussions premièrement d'accord avecques les bestes, secondement entre nous mesmes ; ce que nous ne sommes aulcunement, et entrons en débat touts les coups de ce que l'un oit, veoid ou goQste quelque chose aultrement qu'un aultre; et débattons, autant que d'auhre chose, de la diversité des images que les sens nous rapportent. Aultrement oit et veoid, par la règle ordinaire de nature, et aultrement gouste un enfant qu'un homme de trente ans; et cestuy cy aultrement qu'un sexagénaire : les sens sont aux uns plus obscurs et plus sombres, aux aultres plus ouverts et plus aigus. Nous recevons les choses aultres et aultres, selon que nous sommes, et qu'il nous semble : or, nostre sembler estant si incertain et controversé, ce n'est plus miracle si on nous dict que nous pouvons advouer que la neige, nous apparoist blanche : mais que d'esiablir si de son essence elle est telle et à la vérité, nous ne nous en sçaurions . respondre : et ce commencement esbranlé, toute la science du monde s'en va nécessairement à vau l'eau. Quoy, que nos sens mesmes s'entr'empeschent l'un l'aultre? une peincture semble eslevée à la veue, au maniement elle semble plate* : dirons nous que le musc soit agréable ou non, qui resjouït nostre sentiment, et offense nostre gousl? il y a des herbes et des onguents propres à une partie du corps, qui en blecent une aultre : le miel esi plaisant au goust, mal plaisant à la veue* : ces bagues qui sont entaillées en forme de plumes, qu'on appelle en devise pennes sans fin, il n'y a œil qui en puisse discerner la largeur, et qui se sceust deffendre de ceste piperie que d'un costé elles n'aillent en eslargissant, ets'appoinctant et esîrecissani par l'aultre, mesme quand on les roule autour du doigt; toutesfois au maniement elles vous semblent equables en largeur et partout pareilles. Ces personnes qui, pour ayder leur volupté, se servoient anciennement de mirouers propres à grossir et ag-
(!) Sext. Empus., Pyrrh. Bypot., 1, 14- (3) ID., ibid.
ESSAIS DE MONTAIGNE
grandir l'object qu'ils représentent, à fin que les membres qu'ils avoient à employer leur pleus»sent davantage par ceste accroissance oculaire * ; auquel des deux sens donnoient ils gaigné, ou à la veue qui leur representoit ces membres gros et grands à souhait, ou à l'attouchement qui les leur presentoit petits et desdaignables ? Sont ce nos sens qui prestent au subject ces diverses conditions, et que les subjects n'en aient pourtant qu'une ? Comme nous voyons du pain que nous mangeons ; ce n'est que pain, mais nostre usage en faict des os, du sang, de la chair, des poils, et des ongles ;
ut cibusin membra atque artus quiitn didilur omnes, Disperil, aique aliam naturam suificit ex se" ;
l'humeur 5 que succe la racine d'un arbre, elle se faict tronc, feuille et fruict ; et l'air n'estant qu'un, il se faict, par l'apphcation' à une trompette, divers en mille sortes de sons : sont ce, dis je, nos sens qui façonnent de mesme de diverses qualités ces subjects? ou s'ils les ont telles ? et sur ce doubte que pouvons nous résoudre de leur véritable essence? Dadvantage, puisque les accidents des maladies, de la resverie ou du sommeil, nous font paroistre les choses aultres qu'elles ne paroissent aux sains, aux sages, et à ceulx qui veillent , n'est il pas vraysemblable que nostre assiette droicte, et nos humeurs naturelles, ont aussi de quoy donner un estre aux choses , se rapportant à leur condition, et les accommoder à soy, comme font les humeurs desreglées ? et nostre santé aussi capable de leur fournir son visage, comme la maladie ? pourquoy * n'a le tempéré quelque forme des objects relalifve à soy, comme l'intem peré ; et ne leur imprimera il pareillement son charactère? le degousté charge la fadeur au vin ; le sain, la saveur ; l'aUeré, la friandise. Or, nostre estât accommodant les choses à soy, et les transformant selon soy, nous ne sçavons plus quelles sont les choses en vérité ; car rien ne vient à nous que falsifié et altéré par nos sens. Où le compas, l'esquarre et la règle sont gauches, toutes les proportions qui s'en tirent, touts les bastiments qui se dres-
(1) SÉN., Nat. quœst., I, 16. C.
(2) Comme les aliments qui se filtrent dans nos membres périssent en formant une nouvelle substance .Ltcu., III, 70r>.
(5) SeïT, Empir.. Purrh. Bypol., I, 14. C. (4) ID., ibid.
sent à leur mesure, sont aussi nécessairement manques et défaillants; l'incertitude de nos sens rend incertain tout ce qu'ils produisent :
Denique ut in fubrica, si prava est régula prima, Nomtaque si fullax rectis regiouibus exil. Et libella aliqua si ex parti claudicat hilutn ; Omtiia mendose fieri, atque obstipa uecessum est^ Prava, cubatitia, prona, supina, atque absona lecla: Jam riiere ut quœdatn videantur velle, ruantaue Prodita judiciis fallacibus omnia primis : Sic igtiur ratio tibi rerurn prava necesse est, Falsaque sit, falsis quœcmique ab sensibus orta esn.
Au demourant, qui sera propre à juger de ces différences? -Comme nous disons, aux débats de la rebgion, qu'il nous fault un juge non attaché à l'un ny à l'aultre parly, exempt de chois et d'affection, ce qui ne se peult parmy les chrestiens : il advient de mesme en cecy ; car, s'il est vieil, il ne peult juger du sentiment de la vieillesse, estant luy mesme partie en ce débat ; s'il estjeune, de mesme; sain, de mesme; demesme, malade, dormant, et veillant: il nous fauldroit quelqu'un exempt de toutes ces qualités, à fin que, sans préoccupation de jugement, il jugeast de ces propositions comme à luy indifférentes ; et, à ce compte, il nous fauldroit un juge qui ne feust pas.
Pour juger des apparences que nous recevons des subjects, il nous fauldroit un instrument judicatoire; pour vérifier cest instrument, il nous y fault de la démonstration ; pour vérifier la démonstration, un instrument : nous voylà au rouet 2. Puisque les sens ne peuvent arrester nostre dispute, estants pleins eulx mesmes d'incertitude, il fault que ce soit la raison; aulcune raison ne s'establira sans une aultre raison : nous voylà à reculons jusques à l'infiny. Nostre fantasie ne s'applique pas aux choses estrangieres, ains elle est conceue })ar l'entremise des sens ; et les sens ne comprennent pas
(1) si, dans la construction d'un édifice, l'architecte se sert d'une règle fausse ; si l'équerre s'écarte fie la direction perpendiculaire, si le niveau s'éloigne par quelque endroit de sa juste situation, il faut nécessairement que tout le bâtiment soit vicieux, penché, affaissé, sans grâce, sans aplomb, sans proportion ; qu'une partie semble prèle à s'écrouler, et que tout s'écroule en effet, pour avoir été d'abord mal conduit. De même, si l'on ne peut compter sur le rapport des sens, tous les jugements seront trompeurs et illusoires. Lïcr., IV, SU.
(2) C'est-à-dire a« bout de vos itirentious. Je trouve, dans le Dictionnaire de Cotgrave, qu'être mis au rouet se dit proprement du lièvre qui, épuisé par une longue course, ne fait plus que tourner autour des chiens. C.