LIVRE II, CHAP. Xll
le subject estrangier, ains seulement leurs propres passions : et par ainsi la fantasie et apparence n'est pas du subject, ains seulement de la passion et soiiflrance du sens ; laquelle passion et subject sont choses diverses : par quoy qui juge par les apparences juge par chose aultre que le subject. Et de dire que les passions des sens rapportent à Tame la qualité des .^ubjects estrangiers, par ressemblance; comment se peult l'ame et l'entendement asseurer de ceste ressemblance, n'ayant de soy nul commerce avecques les subjects estrangiers ? Tout ainsi comme, qui ne cognoist pas Socrates, voyant son pourtraict, ne peult dire qu'il luy ressemble. Or, qui vouldroit toutesfois juger par les apparences ; si c'est par toutes , il est impossible; car elles s'entr'empeschent par leurs contrariétés et discrepances*, comme nous veoyons par expérience : sera ce qu aulcunes apparences choisies règlent les aultres? il fauldra vérifier ceste choisie par une aultre choisie, la seconde par la tierce ; et par ainsi ce ne sera jamais faict. Finalement, il n'y a aulcune constante existence, ny de nostre estre,ny de celuy des objects; et nous, et nostre jugement, et toutes choses mortelles, vont coulant et roulant sans cesse : ainsin, il ne se peult establir rien de certain de l'un à l'aultre, et le jugeant et le jugé estants en continuelle mutation et bransle.
Kous n'avons aulcune communication à l'estre, parce que toute humaine nature est tousjours au milieu, entre le naistre et le mourir, ne baillant de soy qu'une obscure apparence et ombre, et une incertaine et débile opinion : et si , de fortune, vous fichez vostre pensée à vouloir prendre son estre, ce sera ne plus ne moins que qui vouldroit empoigner l'eau ; car tant plus il serrera et pressera ce qui de sa nature coule par tout, tant plus il perdra ce qu'il vouloit tenir et empoigner. Ainsi , veu que touîes choses sont subjectes à passer d'un changement en aultre, la raison, qui y cherche une réelle subsistance, se treuve deceue, ne pouvant rien appréhender de subsistant et permanent, parce que tout ou vient en estre et n'est pas encores du tout, ou commence à mourir avant qu'il soit nay. Platon 2 disoit que les
(1) Du latin ditctepanlia, différence, discooTeoaoce, diver- «lé.
% Dans le ThéiUle, p. 130. C.
corps n'avoient jamais existence, ouy bien naissance; estimant que Homère eust faict l'Océan père des dieux, et Thetis la mère .. pour nous montrer que toutes choses sont en fluxion, muance' et variation perpétuelle; opinion commune à touts les philosophes avant son temps, comme il dict, sauf le seul Parmenides, qui relusoit mouvement aux choses, de la force duquel il faict grand cas: Pythagoras, que toute matière est coulante et labile* : les stoïciens, qu'il n'y a point de temps présent, et que ce que nous appelions présent n'est que la joincture et assemblage du futur et du passé : Heraclitus^, que jamais homme n'estoit deux fois entré en mesme rivière : Epicharmus , que celuy qui a jadis emprunté de l'argent ne le doibt pas maintenant ; et que celuy qui ceste nuict a esté convié à venir ce matin disner vient aujourd'huy non convié , attendu que ce ne sont plus eulx , ils sont devenus aultres : « et*, qu'il ne sepouvoit trouver une substance « mortelle deux fois en mesme estât; car, par « soubdaineté et legiereté de changement, lan- « tost elle dissipe, tantost elle rassemble, elle « vient, et puis s'en va; de façon que ce qui « commence à naistre ne parvient jamais jus- « ques à perfection d'estre, pour autant que ce « naistre n'achevé jamais et jamais n'arreste * comme estant à bout, ains, depuis la semen- « ce, va tousjours se changeant et nmant d'un « à aultre ; comme de semence humaine se faict « premièrement, dans le ventre de la mère, un « fruict sans forme, puis un enfant formé, puis, « estant liors du ventre , un enfant de mam- « melle, après il devient garson, puis conse- « quemment un jouvenceau, après un homme « faict, puis un homme d'aage, à la fin decre- « pite vieillard ; de manière que Faage et gene- « ration subséquente va tousjours desfaisant et « gastant la précédente :
Mulat enim miindi naiuram loiius œtas.
Ex alioque alius itaïus excipere omnia débet;
{!) Qiie toutes choses sont en vicissitude, Irantfonuaiion.— Fluxion, de fluere, couler, s'échapper; muance, de vmlare, changer.
.2) Sujette à changer. — Labile , de labUis, tombant , caduc, fragile.
(3) SES., EpisL, 58 ; Plct., dans son traité sur le mot Ei, c. ii. G.
(4) Tout ce passage, à l'exception des quatre vers de Lucrèce, est copié mot pour mot du traité de Plctarquk sur ie mol E', c. 12, et dans les propres termes d'AmyoL C
ESSAIS DE MONTAIGNE
tiec manel uUa mi similis res : omnia migrant, Omnia commutât naiura, ei verierc coyil'.
« Et puis, nous aultres sottement craignons une « espèce de morii là où nous en avons desjà « passé et en passons tant d'aultres : car, non « seulement, comme disoit Heraclilus, la mort « du. feu est génération de l'air, et la mort de « Tair, génération de l'eau ; mais encores plus « manifestement le pouvons nous veolr en nous « mesmes; la fleur d'aage se meurt et passe « quand la vieillesse survient, et la jeunesse se « termine en fleur d'aage d'homme faict, l'en- « fance en la jeunesse, et le premier aage meurt « en l'enfance, et le jour d'hier meurt en celuy « du jour d'huy, et le jour d'huy mourra en ce- « luy de demain, et n'y a rien qui demeure ne « qui soit tousjours un ; car qu'il soit ainsi, si « nous demeurons tousjours mesmes et uns, « comment est ce que nous nous esjouïssons « maintenant d'une chose et maintenant d'une « aultre? comment est ce que nous aimons cho- * ses contraires ou les haïssons, nous les louons « ou nous les blasmons? comment avons nous «différentes affections, ne retenants plus le « mesme sentiment en la mesme. pensée? car « il n'est pas vraysemblable que sans mutation « nous prenions aultres passions ; et ce qui souf- « fre mutation ne demeure pas un mesme, et « s'il n'est pas un mesme, il n'est doncques pas « aussi ; ains, quand et l'estre tout un, change « aussi l'estre simplement, devenant tousjours « aultre d'un aultre : et par conséquent setrom- « pent et mentent les sens de nature, prenants « ce qui apparoist pour ce qui est, à faulte de « bien sçavoir que c'est qui est. Mais qu'est ce « doncques qui est véritablement? ce qui est «éternel; c'est à dire, qui n'a jamais eu, de « naissance, ny n'aura jamais fin ; à qui le « temps n'apporte jamais aulcune mutation : « car c'est chose mobile . que le temps, et qui « apparoist comme en umbre, avecques la ma- « tiere coulante et fluante, tousjours sans ja- « mais demeurer stable ny permanente, à qui « appartiennent ces mots, devant, et après, et « a esté^ ou sera, lesquels tout de prime face « montrent évidemment que ce n'est pas chose
(1) Le temps change la face entière du monde ; un nouvel ordre de choses succède nécessairement au premier : nul être ne demeure constamment le même ; tout nous atteste les vicissitudes, les révolutions et les métamorphoses continuelles de la nature. Ldcr., V, 826.
*> qui soit ; car ce seroit grande sottise, et faul- « seté toute apparente de dire que cela soit, « qui n'est pas encores en estre, ou qui desjà « a cessé d'estre; et quant à ces mois, présent, « instant, maintenant, par lesquels il semble « que principalement nous soustenons et fon- « dons rinlelligence du temps, la raison le des- « couvrant le destruict tout sur le champ ; car « elle le fend incontinent, et le partit en futur « et en passé, comme le voulant venir neces- « sairement desparty en deux. Autant en ad- « vient il à la nature qui est mesurée comme « au temps qui la mesure ; car il n'y a non plus « en elle rien qui demeure, ne qui soit subsis- « tant, ains y sont toutes choses ou nées, ou « naissantes, ou mourantes. Au moyen dequoy « ce seroit péché de dire de Dieu, qui est le « seul qui est, que ilfeut , ou il sera ^ ; car ces " « termes'là sont des déclinaisons, passages ou * « vicissitudes de ce qui ne peult durer ny de- 1 « meurer en estre : parquoy il fault conclure ' « que Dieu seul est, non point selon aulcune « mesure du temps, mais selon une éternité im-ll « muable et immobile, non mesurée par temps, Il « ni subjecte à aulcune déclinaison ; devant le- « quel rien n'est, ny ne sera après, ny plus •« nouveau ou plus récent ; ains un realement « estant, qui, par un seul maintenant, emplit « le tousjours ; et n'y a rien qui véritablement « soit, que luy seul, sans qu'on puisse dire il « a esté ou il sera , sans commencement et « sans fin, »»
A ceste conclusion si religieuse d'un homme païen, je veulx joindre seulement ce mot d'un tesmoing de mesme condition, pour la fin de ce long et ennuyeux discours, qui me fourniroit de matière sans fin : « 0 la vile chose, dict il^, et abjecte que l'homme, s'il ne s'esleve au dessus de l'humanité ! » Voylà un bon mot et un utile désir, mais pareillement absurde : car de faire la poignée plus grande que le poing , la
(1) Plutarque ne fait ici que transcrire et développerces paroles du Timée : « Nous avons ton de dire, en pariant de l'éternelle f ssence, elle fut, elle sera ; ces formes du temps ne cOtoviennent pas îi réternité ; elle est, voilà son attribut- Noire passé et notre avenir sont deux mouvements : or l'immuable ne peut élre de la veille ni du lendemain ; ou ne peut dire qu'il fut ni qu'il sera ; les accidents des créatures sensibles ne sont pas faits pour lui, et des instants qui se calculent ne sont qu'un vain simulacre de ce qui est toujours. » Voyez les Pensées de Platon, seconde édition, p. 73. J. V. I*
(2) SÉn., îiaiur. quœst., I, Prœfat.C.