‹ OEuvres. Vec une notice biographiqueChapitre 228 sur 402 · SA · texte numérisé non relu

SA

Si toutesfois ceste faulse opinion sert au public à contenir les hommes en leurdehvoir; si le peuple en est esveillé à la vertu ; si les princes sont touchés de veoir le monde honir la mémoire de Trajan et ahominer celle de Néron; si cela les esmcut de veoir le nom de ce grand pendard, aulirefois si effroyable et si redoubté, mauldit et outragé si librement par le premier escholier qui Tentreprend, qu'elle accroisse hardiement, et qu'on la nourrisse entre nous le plus qu'on pourra : et Platon*, employant toutes choses à rendre ses citoyens vertueux, leur conseille aussi de ne mespriser la bonne réputation et estimation des peuples, et dict que par quelque divine inspiration il advient que les meschants mesmes sçavent souvent , tant de parole que d'opinion, justement distinguer les bons des mauvais. Ce personnage et son paidagogue sont merveilleux et hardis ouvriers à faire joindre les opérations et révélations divines tout partout où fault l'humaine force: Ut tragici poelœ confugfunt ad deum, quum explicare argumenti exitum non -possunl^ : et pour ceste cause peut estre l'appelloit Timon, en l'injuriant, le grand forgeur de miracles^. Puisque les hommes, par leur insuffisance, ne se peuvent assez payer d'une bonne monnoye, qn'on y employé encores la faulse. Ce moyen a esté practiqué par louts les législateurs; et n'est police où il n'y ayt quelque meslange, ou de vanité cerimonieuse, ou d'opinion mensongiere, qui serve de bride à tenir le peuple en oflice. C'est pour cela que la pluspart ont leurs origines et commencements fabuleux, et enrichis de mystères surpernaiurels; c'est cela qui a donné crédit aux religions basiardes, et les a faictes favorir aux gents d'entendement; et pour cela que Numa et Sertorius, pour rendre leurs hommes de meilleure créance, les paissoiont de ceste sottise, l'un que la nymphe Egeria, Taultre que sa biche blanche luy apportoit de la part des dieux touts les conseils qu'il prenoit : et l'auctorilé que îsuma donna à ses loixsoubs tillre du patronage de ceste déesse, Zoroastre, le législateur des Eactrians et des Perses, la donna aux siennes soubs le nom du

(1) Dans le douzième nvre des Lois, p. 950. C-

(S) A rc\cm|i|e des poêles trasiques, qui oui recours à un

dk-u lorsquils ne savf ni commcui trouver le dénouement

de leur pièce. Cic. , de Soi. deor. , 1 , 20. C. ■3) DiOG. LAtncE, \k de Platon, ni, «6. C.

dieu Oromazis ; Trismegî.ste des ^Egyptiens, de Mercure; Zamoixis des ScUhes, de Vesta; Charondas des Chalcides, de Saturne; Minos des Candiots, de Jupiter; Lycurgue des Lacedemoniens, d'Apollo; Dracon et Solon des Athéniens, de Minerve : et toute police a un dieu à sa teste, faul.sement les aultres, véritablement celle que Moïse dressa au peuple de Judée sorty d'itgyple. La religion des Bedoins, comme dict lesirede Jouinville*, portoit, entre aultres choses, que l'ame de celuy d'entre eulx qui mouroit pour son prince s'en alloit en un aultre corps plus heureux, plus beau, et plus fort que le premier : au moyen de quoy ils en hazardoient beaucoup plus volontiers leur vie ;

In ferrum mens prona viris , animaque capacet Moriis, eiignavum est redilurœ parcerevitœ*.

Voylà une créance très salutaire, toute vaine qa elle soit. Chasque nation a plusieurs tels exemples chez soy : mais ce subject meriteroit un discours à part.

Pour dire encores un naot sur mon premier propos, je ne conseille non plus aux dames d'appdier honneur leur debvoir : Ut enim consueludo luquitur, id solum dicitur honestum quod est populari fama gloriosum'^; leur debvoirest le marc, leur honneur n'est que l'escorce : ny ne leur conseille de nous donner ceste excuse en payement de leur refus; car je présuppose que leurs intentions, leur désir et leur volonté, qui sont pièces où l'honneur n'a que veoir, d'autant qu'il n'en paroist rien au dehors, soyent encores p\as resglées que les effeets :

Quœ, quia non liceat, non facît, illc facin.

l'offense et envers Dieu et en la conscience seroil aussi grande de le désirer que de l'effectuer : et puis ce sont actions d'elles mesmes cachées et occultes; il seroii bien aysé qu'elles en desrobbassent quelqu'une à la cognoissance d'auhruy, d'où l'honneur despend, si elles n'avoient aultre respect à leur debvoir , et à l'affec-

i.i) Dans ses Mémoires, c. 58, p. 3o7. C

(4) Leur ardeur bravaii le fer, leur courage embrassait la mort : c'était une làctielé de ménager une yjc Qui devait renaître. LccAi», 1, 4C1.

^) Dans le langage ordinaire, on n'appelle honnête que ce qui est glorieux dans l'opinion du peuple. Cic.,'tte Finib., n, 15.

(4) Celle-là succombe, qui ne refuse que parce qu'il ne loi est pas permis de succomber. Ov., Amor., m, 4, 4.

ESSAIS DE MONTAIGNE

tion qu'elles portent à la chasteté pour elle mesme. Toute personne d'honneur choisit de perdre pluslost son honneur que de perdre sa conscience.

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