LIVRE 11, CHAP. XVI
dangereux pas ; et lors mc»me. nous y trouvant empostrt's, nous sçaurons hien, pour ce coup, couvrir noslre jeu d'un bon visage el d'une parole asseurée, quoyque l'ame nous tremble au dedans; et qui auroit l'usage de l'anneau platonique', rendant invisible celuy qui le porioit au doigt, si on luydonnoii le tour vers le plat de la main, assez de gents souvent se cacberoienl où il se faull présenter le plus, et se reptniiroienl d'eMre placés en lieu si bonorable, auquel la nécessité les rend asseurés.
Fcl%us hoiior jiival, et inendnx infamia terret Qutm, niti meutlosnm et meiidacem*?
Voyià comment touts ces jugements, qui se font des apparences externes, sont merveilleusement incertains et doubteux; et n'est aulcun si asseuré tesmoing comme cbascun à soy mesme. En cilles là combien avons nous de goujats, compaignons de nostre gloire? celuy qui se tient ferme dans une trencbée descouverte, que faicl il en cela que ne facent devant luy cinquante pauvres pionniers qui luy ouvrent le pas et le couvrent de leur corps pour cinq sols de paye par jour ?
Non, qvidquid tiirbkla P.oma Elevel, accédas; examenqiie iwprobiim in llla Casiiges iruiina : née le quœsiverit extra '.
Nous appelions aggrandir nostre nom, l'estendre et semer en plusieurs boucbes ; nous voulons qu'il y soit receu en bonne part, et que ceste sienne accroissance luy vienne à proufit : voilà ce qu'il .y peult avoir de plus excusable en ce desseing. Mais l'excès de ceste maladie en va jusques là que plusieurs cbercbent de faire parler d'eulx en quelque façon que ce soit : ïrogus Pompeius* dict de Herostralus, et Titus
|J) L'nnwau de t.ygcs. Pl.vt., Rf*p'iUique, II, 3, p. 37, éd. de M. AM, 1814; de Offic. ,\ll, 8, elc. J. V. U
(2) Qui est OaUé dt-s fausses louanges? qui rcdoule la calomnie? N'est-ce [K>s celui qui se senl coupable el qui veut Iromper ? HoR., Ei)isi., I, IG, 59.
(5) Lorsiiueia luimillueuseRomn déprime quelque chose, il ne faut ni l'eu cniii"e, ni enlreprendi"e de redresser sa balance infldcle. Ne cliercliez point hors de vous-même ce que vous êtes. Perse, Sat., I, 5.
(4] Il ne reste de Trogne Pompée qu'un abrégé de son ouvrage, fait par Justin, où ceci ne se trouve point. J'ai appris de M. Barbeyrac quaiipareninicnt Montaigne s'est brouillé ici, enc)i|)iant !iégligonuneut ce qu'il avait lu dans J. de Salisbcut, I. VIII, c. 3, vers la fin, où cet auteur, parlant de ceux qui ont trouvé beau de se rendre fameux pac de gramls crimes, qui lei ex sceleribut innoiaiorc wagiii rit'Xrrunt, aliégiie Texemple de Pausanias, qui lua PhiUppe, roi de Macédoine, aactore Tro-
Livius' de Manlius Capitolinus, qu'ils estoient plus 'lesireux de grande que de bonne réputation. Ce vice est ordinaire : nous nous soignnns plus qu'on parle de nous que conmieni on en parle; et nous est assez que nostre nom coure par la boucbe des bommes, en quelque condition qu'il y coure : il semble que l'esire cogneu.cesoil auculnementavoirsavleet sa durée enIagarded'auliiuy.Moy,jetiensquejenesu;s que cbez moy ; et de ceste aultre mienne vie, qui loge en la cognoissance de mes amis, à la considérer nue et simplement en soy ,je sçais bien que je n'en sens fruict ny jouissance que par la vaniié dune opinion faniastique : et quand je seray mort, je m'en ressentiray encores beaucoup moins ; et si perdray tout net l'usage des vrayes utilités qui accidentalemeni la suyvent par lois. Je n'auray plus de prinse par où saisir la réputation, ny par où elle puisse me toucber ny arrivera moy ; car de ni'attendre que mon nom la receoive, premièrement, je n'ay point de nom qui soit assez mien ; de deux que j'ay, l'un est commun à toute ma race, voire encores à d'aulir?s ; il y a une famille à Paris et à Montpellier qui se surnomme Montaigne, une aullre en Bretaigneei en Xaintonge, De la Montaigne 5 le remuement dune seule syllabe mes- Icra nos fusées de façon que j'auray part à leur gloire, et eulx à l'adventure à ma bonté; et si les miens se sont aultresfois surnommés Eyquem, surnom qui touche encores une maison cogneue en Angleterre : quant à mon aultre nom, il est à quiconque aura envie de le prendre; ainsi j'bonoreray peut estre un crocheteiir en ma place. Et puis, quand jaurois une marque particulière pour moy, que peult elle marquer quand je n'y suis plus? peult elle designer el favorir^ l'inanité?
Aune leiior cippiis non imprimit o*sa.
Laudat posteriias , nunr non e manibtis illis, Nunc non e tvmnlo , fortunaque fuvilla , Nasamtur violœ ^ :
go, h qui il joint immédiatement après l'exemple d'Hérostrale, lire non de Jistuk, comme le premier, mais de Val.-Maxime, MU, H,ejt.,S.C.
(1) Famœ vtajnœ malU quant tonœ esse. Tit. Liv. vi, It.C.
(2) Favoriser.
tôj Que la postérité me loue : la pierre qiri couvre mes os en cst-<lk* |iUis légère? mes mânes, mon lomhcnii, mon ItûcIht vont-ils |K)ur cela se rouroniN-rde fluirs? Perse, Sat.^ I, 37. — Ici lloulai:;iie chaude le sens du latin, et substitue laitdai poslerilOMà lauù'aMtùnnvce. E. i.
ESSAIS DE MONTAIGNE
mais de cecy j'en ay parlé ailleurs. Au demourant, en toute une bataille où dix mill' hommes sont slropiés ou tués, il n'en est pas quinze de quoy l'on parle; il fault que ce soit quelque grandeur bien eminente, ou quelque conséquence d'importance quela fortune y ayl joincte, qui face valoir un' action privée, non d'un harquebuzier seulement, mais d'un capitaine : car de tuer un homme, ou deux, ou dix, de se présenter courageusement à la mort, c'est à la vérité quelque chose à chascun de nous, car il y va de tout ; mais pour le monde, ce sont choses si ordinaires, il s'en veoid tant touts les jours, et en faut tant de pareilles pour produire un effect notable, que nous n'en pouvons attendre aulcune particulière recommendation ;
Casus multis hic cognitus, ac jam Tritus, et e medio fortunœ ducius acervo '.
De tant de milliasses de vaillants hommes qui sont morts, depuis quinze cents ans en France, les armes à la main, il n'y en a pas cent qui soyent venus à notre cognoissance : la mémoire, non des chefs seulement, mais des battailles et victoires, est ensepvelie : les fortunes de plus de la moitié du monde, à faulle de registre, ne bougent de leur place et s'esvanouïssent sans durée. Si j'avois en ma possession les événements incogneus, j'en penserois très facilement supplanter les cogneus en toute espèce d'exemples. Quoy, que des Romains mesmes et des Grecs, parmy tant d'escrivainsetdetesmoings, et tant de rares et nobles exploicts, il en est venu si peujusques à nous!
Ad nos vix tennis famœ perlabitur aura *.
Ce sera beaucoup si, d'icy à cent ans, on se souvient en gros que de nostre temps il y a eu des guerres civiles en France. Les Lacedemoniens sacrifîoient aux Muses, entrants en battaille s, à fin que leurs gestes feussent bien et dignement escripls, estimants que ce feust une faveur divine et non commune que les belles actions trouvassent des tesmoings qui leur sceussent donner vie et mémoire. Pensons nous qu'à chasque harquebusade qui nous touche, et à chasque hazard que nous courons, il y ayt soubdain un greffier qui l'enrooUe? et cent
(1) C'est un accident ordinaire , arrivé à mille autres , et pris dans tes iunombral>les chances de la fortune. Jcv., Sai., XIII, 9. (SI) A peine un Taible bruit nous a transmis leur gloire.
Viiu;., jEneid , VII , C46.
(5) Plut. . Apophthegmes de<i T.arrd''Tnomens. C.
greffiers oultre cela le pourront escrire, des quels les commentaires ne dureront que trois 1 jours, et ne viendront à la veue de personne. Nous n'avons pas la milliesme partie des escripts anciens; c'est la fortune qui leur donne vie, ou plus courte, ou plus longue, selon sa faveur : et ce que nous en avons, il nous est loisible de doubler si c'est le pire, n'ayant pas veu le demourant. On ne faict pas des histoires de choses de si peu : il fault avoir esté chef à conquérir un empire ou un royaume; il fault avoir gaigné cinquante deux battailles assignées,.toujours plus foible en nombre, comme Cœsar:dix mille bons compaignonset plusieurs grands capitaines moururent à sa suitte vaillamment et courageusement, desquels les noms n'ont duré qu'autant que leurs femmes et leurs enlants vesquirent :
Quos fama obscura recondit '.
De ceulx mesmes que nous veoyons bien faire, trois mois ou trois ans après qu'ils y sont demeurés, il ne s'en parle non plus que s'ils n'eussent jamais esté Quiconque considérera, avecques juste mesure et proportion, de quelles gents et de quels faicts la gloire se maintient en la mémoire des livres, il trouvera qu'il y a, de nostre siècle, fort peu d'actions et fort peu de personnes qui y puissent prétendre nul droict. Combien avons nous veu d'hommes vertueux survivre à leur propre réputation, qui ont veu et souffert esteindre en leur présence l'honneur et la gloire très justement acquise en leurs jeunes ans? Et pour trois ans de ceste vie fantastique ' et imaginaire, allons nous perdant nostre vraye vie et essentielle, et nous engager à une mort perpétuelle ! Les sages se proposent une plus belle et plus juste fin aune si importante entreprinse : Recte. facli fecisse merces est. Officii fructus ipsum officium est'^. Il seroit, à l'adventure, excusable à un peintre ou aultre artisan, ou encore à un rhetoricien ou grammairien, de se travailler pour acquérir nom par ses ouvrages; mais les actions de la vertu, elles sont trop nobles d'elles mesmes pour rechercher aultre loyer que de leur propre valeur, et notamment pour la chercher en la vanité des jugements humains.
(1) Et la nuit du passé nous a caché leurs noms.
Vmr.., ,4i:jieid. , V,302.
12) La récompense d'une bonne action , c'est de l'avoir faite.
Sen. , Epist. 81.— I.c fruit d'un scrviro, c'est le «^orvirc mûne.