LIVRE II, CHAP. XVII
lointaines me flattent, et les langues; etm'apperceois que le latin me pipe par la faveur de sa dignité, au delà de ce qui luy appartient, comme aux enfants et au vulgaire : Trecononue, la maison, le cheval de mon voisin, en eguale valeur, vault mieulx que le mien, de ce qu'il n'est pas mien : dadvantage que je suis très ignorant en mon faict, j'adn)ire l'asseurance et promesse que chascun a de soy ; au lieu qu'il n'est quasi rien que je sçache sçavoir, ny que j'ose me respondre pouvoir faire. Je n'ay point mes moyens en proposition et par estât, et n'en suis instruict qu'après l'eflect ; autant doubtcux de ma force que d'une auUre force. D'oîi il advient, si je rencontre louablement en une besongne, que je le donne plus à ma fortune qu'à mon industrie; d'autant que je les désseiene' toutes au hazard et en crainte. Pareillement j'ay en gênerai cecy, que de toutes les opinions que l'ancienneté a eues de l'homme en gros, celles que j'embrasse plus volontiers, et ausquelles je m'attache le plus, ce sont celles qui nous mesprisent, avilissent, et anéantissent le plus : la philosophie ne me semble jamais avoir si beau jeu, que quand elle combat nostre presumption et vanité, quand elJe recognoist de bonne foy son irrésolution, sa ioiblesse et son ignorance. 11 me senible que la mère nourrice des plus faulses opinions, et publicques et particulières, c'est la trop J)onne opinion que l'homme a de soy. Ces gents qui se percluni à chevauchons sur l'epicycle de Mercure, qui veoient si avant dans le ciel, ils m'arrachent les dents : car, en l'estude que je foys, duquel le subject c'est l'homme, trouvant une si extrême variété de jugements, un si profond lab\rinthe de difficultés les unes sur hs aultres, tant de diversité et incertitude en l'eschole mesme de la sapience; vous pouvez penser, puisque ces gents là n'ont j^eu se resouldre de la cognoissance d'eulx mesmes, et de leur propre condition, qui est continuellement présente à leurs yeuLx. qui est dans eulx. puis qu'ils ne seavenî comment bransie ce qu'eulx mesmes font hransler, ny comment nous peindre et deschilfrer les ressorts qu'ils tiennent et mani?nt eulx mesmes, conmient je les croirois de la cause du flux et reflux de la rivière du Ml. La curiosité de copnoistre les choses a esté
(I) J'en firme le iesteài, etc. fi. i.
ESSAIS DE MOINTAIGINE,
donnée aux hommes pour tleau,dict la saincte parole.
Mais pour venir à mon particulier, il est bien difficile, ce me semble, qu'aulcun aultre s'estime moins, voire qu'aulcun aultre m'estime moins, que ce que je m'estime : je me tiens de la commune sorte, sauf eh ce que je m'en tiens; coulpable des défectuosités plus basses et populaires, mais non desadvouées, non excusées ; et ne me prise seulement que de ce que je sçais mon prix. S'il y a de la gloire, ell' est infuse en moy superficiellement, par la trahison de ma complexion , et n'a point de corps qui comparoisse à la veue de mon jugement; j'en suis arrousé, mais non pas teinct : car, à la vérité, quant aux effectsde l'esprit, en quelque façon que ce soit, il n'est jamais party de moy chose qui me contentast; et l'approbaiion d'aultruy ne me paye pas. J'ay le jugement tendre et difficile, et notamment en mon endroict : je me desadvoue sans cesse, et me sens par tout flotter et fléchir de foiblesse ; je n'ay rien du mien de quoy satisfaire mon jugement. J'ay la veue assez claire et réglée, mais, à l'ouvrer*, elle se trouble : comme j'essaye plus évidemment en la poésie; je l'aime infiniement, je me cognois assez aux ouvrages d'aultruy; mais je foys, à la vérité, l'enfant quand j'y veulx mettre la main ; je ne me puis souffrir. On peult faire le sot partout ailleurs, mais non en la poésie ;
Mediocribus esse poetis , Kon di, no7i hommes, non concessere columnœ^.
Pleust à Dieu que ceste sentence se trouvast au front "des boutiques de touts nos imprimeurs, pour en deffendre l'entrée à tant de versificateurs !
Yerum Nil securius est malo poeia '.
Que n'avons nous de tels peuples*? Dionysius le père n'estimoit rien tant de soy que sa
H) Au travail, à l'ouvrage. E. J.
(21 Toul défend la médiocrité aux poètes, et les dieux, et les hommes, et les colonnes des portiques où sont affichés leurs ouvrages. Hon., de Art. poet., v. 572.
(3) Mais rien de si confiant qu'un mauvais poète. MART.,xn, 63, 15.
(4) C'esl-à-dire, des petiples du génie de ceux qui, dans l'assemblée des jeux olympiques, marquèrent si vivement h mépris qu'ils faisaient de la mauvaise poési; du vieux Denys, tyran de Syracuse, et maître de la meilleure partie de la Sicile. G.
poésie : à la saison des jeux olympiques, avecques des chariots surpassants touts aultres en magnificence, il envoya aussi des poètes et musiciens, pour présenter ses vers, avecques des tentes et pavillons dorés et tapissés royalement. Quand on veint à mettre ses vers en avant, la faveur et excellence de la prononciation attira sur le commencement l'attention du peuple; mais quand par après il veint à poiser l'ineptie de l'ouvrage, il entra premièrement en mespris, et continuant d'aigrir son jugement , il se jecta tantost en furie, et courut abattre et deschirer par despit touts ses pavillons : et, ce que ses chariots ne feirent non plus rien qui vaille en la course, et que la navire qui rapportoit ses gents faillit la Sicile, et feutpar la tempeste poulsée et fracassée contre la costede Tarente, ce mesme peuple teint pour certain que c'esLoit un effect de l'ire des dieux irrités, comme luy , contre ce mauvais poëme * ; et les mariniers mesmes eschappcs du naufrage alloient secondant l'opinion de ce peuple, à laquelle l'oracle qui prédit sa mort sembla aussi aulcune- i ment souscrire : il portoit : «que Dionysius seroit près de sa fin, quand il auroit vaincu ceulx qui vauldroient mieux que luy. » Ce qu'il interpréta des Carthaginois qui le surpassoient en puissance; et ayant affaire à eulx, gauchissoit souvent la victoire, et la temperoit, pour n'encourir le sens de ceste prédiction : mais il l'entendoit mal; car le dieu marquoit le temps de l'advanlage que par faveur et injustice il gaigna à Athènes sur les poètes tragiques meilleurs que luy, ayant faict jouer à l'envy la sienne intitulée les Leneïens; soubdain après laquelle victoire il trespassa, et en partie pour l'excessifve joye qu'il en conceut ^.
Ce que je treuve excusable du mien, ce n'est pas de soy et à la vérité, mais c'est à la comparaison d'aultres choses pires, auxquelles je veois qu'on donne crédit. Je suis envieux du bonheur de ceulx qui se sçavent resjouïr et gratifier en leur besongne ; car c'est un moyen aysé de se donner du plaisir, puisqu'on le tire de soy mesme; spécialement s'il y a un peu de
(1) DiOD. DE Sicile, XIV,' 104, éd. de Wesseling. J. V. L.
(2) DiOD. DE Sicile, XV, 74. Mais il y a ici une erreur singulière. On a pris les Lénéennes, fêtes de Bacchus, célébrées par des concours dramatiques, pour le titre de la tragédie, qui s'appelait la Rançon d'Hector. Voyez Tzet. , Chiliad., V, 178- J. v. L.
fermeté en leuropiniastrise*. Je sçaisun poëte à qui, fort et foible, en foule et en chambre, et le ciel et la terre crient qu'il n y entend gueres: il n'en rabhat pour tout cela rien de la mesure à quoy il s'est taillé; tousjours recommence, lousjours reconsulte, ettousjours persiste, d'autant plus fort en son ad vis, et plus roide, qu'il touche à luy seul de le maintenir.
Mes ouvrages, il s'en fault tant qu'ils me rient qu'autant de fois que les retaste, autant de fois je m'en despite :
Quum relego, scripsisse pudet ; quia plurima eemo. Me quoque, qui fect, judice, dignalini*.
J'ay lousjours une idée en l'ame et certaine image trouble, qui me présente comme en songe une meilleure forme que celle que j'ay mis en besongne; mais je ne la puis saisii et exploicter : et ceste idée mesme n'est que du moyen estage. Ce que j'argumente par là, que les productions de ces riclies et grandes araes du temps passé sont bien loing au delà de l'extrême estendue de mon imagination et souhaict : leurs escripts ne me satisfont pas seulement et me remplissent, mais ils m'estonnent et transissent d'admiration; je juge leur beauté, je la veois, sinon jusques au bout, au moins si avant qu'il m'est impossible d'y aspirer. Quoy que j'entreprenne, j(> doibs un sacrifice aux Grâces, comme dict Plutarque de quelqu'un', pour practiquer leur faveur :
Si quid enim placet.
Si quid dulce hominnm senvbtts influit, Debeniur lepidis omnia Graiiis^.
Elles m'abandonnent partout; tout est grossier chez moy ; il y a faulte de gentillesse et de beauté : je ne sçais faire valoir les choses pour le plus que ce qu'elles valent : ma façon n'ayde rien à la matière; voilà pourquoy il me la fault forte, qui ayt beaucoup de prinse, et qui luise d'elle mesme. Quand j'en saisis des populaires et plus gayes, c'est pour me suyvre à moy, qui n'ayme point une sagesse cerimonieuse et triste, comme faict le monde -, et pour m'esgayer, non
(0 EnUlemeni, obninalion.
WQuatid jo les relis, j-^-n ai honte; car j'y vois bien des choses qui, inéiiie aux yeux indul^^eiiis de leur auteur, méritent d'être efTarées. ov., de Ponto, 1, 5, 15.
(3) De XéïKKraie, dans les Préceptes du mariaje, c. 26 de la version d'.Arayot. G.
(4) Car tout ce qui plait, tout ce qui charme les sens des mortels, c'est aux Grâces qu'on en est redevable.
MONTAIGKE.
LIVKE II, CHAK XVII. 353
pour esgayer mon style, qui les vcuU plutost graves et scven's : au moins si je doibs no.nmer st\ le un parler informe et sans règle, un jargon populaire, et on procéder sans définition, sans partition, sans conclusion, trouble, à la guise de celuy d'Amafanius et de Rabirius*. Je ne sçais ny plaire, ny resjouïr, ny chatouiller : le ineilleur conte du monde se seiche enire mes mains et se ternit. Je ne sçais parler qu'en bon escient : et suis du tout desnué de ceste facilité, que je veois en plusieurs de mes compaignons. d'entretenir les premiers venus, et tenir en haleine toute une troupe, ou amuser, sans se lasser, l'aufeille d'un prince de toute sorte de propos; la matière ne leur faillanl jamais, pour ceste grâce qu'ils ont de sçavoir employer la première venue, et l'accommoder à l'humeur et portée de ceulx à qui ils ont affaire. Les princes n'aimeni gueres les discours fermes, ny moy à faire des contes. Les raisons premières et plus aysées, qui sont communément les mieulx prinses, je ne sçais pas les employer; mauvais prescheur de commune : de toute matière je dis volontiers les plus extrêmes choses que j'en sçais Cicero estime que, es traictésde la philosophie, le plus difficile membre soit l'exorde^ : s'il est ainsi, je me prends à la conclusion sagement. Si faut il savoir relascher la chorde à toute sorte de tons; et le plus aigu est celuy qui vient le moins souvent en jeu. Il y a pour le moins autant de perfection à relever une chose vuide qu'à en soustenirune poisante : tantost il fault superficiellement manier les choses, tantost les profonder^ Je sçais bien que la pluspart des hommes se tiennent à ce bas estage, pour ne concevoir les choses que par ceste première escorce; mais je sçais aussi que les plus grands maistres, et Xenophon et Platon, on les veoid souvent se relascber à ceste basse façon et populaire de dire et traicter les choses, la sousienants des grâces qui ne leur manquent jamais.
Au demourant, mon langage n'a rien de facile et poly; il est aspre et desdaigneux, ayant ses dispositions libres et desreglées ; et me plaist
(l)\mafnnlus et Rabiria*, miUa arle adfiibita, de rébus anle ocutos posilis vul ari sermone disputani ; nihil definiunt, nihil partiunlur, nihilapla iulerreyiatioue concliidwU. Cic, Acad., !, 2.
(2) DilpciUimum mUein est, in omtii conqiàsilimte ralionit, exordaan. I)e Cniverso, c. S. Cicéron traduit ici le Tntuc de PUton.
j) Approfondir, 23
ESSAIS DE MONTAIGNE
ainsi, sinon par mon jugement, par mon inclinaiion : mais je sens bien que par fois je m'y laisse trop aller, et qu'à force de vouloir éviter l'art ell'afiectationj'yretumbed'uneauhre part-,
Drevis esse lahoro, Obscurus fio'.
Platon dict^que le long ou le court ne sont pas propriétés qui ostent ny qui donnent prix au langage. Quand j'entreprendrois de suyvre cest aultre style equable, uny et ordonné, je n'y sçaurois advenir : et encorcs que les coupures et cadences de Saluste reviennent plus à mon humeur, si est ce que je treuve Csesar et plus grand et moins aysé à représenter; et si mon inclination me porte plus à l'imitation du parler de Seneque, je ne laisse pas d'estimer davantage celuy dePlutarque. Comme à faire^, à dire aussi, je suys tout simplement ma forme naturelle : d'oik c'est, à l'adventurc, que je ne puis plus à parler qu'à oscrire. Le mouvement et action animent les paroles, notamment à ceulx qui se remuent brusquement, comme je foys, et qui s'eschauflent : le port, le visage, la voix, la robbe,rassiette,peuvent donner quelque prix aux choses qui d'elles mesmes n'en ont gueres, comme le babil. Messala se plainct, en Tacitus* de quelques accoustrements esiroicts de son temps, et de la façon des bancs où les orateurs avoient à parler, qui affoiblissoient leur éloquence.
Mon langage françoîs est altéré, et en la prononciation, et ailleurs, par la barbarie de mon creu : je ne veis jamais homme des contrées de deçà, qui ne sentist bien évidemment son ramage, et qui ne bleceast les aureilles pures françoises. Si n'est ce pas pour estre fort entendu en mon perigbrdin; car je n'en ay non plus d'usage que de l'allemand, et ne m'en cha ult gueres ; c'est un langage ( comme sont
(1) J'évite d'être long et je devions obsctir.
BoiL., d'après IIor., Art %,oél.,\. 23,
(2) RépubiiQue, X, p. 887. G.
(3/ El nui) pas cmnnie à laire, >eçon de la plupart des éditions. Dans celle de 1588, fol. 273, celte idée est ainsi exprimée : Je suy la forme de dire qui est née arerques moy, simple cl nalfve aiiiaiti que je finis. L'auteur disait ensuite : D'où c'est, à l'advetUure, que j'ai pUis d'avaiiicuje à parler qu'à escrire. On voit que Moiit.iigne, dans ses corrections, cherche toujours une forme de phrase plus concise ei plus vive. J. V. L.
(4) Vers la lin du dialogue de Oraloribus, que Montaigne, comme on voil, attribue afflrmativement à Tacite. Il est diffitile de ne pas être de son avis. J. V L,
autour de moy, d'une bande et d'aultre, le poittevin, xaintongeois, angoumoisin, limosin, auvergnat), brode*, traisnant, esfoiré : il v a bien au dessus de nous, vers les montaignes, un gascon que je treuve singulièrement beau, sec, bref, signifiant, et à la vérité un langage masle et militaire plus qu'aullre que j'entende, autant nerveux, puissant et pertinent, comme le françois est gracieux, délicat et abondant.
Quant au latin, qui m'a esté donné pour maternel-, j'ay perdu par desaccoustumance la promptitude de m'en pouvoir servir à parler; Guy, et à escrire : en quoy aultresfois je me faisois appeler maislre Jehan. Voylà combien peu je vaulx de ce costé là.
La beauté est une pièce de grande recommendation au commerce des hommes; c'est le premier moyen de conciliation des uns aux aultres, et n'est homme si barbare et si rechigné qui ne se sente aulcunement frappé de sa doulceur. Le corps a une grande part à nostre estre, il y tient un grand rcng; ainsi sa structure et composiiion sont de bien juste considération. Ceulx qui veulent desprendre nos deux pièces principales, et les séquestrer l'une de l'auitre, ils ont tort : au rebours, il les fault r' accoupler et rejoindre; il fault ordonner à l'ame, non de se tirer à quartier, de s'entretenir à part, de. mespriser et abandonner le corps (aussi ne le sçauroit elle faire que par quelque singerie conlrefaicte), mais de se r'allier à luy, de l'embrasser, le chérir, lui assister, le conlrerooller, le conseiller, le redresser, et ramener quand il fourvoyé, l'espouser en somme, et luy servir de mary , à ce que leurs effects ne paroissent pas divers et contraires, ainsaccordantset uniformes. Leschrestiens ont une particulière instruction de ceste liaison: car ils sçavent que la justice divine embrasse ceste société et joincture du corps et de l'ame, jusques à rendre le corps capable des récompenses éternelles, et que Dieu regarde agir tout l'homme, et veult qu'entier il receoive le chastietiient ou le loyer, selon ses démérites. La secte peripaietique, de toutes sectes la plus sociable, attribue à la sagesse ce seul soing, de pourvcoir et procurer en commun le bien de ces deux parties associées : et montrent les
(1) Lâche, languissant. Brode, en ce sens, est un terme porement gascon. G.
'2J Voyez liv. 1 des Essais, c. 23.