LIVRE n, CHAI». XVII
aultres sectes, pour ne s'estre as.«ez attachées à la considération (Je ce meslange, s'estre partial i- 8ces. ceste cy pour le corps, cesteaulire pour Famé, d'une pareille erreur; et avoir escarléleur subject, qui est l'homme; et leur guide, qu'ils advouent en gênerai estre nature. La première distinction qui ayt esté entre les hommes, et la première considération qui donna les prééminences aux uns sur les aultres. il est vraysemblable quecefeutl'advantage de la beauté :
Agros divisere a (que dedere Pro farte cujutque, eiviribus, inqeiiioque; Nam faciès mttltum valiiit, liresque vigebanl '.
Or, je suis d'une taille un peu au dessoubs de la moyenne- : ce defaull n"a pas seulement de la laideur, mais encores de l'incommodité, à ceulx mesmement qui ont des commandements et des charges ; car Tauctorité que donne une belle présence et majesté corporelle en est à dire. C. Marins ne recevait pas volontiers des soldats qui n'eussent six pieds de haulteur^. Le Courtisan* a bien raison de vouloir, pour ce gentilhomme qu'il dresse, une taille commune, plutost que toute aultre,el de refuser pour luy toute esirangeté qui le face montrer an doigt. Mais de choisir, s il fauU à ceste médiocrité, qu'il soit pluslost au deçà qu'au delà d'icelle, je ne le ferois pas à on homme miliiaire. Les pi'tits hommes, dict Aristote^, sont bien jolis, mais non pas beaux; et se cognoisten la grandeur la grand'ame : comme la beauté, en un grand corps et hault : les Eihicpes et les Indiens, dict II 6, eli.»ants leurs roys et magistrats, avoient esgard à la beaulé et procerité des personnes. Ils avoient raison; car il y a du respect pour eeulx qui le suyvenl, et. pour l'ennemy, de l'effrot, de veoir à la teste d'une troupe marcher un clïcf de belle et riche taille.
Ipite inter primas prœslanii corpore Tttmus YeriHur, arma leneiis, ei loio verlice supra est 7.
H) Le partage des terres fut réglé à pro{»orfîon de h» beauté, de H» fcrree et de l'e<f>rit ; car la b«'auté et la force étaieot les premières dislitictioiis. Lccr., V, IJciO.
fî) JtowtatgiH» se traite kii-méme de petit homme, Rv. n, c. 6. tKnm son Yoyofje en ItaRe, tome I, p. 32, ri remarq»ie avec un certain ptatsir qae te grand-doc François-Marie de Médids était de sa luiUe. J.V.L.
(5) VÈc., 1,5.
ti Livre italien composé par Baltazar Castislione, sous le litre det Corlegiato, c'rst-à-<lire du Courthan. C.
pP JTorafe a ^rcmnaifue, n, 7. C
M fmkfue, Ft, 4. c.
a) AU premier rang on voit marcher Turnus, les armes i la
Nostre grand roy divin et céleste, duquel toutes les circonstances doibvent esire remarquées avec soing, religion et révérence, n'a pas refusé la recommendaiion corporelle, speciosus forma prcë filiis hominum^ : et Platon^, avecques la tempérance et la fortitude, désire la beaulé aux conservateurs de sa république^ C'est un grand despit, qu'on s'addresse à vous parmi vos gents pour vous demander : « Où est monsieur ? »» et que votis n'ayez que le reste de la bonnetade qu'on faict à vostre barbier ob à vosire secrétaire, comme il adveint au pauvre Philopœmen^ : Estant arrivé le premier de sa troupe en un logis oij on l'atteiidoit, son hostesse, qui ne le cognoissoit pas, et le veoyoit d'assez mauvaise mine, l'employa d'aller un peu ayder à ses femmes à puiser de l'eau, ou attiser du feu, pour le service de Philopœmen; les gentilshommes de sa suitte estants arrivés et l'ayants surprins embcsongné à ceste belle vacation, car il n'avoit pas failly d'obe'ir au commandement qu'on luy avoit faict, luy demandèrent ce qu'il faisoit là : « Je paie, leur respondit il. la peine de ma laideur. » Les aultres beautés sont pour les femmes : la beauté de la taille est la seuie beauté des homnjes. Où esi la petitesse, ny la largeur et rondeur du fronts ny la blancheur et doulcenr des yeulxy ny la médiocre forme du nez, ny la petitesse de l'aureille et de la bouche, ny l'ordre et la blancheur des dents, ny l'espe.sseur bien unie d'une barbe brune à escorce de chastaigne, ny le poil relc'é, ny la juste rondeur de teste, ny la frescheur du teinct, ny l'air du visage agréable, ny un corps sans senteur, ny la pro; ortion légitime des membres, peuvent faire un bel homme,
J'ay, au denM)urant, la taille forte et ramassée; le visage, non pas gras, mais plein; la complexion entre le jovial et le melancholique, moyennement sanguine et chaulde,
rude rigeni setis mihi entra, et peetara vitlU <;
la santé, forte et alaigre, jusques bien avant en mon aage, rarement troublée par les maladies. J'estois tel, car je ne me considère pas à ceste
main ; sa taille est haute^ ?t il passe de )a tète Joas c«rt qoi Fentoiiri^nt. Vmc. , ÊnéUie, Tll, 7JW.
(fj II était le plus l)ea« des Bte de« imraroes. /»*., XLV, 3.
•H H^il>liq"e, VII, p. sr». c
(5> l'LiT., fie de Phiiop-rmen, ci. C.
i4) Anssi aj-jj- l'e$to(nac, les jambes el Ie# coiise*, liérissés *e poils. Mart., n, 36, 5.
heure qne je suis engagé dans les avenues de la vieillesse, ayant picça Iranchy les quarante ans :
lUitiiitmhn vires et rnbiir udtiltiim rangtl, et in partem pejorem liquUur œtas ' :
ce que je seray doresnavant, ce ne sera plus qu'un demy estre; ce ne sera plus moy, je ni'eschappe touts les jours el me desrohbe à moy :
Siiigula de iiobis anni prœdanlur euutes*.
D'ad Ircsse et de disposition, je n'en ai point eu ; et si suis lils d'un perc très dispos, el d'une alaigresse qui lui dura jusques à son extrême vieillesse. Il ne trouva gucres homme de sa condition (jui s'egu.ilast à luy en tout cxerciee de corps; comme je n'en ai trouve gueres aulcun qui ne me surmontasl , sauf a-u co rir, en quoy j'estois des n>ediocres. De la musique, ny pour la voix, que j'y ay 1res inepte, ny pour les instruments, on ne m'y a jamais sceu rien apprendre. A la danse, à la paulme, à la luicte, je n'y ai peu acquérir qu'une bien fort legiere et vulgaire suilisance; à nager, à escrimer, à voltiger et àsaulter, nulle du tout. Les mains, je les ay si gourdes ^ que je ne sçais pas escrire seulement pour moy , de façon que, ce que j'ay barbouillé, j'aime mieulx le refaire que de me donner la peine do le demesler, et ne lis gueres mieulx ; je me sens poiser aux escoutants; aul- Iremenl bon clerc. Je ne sçais pas clorre à droict une lettre, ny ne sçeus jamais tailler plume, ny trencher à table, qui vaille, ny equijjper un cheval de son barnois, ny porter à poing un oyseau el le lascher, ni parler aux chiciiS, aux oyseaux, aux chevaulx. Mes conditions corporelles sont, en somme, très bien accordantes à celles de l'ame; il n'y a rien d'alaigre; il y a seulement une vigueur pleine et ferme ; je dure bien à la peine, mais j'y dure si je m'y porte moy mesme, et autant que mon désir m'y conduict.
(1) Insensiblemeiil les forces se perdent, la vigueur s'épuise, et noire être va loujniirs en dé<linnnl. Hc, II, 1151.
(2 l.es années, daiis leur course, nous dérobent sans cesse quelque porlion de nous-mêmes. Hor., Epist., Il, 2, 55.
(3, S/ pesâmes, si v aladroites. Du mol l;ilin gurdiw, dont le peuple de Home se scrv.nil pour signilier sel, stnpide, du temps de Ouintilien, <|ui ;tvait oui dire que ce mol olail oriKinairenifiil espagnol {lii.si. Oral., !,.'»), nos pères onl forme le mol ijourd, yoiirUe, d.ins !<• sens (|ul esi employé ici par Montaigne. De gourd est veuu enyourdir, etc. C.
ESSàlS DE MOJNTÂIGNE,
Molliter ausierum studio fallenie Inborem^
aultrement, si je n'y suis alleicbé par quelque plaisir, et si j ay aulire guide que ma pure el libre volonté, je n'y vauls rien, car j'en suis là que, sauf la santé et la vie, il n'est chose pour quoy je veuille longer mes ongles, et que je veuille acheter au prix du lorment d'e.spril et de la contraincte :
Tauti niihi von sit opaci Omnis avenu Toyi, quodque in mine volviliir aitrum*.
Extrêmement oysif, extrêmement libre et par nature et par art, je presterois aussi volontiers mon sang (|ue mon soings. J'ay une ame libre et toute sienne, accoustumée à se conduire à sa mode; n'ayant eu, jusques à ceste heure, ny commandant, ny maistre forcé, j'ay marché aussi avant, et le pas qu'il m'a pieu ; cela m'a amolli et rendu inutile au service d'aultruy, et ne m'a faict bon qu'à moy.
Et, pour moy, il n'a e.sté besoing de forcer ce naturel poi-^ant, paresseux el fainéant; car, m'estant trouvé en tel degré de fortune, dès ma naissance, que j'ay eu occasion de m'y arrester (une occasion pourtant que mille aultres de ma cognois.sance eussent prinse pour planche plus tost à se passer à la queste, à l'agitation et inquiétude*), et en tel degré de sens, que j'ay sent y en avoir occasion, je n'ay rien cherché, et n'ay aussi rien prins :
Kon (igimiir ivmidis veUs Aquilone secundo, i\'o» tfltncn odvvrsis cptniein dutinnis Austris; Yiribii.s, ihÇfnio, apecie, virinie, loco, re, Edlrend vrimorum, eairenda tisque priores ^ :
je n'ay eu besoing que de la suffisance de me contenter, qui est touiesfois un règlement d'ame, à le bien prendre, eguîilemenl difficile en toute sorte de condition, el que, par usage, nous
(1) Carie plaisir qui accompagne le travail en fait oublier la fatigue. IIoR., Sa/.. II, 2, 12.
f2) Non, je ne voudrais point à ce prix-là tout le sable du Tage, avec l'or qu'il porte à l'Océan. Jlv., Sat., lit, 54.
(3) Montaigne avait d'abord écrii, jeîielreiwe rien chèrement acheté que ce qui me coûte du soin, ; mais il a préféré la leçon du lexte, «t a rayé la pnmière, que je mets ici en noie. N.
(4) Toute celle parenthèse manque dans Texemplaire sur lequel n éie faite l'édition de IWtt J. V. L.
(.*>) Le vent du Nord n'enfle pas mes voiles, il est vrai ; mais l'Ausler ne irouble pas n'a course paisible. Je suis, en force, en talenl,en ligure, en vertu, en naissance, en biens, des derniers de la première classe, mais des premiers de la dernière. HOR., Episl., 11, '2, 301.