‹ OEuvres. Vec une notice biographiqueChapitre 232 sur 402 · LIVRE II, CHAP. XVIL · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAP. XVIL

veovons sp trouver plus farilemont rncoros en la diseile qu'en raboiidancc; d'autant, à Tadveniure, que, selon le cours de nos auliros passions, la faim des richesses est plus aiguisée par leur usage que par leur disette, et la vertu de la modération plus rare que celle de la patience ; et n'ay eu besoing que de jouïr dculcemenl des biens que Dieu, par sa liberaliie, m'avoit mis entre mains. Je n'ay gousté aulcune sorte de travail ennuyeux; je n'ay eu gueres en maniement que mes affaires, ou. si j'en ay eu, ce a esté en condition de les manier à mon heure et à ma façon, commis par genis qui s'en fioient à moy, et qui ne me pressoient pas, et me cognoissoient ; car encores tirent les experts quelque service d'un cheval restif et poulsif.

Mon enfance mesme a esté conduite d'une façon molle et libre, et exempte de subjection rigoureuse. Tout cela m'a formé une complexion délicate et incapable de solicitude; jusques là que j'aime qu'on me cache mes pertes, et les desordres qui me touchent. Au chapitre de mes mises, je loge ce que ma nonchalance me couste à nourrir et entretenir ;

Bœc nempe supersunt, Quœ dotninum fullunl, quœ prosuut furibus i ,*

j'aime à ne sçavoir pas le compte de cequej'ay, pour sentir moins exactement ma perte; je prie ceulx qui vivent avecques moy, où rafléction leur manque et les bons efîects, de me piper et payer de bonnes apparences, A faulte d'avoir assez de fermeté pour souffrir Timporiunité des accidents contraires ausquels nous sommes subjects, et pour ne me pouvoir tenir tendu à régler et ordonner les affaires, je nourris, autant que je puis, en moy cesl' opinion, m'abandonnani du tout à la fortune, « de prendre toutes choses au pis; et ce pis là, me resouidre à le porter doulcement et patiemment : » c'est à cela seul que je travaille, et le but auquel j'achemine touts mes discours. A un dangier, je ne songe pas tant comment j'en eschapperav que combien peu il importe que j'en e.-ichappe; quand j'y demeurerois, que seroil-ce? Ne pouvant régler les événements, je me règle moy mesme, et m'applique à eulx, s'ils ne s'ap-

(1) Surplus qui échappe aui yeirx du inaiire, Pl dont les ▼oleurss'accoDimodoiii. Hor., Episi , I.fi, 4ii. — ki JioiilaiRiie détourne les paroles d'Horace de leur vrai scus pour les adai)lerà sa pensée, r.

pliquent à moy. Je n'ay gueres d'art pour scavoir gauchir la fortune et luy eschapper ou ta forcer, et pour dresser et conduire par | rudence les choses à mon poinct ; j'ay im-dres moins de tolérance pour supporter le soing aspre et pc-niLle qu'il fault à cela; et la plus pénible assiette pour moy, c'est estre sus| ens es choses qui pressent, et agité entre la crainte et l'espérance.

Le délibérer, voire es choses plus legieres, m'importune , et sens mon esprit plus empe.sclié à souffrir le bran.«>le et les secous>es di\ erses du douhte et de la consultai ion qu'à se ras.seoir et resouidre à quelque party que ce soit, après que la chance est livrée. Peu de pa.ssions m'ont troublé le sommeil; mais, des delil)eraii(ms, la moindre me le trouble. Tout ainsi que des chemins, j'en évite volontiers les costés pendants et glissants, et me jecte dans le battu =e plus boueux et enfondrant, d'où je ne | oisse aller plus bas, et y cherche seurcié: aussi j'aime les malheurs touts purs, qui ne m'exercent et tracassent plus après l'incert itude de leur rabillage, et qui c'a premier sault me poulsent droictement en la sou.france.

Dubia plu» lorqutnt mala *.

Aux événements, je me porte virilement ; en la conduicle puérilement : l'Iiorreurde la clieute me donne plus de fiebvre que le coup. Le jeu ne vault pas la chandelle : Tavaricieux a plus mauvais compte de sa passion que n'a le ( auvre, et le jaloux (|ue le cocu: et y a moins de mal souvent à perdre sa vigne qu'à la plaider. La plus basse marche est la plus ferme ; c'est le siège de la constance; vous n'y avez besoiiig que de \ous; elle se fonde là et appuve toute en soy. Cest exemple d'un geniilhomme que plusieurs ont cogneu, a il pas quelque air philosophique? Il se maria bien avant en l'aage , ayant passé en bon compaignon sa jeunesse, grand diseur, grand gaudisseur-. Se souvenant combien la matière de cornardise luy avoii , donné de quoy parler et se mocquer des aul- I très, pour se meure à couvert , il espousa une' I femme qu'il print au lieu où chascun en treuve ■ pour son argent , et dressa avecques elle ses

(I) Cr sont les maux inrerlains qai me lounnenlCDt le plus. Ses., Atjammm.y^ici. III. s<-. I, \ 2P.

(i) Grand railleur. — Gaiidir, railler, se r^ouir aus dépens de quelqu'un.

ESS.\1S DE MONTAIGNE

îàUianees: ^Bonjour .putain -.-^Bon jour cocu,» et n'est chose de quov plus souvent et ouvertement i{ enlrelinst chez luy les survenants que' de ce sien dessehig; par où il bridoit les occulte» cacq»4ets des moequeurs , et esmousseoU la poincie de ce reproche.

Quant à l'ainhition, qui est voisine de la presun^piion, ou fille pluslost, il eust fallu, pour m'advancer, que la fortune me feust venue quérir par le poing ; car . de me mettre en peine pour un' espérance incertaine, et mesouhmettre à toutes les difficultés qui accompai«nent ceui^ qui cherchent à se poulser en crédit sur le commencement de leur progrès , je ne l'eusse sceu faire :

8pem pretio non emo '.

je m'attache à ce que je veois et que je tiens , et ne m'esloingne gueres du port ;

4lier rm"t aqms, aller Ubi radat arenat* l

et puis, on n'arrive peu à ces advancements qu'en hasardant premièrement le sien, et je suis d'advis que, si ce qu'on a suflit à maintenir la condition en laquelle on est nay et dressé, c'est folie d'en lascher la prinse sur l'incertitude de l'augmenter. Celuy à qui la fortune refuse de quoy planter son pied , et establir un estre tranquille et reposé, il est pardonnable s'il jecte aq b^zard ce qu'il a, puis qu'ainsi comme ainsi la nécessité l'envoyé à la queste :

Capieuda rébus in malis prceceps via est ' ;

et j'excuse plustost un cabdet de mettre sa légitime ;.u vent que celuy à qui l'honneur de la maison est en charge, qu'on ne peull point veoir nécessiteux que par sa faulte. J'ay bien trouvé le chemin plus court et plus aysé.avecques le conseil de mes bonsamis du temps passé, de me desfaire de ce désir, et de me tenir coy ;

Çuj sjt condiUo ditlds iine pulvere palmas * :

jugeant aussi bien sainement de mes forces , qu'elles n'estoient pas capables de grandes choses ; et me souvenant de ce mot du feu chan-

( I) }e n'aclièle pas Fespéraoce argent comptant. Téresce, Adelpli., acl. II, se. 3, v. 1 1.

[-2) Qu'une raine fende les flots, et Fautre les sables du rivage. Puop.lll, 3,,23.

(r>) Dans le niallieur, choisissons les résolutions téméraires. SÉN., Agameinn., art. Il, se. I, v. 47.

(i; Quelle |>lus douce condition que celle de vaincre sans avoir combrittn ! Hor., Episl., I, i, 51.

celier Olivier , - (\ne les François semblent des guenons, qui vont grimpant coniremont un arbre, de branche en branche, et ne cessent d'aller jusques à ce qu'elles soyent arrivées à la plus haulte branche, et y montrent le cui quand elles y sont*. »

Turpe est, qnod neqiieas, caplli commlliere pondut, Et pressum Inflexa mex dure lerga genu * :

Les qualités mesmes qui sont en moy non reproc'hables , je les trouvois inutiles en ce siècle: la facilité de mes mœurs , on l'eust nommée lascbelé et foiblessc; la foy et la conscience s'y feussent trouvées scrupuleuses et superstitieuses; la franchise et la liberté, importune, inconsidérée et téméraire. A quelque chose sert le malheur : il faict bon naistreen un siècle fort dépravé; car, par comparaison d'aullruy, vous estes estimé vertueux à bon marche: qui n'est que parricide en nos jours et sacrilège , il est homme de bien et d'honneur :

iVuRC, ti deposimm non inficinfur amietu.

Si recldal veieretn cum lola œrii'jiiie follem, Procligiosa fide.s, et luscis diijna libellis, Quceque coronala lusirari debeal agna' :

et ne feut jamais temps et lieu où il y eust, pour les princes, loyer plus certain et plus grand proposé à la bonté et à la justice. Le premier qui s'advisera de se poulser en faveur et en crédit par ceste voye là, je suis bien deceu si à bon compte il ne devance ses compaignons : la force, la violence, peuvent quelque chose, mais non pastousjours tout. Les marchands, les juges de village, les artisans, nous les veoyons aller à pair de vaillance et science militaire avecques la noblesse ; ils rendent des combats honorables et publicques et pri\és, ils battent, ils deffendent villes en nos guerres présentes : un prince estouffe sa recommendation emmy ceste presse :

M) Dans rédilion de Lyon, 159S, chez Fr. Lelëvre, on a supprimé ce mol comme injurieux a la,nalion.nnavoial au parmcnt de Paris, nommé Gouiliièrcs , eu latin Gmherim , dans son traité de Jure Jlaniwn. II, â(i, allribue cette coni|)araison, non pas à Olivier, mais à son ami le chancelier Michel L'Ilospital. K.

[i) Il est honteux de se charger la léle d'un poids qu'on ne saurait porter, pour plier ensuite, ei se souslraireau fardeau. Pnop., ni, 9, S.

(3) Malmenant, si ton ami ne nie poipl ton dépôt, s'il le rend ton vieux sac et ton argent noirci par le ttnips, c'est un Irait de prol)ilé digne d'éire inscrit dans les Hvres des pon'jfes, c'est un prodige qu'il faut expier par le saug d'ujje brebis. Juv., xm,r,o.

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