‹ OEuvres. Vec une notice biographiqueChapitre 234 sur 402 · LIVRE If, CHAP. XVII · texte numérisé non relu

LIVRE If, CHAP. XVII

Au corps mesme, les membres qui ont quelque liberté et jurisdiclion plus particulière sur eolx me refusent par fois leur obéissance, quand je les destine et attache à certain poinct et heure de service nécessaire : ceste preordonnance coniraincte et tyrannique les rebute; ils se croupissent d'effroy ou de despit, et se transissent. Aultresfois, estant en lieu où c'est discourtoisie barbaresque de ne respondre à ceulx qui vous convient à boire, quoy qu'on m'y traictast avec toute Uberté, j'essayay de faire le l)on compaigiion en faviur des dames qui estoyent de la partie, selon l'usage Ju pays : mais il y eut du plaisir; car ceste menace et préparation d'avoir à m'eftorcer ouitre ma cousiume et mon naturel m'esioupade manière le gosier que je ne sceus avaller une seule goutte, et feus privé de boire pour le besoing mesme de mon repas; je me trouvay saoul et désaltéré par tant de bruvage que mon imagination avoit préoccupe. Cest effect est plus apparent en ceulx qui ont l'imagination plus véhémente et puissante ; mais il est pourtant naturel, et n'est aulcun qui ne s'en ressente aulcunement. On offroit à un excellent archer, condamné à la mort, de luy sauver la vie s'il vouloit faire veoir quelque notable preuve de son art : il refusa de s'en essayer , craignant que la trop grande contention de sa volonté luy feist fourvoyer la main, et qu'au lieu de sauver sa vie il perdist encores la réputation qu'il avoit acquise au tirer de l'arc. Un homme qui pense ailleurs ne fauldra point, à un poulce près, de refaire toosjours un mesme nombre et mesure de pas au lieu où il se promené ; mais s'il y est avecques attention de les mesurer et compter, il trouvera que, ce qu'il faisoit par nature et par hazard, il ne le fera pas si exactement par desseing.

Ma librairie, qui est des belles entre les librairies de village, est assise à un coing de ma maison : s'il me tumbe en fantasie chose que j'y vueille aller chercher ou escrire, de peur qu'elle ne m'eschappe en traversant seulement ma cour, il faut que je la donne en garde à quelqu' autre. Si je m'enhardis, en parlant, à me destourner tant soit peu de mon fil, je ne fauls jamais de le perdre : qui faict que je me tiens en mes discours contrainct, sec et resserré. Les gentsqui me servent, il fault que je les appelle par le nom de leurs charges ou de

leur pays, car il m'est très malaysé de retenir des noms; je diray bien qu'il a trois syllabes, que le son en est rude, qu'il commence ou termine par telle lettre: et si je durois à vivre long temps, je ne crois pas que je n'oubliasse mon nom propre, comme ont faict d'aullres. Messala Corvinus leut deux ans n'ayant trace aulcune de mémoire', ce qu'on dict aussi de George Trapezonce 2. Et pour mon interest, je rumine souvent quelle vie c'estoit que la leur, et si, sans ceste pièce, il me restera assez pour me soustenir avecques quelque aysance ; et y regardant de près, je crains que ce default, s'il est parfaict, perde toutes les functions de Tame :

Ptenus rimarum sum, hac alqueillac perfluo^.

Il m'est advenu plus d'une fois d'oublier le mot du guet, que j'avois trois heures auparavant donné ou receu d'unaultre; et d'oublier où j'avo'? wché ma bourse, quoy qu'en die Cicero * : jt' m'nyde à perdre ce que je serre particulie"erïiont.^emoria cerle non modo philosophiam, sed omnis vitœ usurn^ omnesque arles, una maxime conlinel^. C'est le réceptacle et l'estuy de la science que la mémoire : l'ayant si delïaillante, je n'ay pas fort à me plaindre si je ne sçais gueres. Je scais en gênerai le nom desarts, et ce de quoy ils traictent;mais rien au delà. Je feuilleté les livres, je ne les estudie pas; ce qui m'en demeure, c'est chose que je ne recognois plus estre d'aultruy; c'est cela seulement de quoy mon jugement a faict son prouflt, les discours et les imaginations de quoy il s'est imbu; l'aucteur, le lieu, les mots, et aultres circonstances, je les oublie incontinent : et suis si excellent en l'oubliance, que mes es-

(1) Pline, Kai. Hvti,, \1I, 24, dit absolument que Uessala Corvinus oublia sou nom. C.

(2) George deTrélnzoude, Grecqui vint à Rome sous te p.ipe Eugène IV. Il y pul)lia une Rlieioriquc, qui a été n^uiprimée plusieurs fois, diverses iraduclious de livres grecs, el uombre décrits de controverse. Il mourut vers Pau 14»4, dans une extrême vieillesse , après avoir oublié tout ce qu'il avait appris. A. D.

(5) Je suis comme un vase fêlé, je ne puL<; rien retenir. Ter., Euniich., act. I. se. 11, v. 33.

(4/ DeSenecltite, c 7. Xec vero quemquam senum audivi obUtum qtto loro ihesaurum oOruixxel. — C'est-à-dire ; Je n'ai javuù.% tnâdire qu'un vieillard ait oublié l'endroit où U ai ail caché son trfuor. C.

(o) Il est certain que la mémoire renferme non-seulement la pliilosoptiie, mais touis tes arts, el tout ce qui appartient i l'a«agede ta vie. Cic, Acad., II, 7.

ESSAIS DE MONTAIGNE

cripts Tijesmcs et compositions, je ne \es oublie pas moins que lo reste ; on m'allègue touts les coups à moy niesme, sans que je le sente. Qui vouidroit sçavoir d'où sont les vers et exemples que j'ay icy entassés me metlroit en peine de le luy dire ; si ne les ay mendiés qu'es portes Gogneues et fameuses, ne me contentant pas qu'ils leussent riches, s'ils ne venoicnt encores de main riche et honorable ; l'auctorité y concurre quand et la raison. Ce n'est par grand' merveille si mon livre suyt la fortune des aultres livres, et si ma mémoire desempare ce que j'escris comme ce que je lis, et ce que je donne comme ce que je receois.

Oultre le default de la mémoire, j'en ay d'aultres qui aydent beaucoup à mon ignorance : j'ay l'esprit tardif et mousse, le moindre nuage luy arreste sa poincte , en façon que ( pour exemple) je ne luy proposay jamais énigme si aysé qu'il sceusl dcsvelopper; il n'est si vaine subtilité qui ne m'empesche ; aux jeux où l'esprit a sa part, des échecs, des chartes, des dames et aultres, je n'y comprends que les plus grossiers traicls : l'appréhension, jel'ay lente et embrouillée; mais ce qu'elle tient une fois, elle le tient bien et l'embrasse bien universellement, estroictement, et profondément, pour le temps qu'elle le tient. J'ay la veue longue, saine et entière, mais qui se lasse ayséement au travail, et se charge; à ceste occasion, je ne puis avoir long commerce avecques les livres que par le moyen du service d'aultruy. Le jeune Pline instruira ceulx qui ne Font essayé, combien ce retardement est important à ceulx qui s'adonnent à ceste occupation*.

Il n'est point ame si chestifve et brutale en laquelle on ne veoye reluire quelque faculté particulière; il n'y en a point de si ensepvelie qui ne face une saillie par quelque bout; et comment il advienne qu'une ame, aveugle et endormie à toutes aultres choses , se treuve vifve ,

{l] CeM-h- à'tre de quel prix est pour eux un momenl perdu. Montaigne veul parler id dune Icllre de Pline, V, 3, où rendant compte à un ami delà manière dont l'Iinc l'Ancien, son onrie, employait son temps à l'élude, Il remarque entre autres choses, 0 Qu'un jour un de ses amis, qui assistait avec son onde «à la lecture d'un livre, ayant arrèiéle lecteur pour l'obliger « à répéter quelques mots qu'il avait mal prononcés, pliire lui <f dit sur cela : X'avicz-vous pas bien compris lix chose? — Sans « doute, jiipondit son ami. — El pourquoi donc, reprit-il, l'a- « vez-vous empêché de continuer? voilà plus de dis lignes que K nous avons perdues. Tant il était bon nionagerdu temps.wC.

claire et excellente à certain particulier effect, il s'en fault enquérir aux maistres. Mais les belles âmes, ce sont les âmes universelles, ou» vertes, et prestes a tout ; sj non instruictes , au moins instruisables, ce que je dis pour accuser la mienne ; car, soit par foiblesse ou nonchalance ( et de mettre à nonchaloir ce qui est à nos pieds, ce que nous avons entre mains, ce qui regarde de plus près l'usage de la vie, c'est chose bien esloingnée de mon dogme), il n'en est point une si inepte et si ignorante que la mienne de plusieurs telles choses vulgaires, et qui ne se peuvent sans honte ignorer. Il faut que j'en conte quelques exemples.

Je suys nay et nourry aux champs et parmy le labourage ; j'ay des affaires et du mesnage en main depuis que ceulx qui me devanceoient en la possession des biens que je jouis m'ont quitté leur place: or, je ne sçais compter ny à ject* ny à plume; la pluspart de nos monnoyes, je ne les cognois pas; ny ne sçais la différence d'un grain à l'aultre, ny en la terre ny au grenier si elle n'est par trop apparente ; ny à peme i celle d'entre les choux et les laictues de mon I jaidin: je n'entends pas seulement les noms des premiers utils du mesnage ny les plus grossiers principes de l'agriculture et que les enfants sçavent; moins aux arts mechani«iues,en la trafique et en la cognoissance des marchandises, diversité et nature des fruicts, de vins, de viandes, ny adresser un oyseau.ny à medeciner un cheval ou un chien; et, puisqu'il me fault faire la honte toute entière, il n'y a pas un mois qu'on me surprint ignorant de quoy le levain servoit à faire du pain et que c'e-loit que faire cuver du vin. On conjectura anciennement à Athènes une aptitude à la mathématique en celuy à qui on veoyoit ingcnieusement adgencer et fagotter une charge de brossailles2: vrayement on tireroit de moy une bien contraire conclusion ; car qu'on me donne tout l'apprest d'une cuisine, me voylàà la faim. Par

(1) Avec (les jetons. On écrit à présent jel, et ce mot e^t encore en usage pour signilier calcul, te jel à la plume, dil Riclielet, e-î/ pliissttr que celui des jetons. C.

(2) SI Montaigne cite ceci de mémoire, comme il y a grande apparence, il s'est mépris en plaçant le fait à Athènes ; car, selon niogèue tacrce, IX, 55, et A(ilu-Gell<', V, 3, ce fut l'rotagoras,d'Ab(lcre, queDémocrile jugea capabliules sciences les plus sublimes en lui voyant agencer artistemcnt dès fagots ; et Aulu-GelIe dit même expressément que Protagoras revenait alors d'une campagne voisine d'Al)dère. C.

Page 1