‹ OEuvres. Vec une notice biographiqueChapitre 238 sur 402 · LIVRE 11, CHAI». Wll · texte numérisé non relu

LIVRE 11, CHAI». Wll

vAnts; elle y est arrivée ; elle ne nous a pas apprins dft suy vre et emhrasstT la vertu et la prudence, mais elle nousen a imprimé la dérivation et Fetymologie ; nous sçavons décliner vertu , si nous ne sçavons l'aimer; si nous ne sçavons que c'est que prudence par effect et par expérience, nous le sçavons par jargon et par cœur; de nos voisins, nous ne nous contentons pas d'en sçavoir la race, les parentclleset les alliances, nous les voulons avoir pour amis, et dresser avecques eul\ quelque conversation et intelligence ; toutesfois elle nous a apprins Jes defin i lions, les divisions et partitions de la vertu , comme des surnoms et branches d'une généalogie, sans avoir aultre soing de dresser entre nous et elle quelque practique de familiarité et privée accointance; elle nous a choisis, pour nostre apprentissage, non les livres qui ont les opinions plus saines et plus vrayes , mais ceulx qui parlent le meilleur grec et latin, et parmy ses beaux mots nous a faict couler en la fantasie les plus vaines humeurs de l'antiquité.

Une bonne institution, elle change le jugement et les mœurs ; comme il adveint à Pokémon', ce jeune homme grec desbauché, qui, estant allé ouïr par rencontre une leçon de Xonocrates.ne remarqua pas seulement relo:;uence et la suflisance du lecteur-, et n'en rapporta pas seulement en la maison la science de quelque belle matière, mais un fruict plus apparent et plus solide, qui feut le souhdain changement et amendement de sa première vie. Qui a jamais senti un tel effect de nostre discipline?

Fariasne, qiiod olim Mutntus Polemou ? ponns insignia morbi, Faisciolas, cubital, focalia, poins ut ille Wciiur ex collo furiim earpxisse eoronax, POitquam est impran.ii con-eplus loce magistri^?

La moins desdaignable condition de gents me semble estre celle qui par simplesse tient le dernier reng, et nous offrir un commerce plus réglé : les mœurs et les propos des païsans , je les treave communemei>t plus ordonnés selon

(«) Dioc. Laerce,1V, iC, rie de Polémon; Val. Maïiiie, W, 0,ext. I;H0R., Sa/., II, 5, 253; Scidas, au mol no).fu.t)v, etc. J. T. t.

(i Professeur.

(3) Ferez-Tons ce que fit aatrefois Poléroon cometti ? re- Doocerrz-irmis à tooies les marques de Totre folie, aux TéiemeoH eWaÉBés, aux ridicule* parures, conMne ce jeune débawbé (fA, assistant par hasard aux leçons de faustère Xénocrate, roagit de loi-inénie, et jeta à la dérobée ses couroows et se» flears. Bon., Saf., n, 3, »3.

la prescription delavraye philosophie que ne sont ceulx de nos philosophes : Plussapit vulgus, quia lantutn, quantum opus est, sapil^.

Les plus notables hommes que j'aye Jugé par les apparences externes (car , pour les juger à ma mode, il les fauldroit osclairer de plus près), ce ont esté, pour le faict de la guerre et suflisance militaire, le duc de Guyse, qui mourut à Orléans, et le feu mareschal Sirozzi ; pour gents sulfisants et de vertu non commune, Olivier et L'Hospital, chanceliers de France. Il me semble aussi de la poésie qu'elle a eu sa vogue en nostre siècle ; nous avons abondance de bons artisans de ce mestier là. Aurai-, Beze, Buchanan, L'Hospital, Mont-doré5,Turnebus; quant aux François, je pense qu'ils l'ont montée au plus haut degré où elle sera jamais ; et aux parties en quoy Ronsard et du Bellay excellent, je ne les treuve gueres esloignés de la perfection ancienne. Adrianus Turnebus sçavoit plus, et sçavoit mieulx ce qu'il si*avoit, qu'homme qui feust de son siècle, ny loing au delà. Les vies du duc d'Albe, dernier mort , et de nostre connestable de Montmorency, ont esté des vies nobles, et qui ont eu plusieurs rares ressemblances de fortune; mais la beauté et la gloire de la mort de cestuy cy, à la veue de Paris et de son roy, pour leur service, contre sesplus proches , à la teste d'une armée victorieuse par .sa conduicte,et dun coup de main, en si extrême vieillesse, me semble mériter qu'on la loge entre les remarquables événements de mon temps; comme aussi, la constante bonté, doulceur de

(1) Le vulgaire esl plus sage, parce qu'il n'est sage qu'aotaiit qu'il lo faut. Lact., biv. InsUtul , lU, 5.

(2i Mort en 1588. On dit plutôt Daurat, oa Dorât, eo latia Auiaius. Ces formes latlues ont mis de la confusion dans les noms propres. Dorai, le |K)ète léger, descendah de ce poète érudil qui avait fait, suivant Josepli Scaligcr, plus de cioquanle mille vers Irançais, grecs ou Litins; J. V. L.

(3, Pierre Mondoré, le moins connu de «eux qui sont nommés ici, fut œaitre des requêtes et bibliotliécaire du roi. L'Hospital eu fait mention dans ses poésies latines (pag. 91 et 531, éd. de i>^'£j), et Sainic-Marllie dans ses Eloges. Les rigoristes, qui foisaicot un crime à Montaigne d'avoir ci(é le calviniste Théodore de Bèze, auraient p<i lui reproctter aus«i ce qu'il dit de Mondoré; car ce savant homme, versé dans la pliilosophie d'Artlote, et habile malhématicirii, fut persécute vers l'an 1567, et chassé d'Orléans, sa patrie, comme atlaclié aux nouvelles (^)inioos. Il se retira à Sancerre, dans le Berri, où il moarul en isri, ce qui (ail dire à L'HospiUi :

Mnace, vetter honos, et geniis : loria noslra, Concetsit fatis, patria Moniaureus exsid.

ESSAIS DE MONTAIGNE

mœurs, et facilité consciencieuse de monsieur de la Noue, en une telle injustice de parts armées (vraye eschole de trahison, d'inhumanité et de hrigandage),oùtousjours il s'est nourry, grand homme de guerre et très expérimenté*. Jay prins plaisir à publier, en plusieurs lieux, l'espérance que j'ay de Marie de Gournay le Jars, ma fille d'alliance^, et certes aimée de moy beaucoup plus que paternellement, et enveloppée en ma retraicte et solitude comme l'une des meilleures parties de mon propre estre;je ne regarde plus qu'elle au monde. Si l'adolescence peult donner présage , ceste ame sera quelque jour capable des plus belles choses , et entre aultres de la perfection de ceste très saincte amitié, où nous ne lisons point que son sexe ayt peu monter encores : la sincérité et la solidité de ses mœurs y sont desjà bastantes^; son affection vers moy, plus que surabondante, et telle, en somme, qu'il n'y a rien à souhaiter , sinon que ra|)prfhensiou quelle a de ma fin , par les cinquante et cinq mis ausquels elle m'a rencontré, la travaillas! moins cruellement. Le jugement qu'elle feit des premiers Essais, et femme , et en ce siècle, et si jeune, et seule en son quartier ; et la véhémence fameuse dont elle m'aima et me désira longtemps, sur la seule estime qu'elle en print de moy, longtemps avant m'avoir veu, sont des accidents de très digne considération.

(^) Dans l'édilion de l?)88, Montaigne ne parlait ici ni de La Noue, le célèbre héros calviniste, dont les Discours poliliques et mililaires furont publiés en 1587, ni de mademoiselle de Gournay, dont l'éloge suil, et qu'il ne vit pour la première fols que pendant le séjour qu'il fil à Paris, en 1588, pour surveiller cette nouvelle édition. Dans celle que donna mademoiselle de Gournay en 1053, sa modestie lui a fait tronquer toute la fin de ce cliaiiilre, et elle en convient dans les dernières pages de sa préface. Il faut donc s'en tenir ici, comme ])arlout, à l'édilion de 1595, où elle n'avait osé rien changer ni retrancher. Elle se ronlenlait de dire en faisant allusion à ce passage: Lecteur, n'accuse paî de lemerilé le favorable jugement qu'il a faict de moy, quand lu considérera!, en cesl escril icy, romhien je suis loing de le mériter. Lorsqu'il me louait, ;e le possédais : moy avec luy, et moy sans luy, sou mes absolument deux. Celte excuse lui suflil alors, et elle ne changea rien. C'était comprendre beaucoup mieux ses devoirs d'éditeur. J. V. L.

',2i Sur ce qu'emportent ces mots, ma fille d'alliance, voyez l'ariicle Gournay dans le Dictionnaire de Bayle, où il est dit, d'après le témoignage de celte demoiselle môme, que le juger ment qu'elle fil des premiers £,wa?s de Monlai^jne donna lieu à cette sorte d'alliance longtemps avant qu'elle eût vu l'auteur. Née en IStiU, elle mourut en l(i45, G.

(3) Sufjisantes, de l'italien baslare, '

Les aultres vertus ont eu peu ou point de mise en cest aage ; mais la vaillance , elle est devenue populaire par nos guerres civiles ; et en ceste partie, il se treuve parmy nous des âmes fermes jusques à la perfection, et en grand nombre , si que le triage en est impossible à faire.

Voylà tout ce que j'ay cogneu, jusques à ceste heure, d'extraordinaire grandeur et non commune.

Page 1