‹ OEuvres. Vec une notice biographiqueChapitre 237 sur 402 · LIVRE II, CHAP. XVÏI · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAP. XVÏI

avoir assez de sens pour sa provision. Nous reoognoissons aysremenl aux auhres l'advantage du courage, de la lorce corporelle, de rcxpericnce, de la disposition, de la beauté: mais Tadvantage du jugement, nous ne le cedons à personne ; et les raisons qui partent du simple discours naturel en aultruy, il nous semble qu'il n'a tenu qu'à regarder de ce costé là que nous ne les ayons trouvées. La science, lest) le et telles parties que nous veoyons es ouvrages estrangiers, nous toucbons* bien ayséement si elles surpassent lesnostres: mais les simples productions de l'entendement, cbascun pense qu'il esioit en luy de les rencontrer toutes pareilles; et en apperceoit malayséemenl le poids et la dilficulté , si ce n'est, et à peine, en une extrême et incomparable distance; et qui verroit bien à clair la liaulteur d'un jugement estrangicr, il y arri\eroit et y porteroit le sien. Ainsi, c'est une sorte d'exercitalion, de laquelle on doibt espérer fort peu de recommendation et de louange, et une manière de composition de peu de nom Et puis, pour qui e.scrivez \ous? Les sçavants, à qui appartient la jurisdiclion livresque, ne cognoissent aultre prix que de la doctrine, et n'advouent aultre procédé en nos esprits que celuy de l'érudition et de l'art ; si vous avez prins l'un des Scipions pour l'ai lire que vous reste il à dire qui vaille? qui ignore Arisiote, selon eulx, s'ignore quand et quani say mesme : les amos communes et populaires ne veoient pas la grâce et le poids d'un discours baultain et deslié. Or, ces deux espèces occupent le monde. La tierce, à qui vous lumbez en partage, des âmes réglées et foriesd'eiles mesmes.est si rare que justement elle n'a ny nom ny reng entre nous : c'est à demy temps perdu d'aspirer et de s'efforcer à luy plaire.

On dict communément que le plus juste partage que nature nous ayt faict de ses grâces, c'est celuy du sens ; car il n'est aulcun qui ne se contente de ce qu'elle luy en a distribué: n'est ce pas raison? qui verroit au delà, il verroit au delà de sa veue. Je pense avoir les opinions bonnes et saines; mais qui n'en croit autant des siennes? L'une des meilleures preuves que j'en aye, c'est le peu d'estime que je

(I) Sous sentons, comme D y a dans l'édition iii-4 de 1588, 0/. 3«. J. Y. L.

foys de moy; car si elles n'eussent esté bien asseurées. elles se feussent ayseenienl laissé piper à l'affection que je me porte, singulière, comme celuy qui la ramené qua.si toute à moy et qui ne l'espands gueres bors de là : tout ce que les aultres en distribuent à uneinlinie multitude d'amis et de cognoissants, à leur gloire, àbur grandeur, je le rapporte tout au reposde mon esprit et à moy ; ce qui m'en escbappe ailleurs, ce n'est pas proprement de l'ordonnance de mon discours :

Mihi nempe valere et vivere doctua *.

Or, mes opinions, je les treuve infiniment hardies et constantes à condamner mon insuffisance. De vray, c'est aussi un subject auquel j'exerce mon jugement autant qu'à nul aultre. Le monde regarde tousjours vis à vis: moy, je replie ma veue au dedans; je la plante, je l'amuse là. Chascun regarde devant son : moy, je regarde dedans moy; je n'ay afiairequ àmoy, je me considère sans cesse, je mecontreroolle, je me gouste. Les aultres vont tousjours ailleurs, s'ils y pensent bien; ils vont tousjours avant;

Jiemo in sese leniat descendere *.

moy, je me roule en moy mesme. Ceste capacité de trier le vray. quelle qu'elle soit en moy, et cesl' humeur libre de n'assubjectir ayséement ma créance, je la doibs princ ipalement à moy ; caries plus fermes imaginations que j'aye. et générales, sont celles qui, par manière de dire, nasquirent avecques moy : elles sont naturelles et toutesmiennes. Je les produisis creus et simpli s, d'une production hardie et forte, maison peu trouble et imjwrfaicte: depuis, je lesayestablieset fortifiées par l'auctorité d'aultruy et par les sains eximples des anciens ausquels je me suis rencontré conforme en jugement ; ceux là m'en ont asseuré la prinse et m'( n ont donné la jouissance et possession plus claire. La recommendation que chascun cherche de vivacité et promptitude d'esjirit, je la prétends du règlement : d'une action esclatante et signalée ou de quelque particulière suffisance; je la prétends de l'ordre, correspondance et tranquillité d'opinions et de mœurs: Omnino si quidquam est décorum, nihil est

(1) Vivre, me bi<»n porter, yoilà ma science. Lrtr.. . v, 959. (3: PersuDoe ne cberclie à descendre en soi^iiéme. Pebss, i IV,35.

profeclo magls, guam œquabilitas universœ vitœ, lum aingularum artumum; quant conservare non ponsis, si, uliorum naluram imitans, oinillas luam^.

Voylà doncques jusques où je me sens coulpable de ceste première partie que je disois estre au vice de la presumption. Pour la seconde, qui consiste à n'estimer point assez aultruy, je ne sçais si je m'en puis si bien excuser; car, quoy qu'il me couste, je délibère de dire ce qui en est. A l'adventure que le commerce continuel que j'ay avocques les bumeurs anciennes et l'idée de ces riches âmes du temps passé me desgouste et'd'aultruy et de moy mesme; ou bien qu'à la vérité nous vivons en un siècle qui ne produict les choses que bien médiocres : tant y a que je ne cognois rien digne de grande admiration. Aussi ne cognois je gueres d'hommes avecques telle privante qu'il lault pour en pouvoir juger; et ceuk ausquels ma condition me mesle plus ordinairement sont, pour la pluspart, gents qui ont peu de soing de la culture de l'ame et ausquels on ne propose, pour toute béatitude, que l'honneur, et pour toute perfection, que la vaillance.

Ce que je veois de beau en aultruy, je le loue et l'estime très volontiers; voire j'enchéris souvent sur ce que j'en pense et me permets de mentir jusques là, car je ne sçais point inventer un subject fauls : je tesinoigne volontiers de mes amis, par ce que j'y treuve de louable, et d'un pied de valeur j'en foys volontiers un pied etdemy; mais de leur prester les qualités qui n'y sont pas je ne puis, ny les deffendre ouvertement des imperfections qu'ifs ont : voire à mes ennemis, je rends nettement ce que jedoibs de tesmoignage d'honneur; mon affection se change, mon jugement non, et ne confonds point ma querelle avecques auUres circonstances -qui n'en sont pas : et suis tant jaloux de la liberté de mon jugement que malayséement la puis je quitter pour passion que ce soit : je me foys plus d'injure en mentant que je n'en foys à celuy de qui je ments. On remarque ceste louable et généreuse coustume de la nation persienne, qu'ils parloient de leurs mortels

(1) S'il y a quelque chose de bîenséant et cf honorable , c'est, sans contredit, une conduite uniforme et conséquente dans toutes les actions de la vie ; ce qui ne peut se trouver dans un homme qui, se dépouHlant de son caractère, s attache à iraiier les autres. Cic. , de Ofiic. , I, 31.

ennemis, et à qui ils faisoient guerre à oultrance, honorablement et equitahlement, autant queportoit le mérite de leur vertu.

Je cognois des hommes assez qui ont diverses parties belles, qui l'esprit, qui le cœur, qui l'adresse, qui la conscience, qui le langage, qui une science, qui un' auhre; mais de grand homme en gênerai, et ayant tant de belles pieces ensemble, ou une en tel degré d'excellence qu'on le doibve admirer ou le comparer à cculx que nous honorons du temps passé, ma fortune ne m'en a faict veoir nul ; et le plus grand que j'aie cogneu au vif, je dis des parties naturelles de l'ame, et le mieulx nay, c'estoient Estienne de la Boêtie;c'estoitvrayementun'ame pleine, et qui montroit un beau visage à tout sens ; un' ame à la vieille marque, et qui eust produict de grands effects si sa fortune l'eust voulu , ayant beaucoup adjousté à ce riche naturel par science et estude.

Mais je ne sçais comment il advient, et si advient sans double , qu'il se treuve autant de vanité et de foiblesse d'entendement en ceulx qui font profession d'avoir plus de suffisance , qui se meslent de vacations lettrées et de charges qui despendent des livres, qu'en nulle aultre sorte de gents; ou bien parceque l'on re(|uieft et attend plus d'eulx, et qu'on ne peult excuser en eulx les fautes communes; ou bien , que l'opinion du sçavoir leur donne plus de hardiesse de se produire et de se descouvrir trop avant, par où ils se perdent et se trahissent. Comme un artisan tesmoigne bien mieulx sa bestise en une riche matière qu'il ayt entre ses mains, s'il l'accommode et mesle sottement et contre les règles de son ouvrage , qu'en une matière vile; et s'offense l'on plus du default en une statue d'or qu'en celle qui est de piastre: ceulx cy en font autant lors qu'ils mettent en avant des choses qui d'elles mesmes , et en leur lieu, seroient bonnes; car ils s'en servent sans discrétion, faisants honneur à leur me-^ moire aux despens de leur entendement, et faisants honneur à Cicero. à Galien, à Ulpian , et à sainct Hierosme, pour se rendre eulx ridicules.

Je retumbe volontiers sur ce discours de l'ineptie de nostre institution* ; elle a eu pour sa fin de nous faire, non bons et sages, mais sça-

(1) Voyez surtout llv. I, c. 24.

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