CHAPITRE XX
Nous ne goustons rien de pur.
La faiblesse de nostre condition faict que les choses, en leur simplicité et pureté naturelle, ne puissent pas tumber en nostre usage : les éléments que nous jouissons sont altérés, et les métaux de mesme ; et l'or, il le fault empirer par quelque aultre matière pour l'accommoder à nostre service : ny la vertu ainsi simple, qu'Ariston et Pyrrho, et encores les stoïciens, faisoient « But de la vie, » n'y a peu servir sans composition; ny la volupté cyrenaïque et aristippiqne. Des plaisirs et bien que nous avons, il n'en est aulcun exempt de quelque meslange de mal et d'incommodité :
Medio de fonte leporum Surgit amari aliquid, quod in ipsis ftoribus angat^.
Nostre extrême volupté a quelque air de gémissement et de plaincte ; diriez vous pas qu'elle se meurt d'angoisse ? Yoire quand nous en forgeons l'image en son excellence , nous la fardons d'epithetes et qualités maladifveset douloureuses, langueurs, mollesse, foiblesse, deffaillance, morbidezza : grand tesmoignage de leur consanguinité et consubstantialité. La profonde joye a plus de sévérité que de gayeté; l'extrême et plein contentement, plus de rassis que d'enjoué : Ipsa félicitas, se nisi tempérât, premit*: l'ayse nous masche. C'est ce que dict un verset grec ancien, de tel sens : « Les dieux nous ven-
(1) De la source des plaisirs s'élève je ne sais quelle amertume qui tounneme même sur les fleurs. Lccr., r\', iiôO.
9} La feliciie qui iie se modère pas it délruil eUe-aoéuie. S».. Episi. 74.
ESSAIS DE MONTAIGNE
dent touis les Wens qu'ils nous donnent * r «• c'est à dire ils ne nous en donnent aulcun pur et parfaict, et que nous n'achetions au prix (ie quelque mal.
Le travail et le plaisir, très dissemblables de nature , s'associent pourtant de je ne sçais quelle joincture naturelle. Soerates dict * que quelque dieu essaya de mettre en masse et confondre la douleur et la volupté ; mais que, n'en pouvant sortir, il s'advisa de les accoupler au moins par la queue. Metrodorus disoit ^ qu'en la tristesse il y a quelque alliage de plaisir. Je ne sçais s'il vouloit dire auUre chose ; mais moy, j'imagine bien qu'il y a du desseing, du consenlenïent, et de la complaisance à se nourrir en la melancholie : je dis oultre l'ambition qui s'y peult encores mesler ; il y a quelque umbre de friandise et délicatesse qui nous rit et qui nous flatte au giron mesme de la melancholie *, Y a il pas des complexions qui en font leur aliment?
Est qupedam (1ère voluptas'^ :
et dict un Attalus en Seneque<», que la mémoire de nos arnis perdus nous agrée , comipe l'amer, au vin trop vieux ,
Jfinister vetuli, puer, Falemf Inger' tr.i calices amarioresl ,
(1) IIcûicÛTtv xalv wâvra rà-j'aô' cl ôeot. Ters d Épicliarme, conservé par Xé.nophon dans ses Mémoiret sw Sociale, II, i, 20. Voiture dit la même chose dans une lettre au comte de Guiclic : « Pour l'ordinaire, la fortune uous vend bien ciièrement ce qu'on croit qu'elle nous donne. » On connaît tes t)eaux vers de La FonU'Oe, imjfé? peut-être de Voi^ mre :
Illit, au front de ceux qu'un Ta!n luxe environne, * Que la fortune vend re iju^on rroit qu'elle dounc
Voltaire a dit aussi : ;
\4* boni)t|ir eH uq )jfen <)ue ii«)i« leyiA la nature.
{«) Dans le dialogue de Plat., intitulé Pliédm.p. 370. C. (5) SÉK., Bpist. 99 : K««f aUqmn coyiicumn ^HsiUiœ volupiulem, c.
(4) La fONTAiSE, Psyché, liv. II :
■ ••••.•.. Il n'est rien Qui ne me loit souaeraîii i>icn.
Jusqu'au »oipiire {Haisir d'MU c<Eur nivlaoeptiqn^s,
La Fontaine est peut-être le seul écrivain célèbre dusièclede Ijjuis XIV qui ail cons'^rvé à ce mol le sens que lui donne ici .^loniaignc. Celte acception, au contraire, devint très commune dans le siècle suivant. On oublia que w^to»!Co/i<7ue signifiait airahilahe. J. V. L.
(5) Les larmes ont quelque douceur. Ov., rm^^IV, ,", 'i7.
(6) Ses., Epist. 63. C.
i'i) Jeune esclave, toi qui verses le vin vieux de Falerne, verse-m'en du plus amer. Cat., XXVII, i.
et comme des pommes doulcement aigres. Na- • ture nous descouvre ceste confusion : les peintres tiennent que les mouvements et plis du visage qui servent au pleurer servent aussi au rire : de vray, avant que l'un ou l'aultresoyent achevés d'exprimer, regardez à la conduicte de la peincture, ypus estes en doubte vprs lequel c'est qu'on va ; et l'extrémité du rire se mesle aux larmes : Nullum sine Qucioramenlo malum estK
Quand j'imagine l'homme assiégé de commodités désirables (mettons le cas que touts ses membres feussent saisis pour tousjours d'un plaisir pareil à celuy de la génération, en son poinct plus excessif), je le sens fondre soubs la charge de son ayse, et le veois du tout incapable de porter une si pure, si constante volupté et si universelle. De vray, il fuyt quand il y est, et se haste naturellement d'en eschapper, comme d'un pas où il ne se peult fermir , où il craint d'enfondrer.
Quand je me confesse à moy religieusement, je treuve que la meilleure bonté que j'aye a quelque teincture vicieuse ; et crains que Platon, en sa plus verte vertu ( moy qui en suis autant sincère et loyal estimateur, et des vertus de semblable marque, qu'aultre puisse estre ) , s^il y eust escouté de près, comme sans doubte il faisoit.ilyeustsenty quelque ton gauche de mixtion humaine, mais ton obscur, et sensible seulement à .sovi L'hommer en tout et partout, n'est que rapiècement et bigarrure. Les loix mesmes de la justice ne peuvent subsister sans quelque meslange d'inJHStice ; et dict Platon'^ que ceulx là entreprennent de couper la teste de Hydra , qui prétendent oster des loix toutes incommodités et inconvénients. Omne magnum exemplum hahet aliquid ex iniquo, quod contra singulos Krtilitate publica rependitur^, âlct Tacitus.
Il est pareillement vray que, pour l'usage de la vie, et service du commerce pubHcque, il y peult avoir de l'excès en la pureté et perspicacité de nos esprits; ceste clarté pénétrante a trop de subtilité et de curiosité : il les fault ap-
(1) Il n'y a point de mal sans compensation. SE»., Episl. 69, (9) Répulflique, IV, h, édition d'Eslienne, lom. H, p, i^; édition de Francfort, 1002, p. 636; édition de Leipsick, 1814, p. 108. Moninlgue a légèrement altéré la pensée de Platon. J. V. L.
(3) Dans toute punition sévère, il y a quelque injustice qui ! atteint les particuliers, mais qui se trouve compensée par l'u- ' l lilé publique. Tac, Annal., XIV, 44.