‹ OEuvres. Vec une notice biographiqueChapitre 254 sur 402 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

De ne contrefaire le malade.

H y a on epigramme en Martial, qui est des bons, car il y en a chez luy de toutes sortes, où il recite plaisamment l'histoire de Celius qui, pour fuyr à faire la court à quelques grands à Rome, se trouver à leur lever, les assister et les sayvre, feit la mine d'avoir la goutte; et, pour rendre son excuse plus \Taysemblable, se faisoit oindre les jambes, les avoit enveloppées et contrefaisoit entièrement le port et la contenance d'un homme goutteux. Enfin la fortune luy feit ce plaisir de le rendre goutteux tout à faict.

Tantiim cura potest, et ars dolorisî Itesit fingere Cœlius podagram '.

J'ay veu en quelque lieu d'Appian^, ce me semble, une pareille histoire d'un qui, voulant eschapper aux proscriptions des triumvirs de Rome, pour se desrobber de la cognoissance de ceulx qui le poursuy voient, se tenant caché et travesti, y adjousta encores ceste invention de contrefaire le borgne : quand il veint à recouvrer un peu plus de liberté et qu'il voulut desfaire l'emplastre qu'il avoit longtemps porté sur son œU, il trouva que sa veue estoit effec-

(1) TAaTE, Agricola, c 14. — Mootaigoe a traduit ce passage a\ant qoe de le dter. C

(2) Voyez ce que c'est que de si bien faire le malade ! CéRtis n'a plos besoin de feindre qu'il a la goutte. Makt., vil, 39, 8.

(3) Guerres civHes, Piv. H", p. 613 de l'édition d'Henri Estienne, p. 98S de celle de Tollius, AnM., 1670. J. V. !..

ESSAIS DE MONTAIGNE

tnellement perdue sons ce masque. Il est possible que l'action de la veue s'estoit hébétée* pour avoir esté si longtemps sans exercice, et que la force visive sfstoit tonte rejeetée enl'aultre œil ; car nous sentons évidemment que Fœil que nous tenons couvert r'envoye à son compaignon quelque partie de son effect, en manière que celuy qui reste s'en grossit et s'en enfle : comme aussi ToysllVeté, avecques la chaleur des liaisons et des médicaments, avoit bien peu attirer quelque humeur podagrique au goutteux de Martial.

Lisant chez Froissard* le vœu d'une troupe de jeunes gentilshommes anglois de porter l'œil gauchebandéjusques à ce qu'ils eussent passé en France et exploicté quelque faict d'armes sur nous, je me suis souvent chatouillé de ce pensement qu'il leur eust pruis comme à ces auïtres et qu'ils se feussent trouves louis enorgnés au reveoir des maistresses pour lesqufaes ils a voient faict l'enireprinse.

Les mères ont raison de tanser leur? en*ian*s quand ils contrefont les borgnes, les Ooiteux et les bicles^, et tels aultres defauits de la personne : car, oultre ce que le corps arns' tendre en peuït recevoir un mauvais pi y, je ne sçais comment il semble que la fortune se joue à nous prendre au mot; et j'ay ouï reciter pkv sieurs exemples de gents devenus malades ayant desseingné de feindre l'estre. De tout temps j'^ay apprins de charger ma main, et à cheval et à pied, d'une baguette ou d'un baston, jusques à y chercher de ' l'elegance et de m'en séjourner d'une contenance affettée: plusieurs m'ont menacé que fortune tourneroit un jour ceste mignardise en nécessité. Je me fonde sur ce que je serois tout le premier goutteux de ma race.

Mais alongeons ce chapitre et le bigarrons d'une aultre pièce à propos de la cécité. Pline dict* d'un qui , songeant estre aveugle en dormant, se le trouva lendemain sans auleune maladie précédente. La force de l'imagination peult bien ayder à cela, comme j'ay dict ailleurs S; et semble que Pline soit de eest advis : mais il

(t) Affaiblie.— C'est une phrase latine. Sénèque le tragique, Hercid. fur., v. 1045 : Vlvisque mœror hebOcA.

(% T. I, édit. du Panthéon.

(3^ Louche.

(4) ISat. i/iit, VII, oO. C.

(8^ « For/is imaquMlio générât casiim, diseat tes clercs. » Essais, liv. I, chap. 20. J. V. L,

est plus vraysemblable que les mouvements que le corps sentoit au dedans, desquels les médecins trouveront, s'ils veulent, la cause, qui luv ostoient la veue, feurent occasion du songe. Adjoustons encores un' histoire voisine de ce propos, que Seneque recite en l'une de ses lettres : ««Tu sçais, dict il, escrivant à Lucilius^ que Harpasté , la folle de ma femme, est demeurée chez moy pour charge héréditaire; car, de mon goust, je suys ennemy de ces monstres ; et, si j'ay envie de rire d'un fol, il ne me le fault chercher gueres loing, je ris^de moymesme. Ceste folle a subitement perdu la veue. Je te recite chose estrange, mais véritable : elle ne sent point qu'elle soit aveugle et presse incessamment son gouverneur de l'emmener^, parce qu'elle dict que ma maison est obscure. Ce que nous rions en elle, je te prie croire qu'il advient à chascun de nous ; nul ne cognoist estre avare, nul convoiteux: encores les aveugles demanaent un guide; jious nous fourvoyons de nous œesmes. Je ne suis pas ambitieux, disons nous; mais à Rome on ne peult vivre auUrement : je ne suis pas sumptueux ; mais la ville requiert une grande despense : ce n'est pas ma faulte si je suis cholere, si je n'ay encores estabU aulcun train asseuré de vie; c'est la faulte de la jeunesse. Ne cherchons pas hors de nous nostre mal, il est chez nous, il est planté en nos entrailles : et cela mesme que nous ne sentons pas estre malades nous rend la guarisonplus malaysée.Si nous ne commenceonsde bonne heure a nous panser, quand aurons nous pourveu à tant de playes et à tant de maulx? Si avons nous une très doulce médecine que la philosophie ; car des aultres, on n'en sent le plaisir qu'après la guarison, ceste cy plaist et guarit ensemble. » Voylà ce que dict Seneque qui m'a emporté liors de mon propos ; mais il y a du proufit au change.

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