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LIVRE II, CHAP. XXVIÎ

Tauctear duquel il veuit combattre les escripts, que dlcl il, sinon qu'il est foible et noisif*? On disoil à Arisiote que quelqu'un avoit médit de luy : - Qu'il face plus, dict il*, qu'il me fouette, pourveu que je n'y sois pas. »

Nos pères se contentoient de revencher une injure par un desmenli, un desmenti par un coup, et ainsi par ordre ; ils estoient assez valeureux pour ^e craindre pas leur adversaire vivant et oultragé : nous tremblons de frayeur tant que nous le veoyons en pieds: et qu'il soit ainsi, nostre belle practiqae d'aujourd'huy porte elle pas de poursuy vre à mort aussi bien celuy que nous avons offensé que celuy qui nous a offensés? C'est aussi une espèce de lasclieté qui a introduict en nos combats singuliers cest usage de nous accompaigner de seconds, et tiers, et quarts : c'estoit anciennement des duels ; ce sont à ceste heure rencontres et battailles. La solitude faisoit peur aux premiers qui lïnventerent, quum in se cuique minimum fiduciœ esset^ ; car naturellement quelque conipaignie que ce soit apporte confort et soulagement au dangier. On se servoit anciennement de personnes tierces pour garder qu'il ne s'y feist désordre et desioyauté et pour tesmoigner de la fortune du combat : mais depuis qu'on a prins ce train qu'ils s'y engagent euix mesmes, quiconque y est convié ne peult honnestement s'y tenir comme spectateur, de peur qu'on ne luy attribue que ce soit faulte ou d'affection ou de cœur. Oultre l'injustice d'une telle action et vilenie d'engager à la protection de voslre honneur aulire valeur et force que la vostre, je treuve du desadvantage à un homme de bien, et qui pleinement se fie de soy, d'aller mesler sa fortune à celle d'un second : chascun court assez de hazard pour soy sans le courir encores pour un aultre, et a assez à faire à s'asseurer en sa propre vertu pour la deffense de sa vie sans commettre chose si chère en mains tierces. Car, s'il n'a esté expressément marchandé au contraire, des quatre, c'est une partie liée ; si vostre second est à terre, vous en avez deux sus les bras avecques raison : et de dire que c'est supercherie, elle l'est voirement ; comme de charger, bien armé, un homme qui

(1) yomf, que relleus. Xicot. C.

i% DioG. LAEacE, IX, 18. c.

(5j Parce que chacun se défiait de soi-iBémc.

Mo:HTAlGSB.

n'a qu'un tronçon d'espée , ou , tout sain , un homme qui est desjà fort blecé ; mais si ce sont advantages que vous ayez gaigné en combattant, vous vous en pouvez servir sans reproche. La disparité et inegualité ne se poise et considère que de Testât en quoy se commence la meslée ; du reste prenez vous en à la fortune : et quand vous en aurez, tout seul, trois sur vous, vos deux compaignons s'estant laissé tuer, on ne vous faict non plus de tort que je ferois à la guerre de donner un coup d'espée à l'ennemy que je verrois attaché à lun des nostres de pareil advantage. La nature de la société porte : oîi il y atrouppe contre trouppe, comme où nostre duc d'Orléans desfîa le roy d'Angleterre Henry, cent contre cent'; trois cents contre autant, comme lesArgiens contre les Lacedemoniens*; trois à trois, comme les Horaciens contre les Curiaciens, que la mohitude de chasque part n'est considérée que pour un homme seul : par tout où il y a compaignie le hazard y est confus et meslé.

J'ay interest domestique à ce discours : car mon frère sieur de Matecoulom feut convié, à Rome 5, à seconder un gentilhomme qu'il ne cognoissoit guère, lequel estoit deffendeur, et appelle par un aulire. En ce combat, il setrouva de fortune avoir en teste un qui luy estoit plus voisin et plus cogneu ; je vouldrois qu'on me feist raison de ces loix d'honneur qui vont si souvent chocquant et troublant celles de la raison. Après s'estre desfaict de son homme*, veoyant les deux maistres de la querelle en pieds et encore entiers, il alla descharger son compaignon. Que pouvoit il moins? debvoit il se tenir coy , et regarder desfaire, si le sort l'eust ainsi voulu, celuy pour la defiense duquel il estoit là venu? ce qu'il avoit faict jus-

(i) Chroniquei de Motulrelel, toL I, c. 9, édition da Paiiiheon.

[i) Pour la plaine de Tbyrée. Hébqp., I, 8«; Pacs., X,9; •WHC*., XV, 6, etc. J. V. L.

(3) Montaigne ne parle pas de ce doe! dans les notes recueillies sur son voyage eu Italie et imprimées en 1774. Matecoulom, ou Mattecouloii, un des cinq frères de Montaigne, l'accompagnait dans ce voyage ; et l'on voit, tom. Il, p. 518, qu'il prufiU de son séjour en Italie pour apprendre rescrime. Mais comme il pi^r^it n'avoir commencé à s'y appliquer d'une manière suivie que vers le milieu du mois d'octobre 1581, il est probable qu'il ne prit part à ce <luel qu'après le dt-part de son Irere. j. v. L.

(4) On peut voir tout le détail de cette allaire dans les JKmofre» de Brantôme iouchant le* dueU. C

ESSAIS DE MONTAIGNE

ques alors ne servoit rien à la besongne : la querelle estoit indécise. La courloisie que vous pouvez et certes debvez l'aire à vosire ennemy, quand vous l'avez reduict en mauvais termes et à quelque grand desadvarîtage, je ne veois pas comment vous la puissiez faire, quand il va de l'interest d'aultruy , où vous n'estes que suyvant, où la dispute n'est pas vostre : il ne pouvoit estre ny juste, ny courtois, au hazard de Celuy auquel il s'estoit preste. Aussi feut il délivré des prisons d'Italie par une bien soubdaine et soienne recommendation de nostre roy. Indisci ette nation î nous ne nous contentons pas de faire sça\ oir nos vices et folies au monde, par réputation ; nous allons aux nations estrangieres pour les leur faire veoir en présence ! Mettez trois François aux déserts de Libye, ils ne seront pas un mois ensemble sans se harceler et esgratigner ; vous diriez que ceste pérégrination est une partie dressée pour donner aux estrangiers le plaisir de nos tragédies, et le plus souvent a tels qui s'esjouïssent de nos maulx et qui s'en mocquent. Nous allons apprendre en Italie à escrimer, et i'exerceons aux despens de nos vies, avant que de le sçavoir -, si i'auldroit il, suivant l'ordre de la discipline, mettre la théorique* avant la practique: nous trahissons nostre apprentissage :

Pritniiiœ juvenis misercë, bellique propinqul Dura rudimeuta*!

Je sçais bien que c'est un art utile à sa fin mesme ( au duel des deux princes cousins germains, en Espaigne, le plus vieil, dict Tite Live s, par l'ad dresse des armes et par ruse, surmonta facilement les forces estourdies du plus jeune); et art, comme j'a\ cogneu par expérience, duquel la cognoissance a grossi le cœur à aulcuns oultre leur mesure naturelle; mais ce n'est pas proprement vertu, puis qu'elle tire son appuy de Taddresse, et qu'elle prend aultre fondement que de soy mesme. L'honneur descom-

(1) Nous disons aujourd'hui théorie, quoique nous ayons conservé pratique: c'est une bizarrerie de l'usage. Mouillezvous poitr seich. r, ou seichez-vous pour mouiller? Je n'entends point la théorique : la practique, je m'en aide quelque peu. Rabelais, I. 1, c. S. Les ItaUens, dit Brantôme en parlant des duels, sont este les premiers fondateurs de ces combats a de leurs poinctilles, et en ont tris bien sceu les théoriques et pracliques, p 179. C.

(2) Tristes épreuves d'un jeune courage! funeste apprentissage d'une guerre prochaine ! Virc, Êncide, XI, 1S6.

(3) L.XXVlII,c.2i.C.

bats consiste en la jalousie du courage, non de la science : et pourtant ay je veu quelqu'un de mes amis, renommé pour grand mais.re en ccst exercice, choisir en ses querelles des armes qui lui ostassent le moyen de cest advantage, et lesquelles despendoient entièrement de la fortune et de l'asseurance, afin qu'on n'attribuast sa victoire plustost à son escrime qu'à sa valeur ; et, en mon enfance, la noblesse fuyoit la réputation de bien escrimer comme injurieuse, et se desrobboit pour l'apprendre, comme un mestier de subtilité desrogeant à la vraye et naïfve vertu.

Non schivar, non parar, non riiirarsi

Voglion cosior, ne qu\ destrezza ha parte; JVo» danno i colpi or finti, or pieni, or scarsi . Toglie V ira e 'l furor l' uso dtW arle. Odi le spade onibilweuie urtarsi , A mezzo il ferro ; il pié d' ormu non parte : Serftpre è il pié ferma, e la man sempre in moto; Né scende laglio in van, né punta a voto i.

Les buttes, les tournois, les barrières, l'image des combats guerriers, estoient l'exercice de nos pères : cest aulire exercice est d'autant moins noble qu'il ne regarde qu'une fin privée ; qui nous apprend à nous enjreruyner, contre les loix et la justice, et qui, en toute façon, produict tousjours des effects dommageables. Il est bien plus digne et mieulx séant de s'exercer en choses qui asseurent, non qui offensent nostre police, qui regardent la publicque seureté et la gloire commune. Publius Uutilius^, consul, feut le premier qui instruisit le soldat à manier ses armes par addresse et science, qui conjoingnit l'art à la vertu, non pour l'usage de querelle privée, ce feut pour la guerre et querelles du peuple romain; escrime populaire et civile : et, oultre l'exemple de Cœsar 5, qui ordonna aux siens de tirer principalement au visage des gents d'armes de Pompeius, en la battaille de Pharsale, mille aultres chefs de guerre se sont ainsin ad visés d'inventer nouvelle forme d'armes,

(1) Us ne veulent ni esquiver, ni parer, ni fuir ; l'adresse n'a point de part à leur combat ; leurs coups ne sont point simulés, tantôt directs, tantôt obliques; la colère, la fureur leur ôte l'usage de l'art^ Ecoutez l'horrible choc de leurs épées qui se heurtent : leurs pieds sont toujours fermes , toujours immobiles, et leurs mains toujours en mouvement; deJa taille et de la pointe, leurs coups ne sont jamais sans effet. Touquato TAsso, Gerusal. liberata, c. XII,.slauz. 58.

(2) Val. Maximk, H, 3, 2. C,

(3) Plut,, Ccsat, c. 12. C.

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