LIVRE H, CHAP. XXVII
nouvelle forme de frapper et de se couvrir, selon le besoing de l'affaire présent.
Mais, tout ainsi que Pliilo|KEmen * condamna la luiote, en quoy il excelloit, d'autant que les préparatifs qu'on employoit à cest exercice cstoient divers à ceul\ qui appartiennent à la discipline militaire, à laquelle seule il estimoit les gents d'honneur se clebvoir amuser, il me semble aussi que ceste addresse à quoy on façonne ses membres, ces destours et mouvements à quoy on dresse la jeunesse en ceste nouvelle escliole, sont non seulement inutiles, mais contraires plustost et dommageables à l'usage du combat militaire; aussi y emploient communément nos gents des armes particulières, et peculierement destinées à cesl usage : et j'ai veu qu'on ne irouvoii gueres bon qu'un gentilhomme, convié à l'espee et au poignard, s'olTrist en équipage de genidarrae; ny qu'un aultre oITrist d'y aller avec sa cappe* au lieu du poignard. Il est digne de considération que Lâchés, en Platon^, parlant d'un apprentissage de manier les armes, conforme au nostre, clici n'avoir jamais de ceste eschole veu sortir nu! grand honmie de guerre, et nomraéement des maistres d'icelle : quant à ceulx là nostre expérience end ici bien autant. Du reste, au moins pouvons nous tenir que ce sont suffisances de nulle relation et correspondance; et , en l'insiitu tion des enfants de sa police, Platon* imerdict les arts de mener les poings, inlroduictes par Amycus et Epeius, et de luicter, par Aniaeus et Cercyo, parce qu'elles ont aullre but que de rendre la jeunesse plus api eau ser\icebellique, et n'y confèrent point*. Mais je m'en vois un peu bien à gauche de mon thème.
L'empereur "Maurice*, estant adverty, par songes et plusieurs prognostiques, qu'un Phocas, soldat pour lors incogneu, le debvoit tuer, demandoit à son gendre Philippus qui estoit ce Phocas, sa nature, ses conditions et ses maurs; et comme entre aultres choses Philippus luy dict (|u'il estoit lasche et craintif, l'empereur conclud incontinent par là qu'il estoit
(I) Plct., PhUovœmen,c. 12. C.
«) Habit de guerre,
OJ Dans iedialogtjp de Pt.iton inlitulé hachés, p. 247. C
(4) Traité d<» toit, iiv. VII, p. 6ô0. C.
iSl El n'y coutriwnt point.
i6) ZosARAS et CEORE.XCS, dans te règne de cet empereor. Mais celui i qui Uaurice 6t celle que$lioo s'app<!ail PhUippieus; et il n'était pas son gendre, mais son beau-frère. C
doncques meurtrier et cruel. Qui ren^' les tyrans si sanguinaires, c'est le soing de leur seureté, et que leur lasche cœur ne leur fou nit d'aulires moyens,de s'asseurer qu'en exterminant ceulx qui les peuvent offenser, jusquesaui femmes, de peur d'une esgratigneure :
* Cuncia ferii, dttm cuncta timet'.
Les premières cruautés s'exercent pour elles mesmes; de là s'engendre la crainie d'une ju.sie revenche, qui produict après une enlileure de nouvelles cruautés, pour les estoufler les unes par les aultres. Philippus, roy de Macédoine, celuy qui eut tant de fusées à desmesler avecques le peuple romain, agité de l'horreur des meurtres commis par stm ordonnance, ne se pouvant resouldre contre tant de famill.s en divers temps offensées, prini pariy de se .saisir de touts l'^s enfants de ceulx quil avoil faict tuer, pour, de jour en jour, les perdre l'un après l'autre, et ainsin establir son repos*.
Les belles matières sicsenl bien en quelque place qu'on les semé : moy, qui ay plus de somg du poids et utilité des di.scours que de leur ordre et suitte, ne ^ oibs pas craindre de loger icy, un peu à l'escart, une très belle histoire. Quand elles sont si riches de leur propre beauté, et se peuvent seules trop sousienir,je me contente du bout d'un poil pour les joindre à mon prqpos ^.
Entre les aultres condemnés par Philippus^. avoit esté un Herodicus, prince des Thes.saliens : après luy, il avoit encores depuis faict mourir ses deux gendres, laissants chascun un fiU bien petit. Theoxena et Archo esioient lesdeux veufves. Theoxena ne peut estre induicte à se remarier, en estant fort poursuyvie. Archo espousa Poris, le premier homme d'entre les /Eniens, et en eut nombre d'enfants, qu'elle laissa tout»en bas aage. Theoxena, espoinçonnee^ d'une charité maternelle envers ses nepveux, poiu" les avoir en sa conduicte et protection, espousa Poris. Voicy venir la proclama -
(i) H frappe loat, parce qu'Q craint louL Cl&cbiex, in Et:' trop., I, 184.
(2) TiTE-LiVE, XL, 3. J. V. L.
(3) Celte phrase manque dans rexemplaire qui a ser^i pour rédilioii de I80i. j. v. L.
(4) Toute atlf histoire est prise de The-Lite. XI,. 4; m s Montàigue n'a pas toujours traJuil iidèteoieut son -j"^naLC.
{o) Animée, aiguillonnée, depungve.
ESSAIS DE MONTAIGNE
tion del'edict du roy. Ceste courageuse mère, se desfiant et de la cruauté de Pliilippus et de la licence de ses satellites envers ce^te belle et tendre jeunesse, osa dire. qu'elle les tueroit plustost de ses mains que de les rendre. Poris, effrayé de ceste protestation, luy promet de les desrobber et emporter à Athènes, en la garde d'aulcuns siens liostes fidèles. Ils prennent occasion d'une feste annuelle qui se celebroit à jEnie, en l'honneur d';€neas, et s'y en vont. Ayants assisté le jour aux cerimonies et banquet publicque, la nuict ils s'escoulcnt dansun vaisseau préparé, pour gaigner païs par mer. Le vent leur feut contraire; et, se trouvants le lendemain à la veue de la terre d'où ils avoienl desmaré , l'eurent suyvis par les gardes des ports. Au joindre S Poris sembesongnant à haster les mariniers pour la fuitte, Theoxena , forcenée d'amour et de vengeance, se rejectant à sa première proposition, faict apprest d'armes et de poison, et les présentant à leur veue : « Or sus. mes enfants, la mort est meshuy le seul moyen de vostredeffenseet liberté, et sera matière aux dii^ux de leur saincte justice; ces espées traictes, ces couppes pleines, vous en ouvrent l'entrée ; courage. Et toy, mon fils, qui est plus grand, empoigne ce fer, pour mourir de la mort plus forte^. » Ayants d'un costé ceste vigoreuse conseillère, lesennemisde l'aultre à leur gorge, ils coururent de furie chaseun à ce qui luy feut le plusà main; et, demy morts, feurent jectés en la mer. Theoxena, fiere d'avoir si glorieusement pourveu à la seureté de touts ses enfants, accollant chauldement son mary: «Suyvons ces garsons, mon amy, et jouissons de mesme sépulture avecques eulx.» Et, se tenant ainsin embrassés, se précipitèrent, de manière que le vaisseau feut ramené à bord vuide de ses maistres.
Les tyrans, pour faire touts les deux ensem- 'ble, et tuer, et faire sentir leur cholere , ont employé toute leur suffisance à trouver moyen d'alonger la mort. Ils veulent que leurs ennemis s'en aillent, mais non pas si viste qu'ils n'ayent loisir de savourer leur vengeance 2. Là di'ssus ils sont en grand' peine ; car si les tor-
(1) A rapproche. Tite Live. XL, 4.
(2) Til(; Live ajoute : Aul haiiriie pjrulurn, si sejnior mors furat. i. V. L
pj Allusion au mot de Caligula : « Je veux qu'il se seule mourir. « Suét., CalijitL, c. 30. J. V. L.
monts sont violents, ils sont courts; s'ils sont lon^s, ils ne sont pas assez douloureux à leur gré : les voilà à dispenser leurs engins. Nous en veoyons mille exemples en l'antiquité; et je ne sçais si, sans y penser, nous ne retenons pas quelque trace de ceste barbarie.
Tout ce qui est au delà de la mort simple me semble pure cruauté*. INostre justice ne peult espérer que celuy que la crainte de mourir, et d'estre descapité ou pendu, ne gardera de faillir, en soil empesché par l'imagination d'un feu languissant, ou des tenailles, ou de la roue. Et je ne sçais ce pendant si nous les jectons au desespoir; car en quel estât peult esire Tamed'un homme, attendant vingt quatre heures la mort, brisé sur une roue, ou, à la vieille façon, cloué à une croix? Josephe^ recite que, pendant les guerres des Romains en Judée, passant où l'on avoit crucifie quelques Juifs", trois jours y avoit, il recogneut trois de ses amis et obtint de les oster de là ; les deux moururent, dict il, l'aulire vescut encores depuis.
Chalconlyle, homme de foy, aux mémoires qu'il a laissé des choses advenues de son temps et près de luy^, recite pour extrême sup|)lice celuy que l'empereur Mechmetpractiquoii souvent, de faire trencher les hommes en deux parts par le fauls* du corps, à l'endroict du diaphragme, et d'un seul coup de cimeterre: d'où il arrivoit qu'ils mourussent comme de deux morts à la fois; et veoyoit on, dict il, l'une et l'aultre part pleine de vie se démener long temps après, pressée de torment. Je n'estime pas" qu'il y eusl grande souffrance en ce mouvement : les supplices plus hideux à venir ne sont pas tousjours les plus forts à souffrir ; eltreuve plusatroce cequed'aultres historiens en recitent contre des stigneurs epirotes, qu'il les feit escorcher par le menu, d'une dispensatien si malicieusement ordonnée que leur vie dura quinze jours à ceste angoisse.
(1) Montaigne exprime la même pensée dans les niémes termes; liv. II, chap. il. Dans la censure que les Essais eurent à subir pendant le séjour de Montaisne à Rome, on lui reprocha d'avoir estimé cniaulé ce qui est au-delà de mort simple. (Voyage, t. II, p. 36.) Le fraier français qui fut chargé de cet examen par le maestro del sacro palazzo dut être surtout choqué de voir celle proposition mal sonnante répétée deux fois. j. v L.
(2) Dans VHi'itoire de sa vie, sur la fin. C. '
(5) Histoire des Turcs, I. X, vers le commeucen;eui. C (4) Le défaut du corps. E. J.