‹ OEuvres. Vec une notice biographiqueChapitre 260 sur 402 · CHAPITRE XXVIIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIIL

Toutes choses ont leur saison.

Ceulx qui apparient Caton le Censeur au jeune Caton, meurtrier de soy mesme, apparient deux belles natures et de formes voisines. Le premier exploicta la sienne à plus de visages, et precelle en exploicts militaires et en utilité de ses vacations publicques ; mais la vertu du jeune, oultre ce que c'est blasphème de luy en apparier nuli' aultre en vigueur, feut bien plus nette ; car qui deschargeroii d'envie et d'ambition celle du censeur, ayant osé chocquer l'honneur de Scipion, en bonté et en toutes parties d'excellence de bien loing plus grand , et <[ue luy, et que tout aultre homme de son siècle?

Ce qu'on dici-*, entre aultres choses, deluv, qu'»*n son extrême vieillesse il se meit à apprendre la langue grecque, d'un ardent appétit, comme pour assouvir une longue soif, ne me

(1) nÊxoD., I, 9Z; Plct., de la Vatignité d'Hérodote, p. 858. J. V. L.

(2) Vous trouverez ce fait, avec toutes ses circonstances, dans la Chrnniqur de Carion, refondue par Mélanchthon et Gaspard Peucer, son gendre, I. IV, p. 700, et dans les AnnaiesdeSiWsie, compilées en laiin par Joachim Cureus.p. 233. G.

P) La haine.

;4) Plct., Caum le Censeur, e. 1. G,

semble pas luy estre fort honnorable: c'est proprement ce que nous disons : « Relumber en enfantillage. » Toutes choses ont leur .snison , les bonnes et tout; et je puis dire mon paienosire hors de propos; comme on défera T. Quintius Flaminius de ce qu'estant gênerai d'armée on l'a voit veu à quartier, sur l'heure du conflict, s'amusant à prier Dieu, en une battaille qu'il gaigna*.

Imponil finem sapiens et rébus honesiis*.

Eudemonidas, veoyant Xenocraîes fort vieil s'empresser aux leçons de son eschole : «Quand sçaura cestuy cy , dict il. s'il apprend eneores^!» Et Philopœmen, à ceulx qui hault louoient le roy Ptolemaeus de ce qu'il durcissoit sa personne touts les jours à lexercice des armes : « Ce n'est, dict il, pas chose louable à un roy de son aage de s'y exercer; il les debvroit hormais * relléement employer^. Le jeune doibt faire .ses appre.sts: le vieil en jouir, disent les sagesS; et le plus grand vice qu'ils remarquent en nous, c'est que nos désirs rajeunissent sans cesse -, nous recommenceons tousjours à vivre.

Rostre estode et nostre envie debvroient quciquesfois sentir la vieillesse. Nous avons le pied à la fosse; et nos appétits et poursuiites ne font que naistre :

Tu secanda marmora Lacas sub ipsum fiinus, et, sepulcri Immemor, struis domos'.

Le plus long de mes desseings n'a pas un ah d'estendue : je ne pense désormais qu'à finir , me desfoys de toutes nouvelles espérances et entreprinses, prends mon dernier de congé touts les lieux que je laisse, et me despossede touts les jours de ce que j'ay : Olim jam nec péril quidquam mihi, nec acquiritur plus superest viatici quam viœ^.

(i) PLirr., Comparaison de T. Q. Flamtùus avec miopre^ eu c. 2. C.

(8) Même dans la vertu, le sage sait s'arrélcr. Jcy.,m, 4M. — Ici Montaigne détourne les paroles de ce poète du .th» qu'elles ont dans l'original, où elles signifient tout autre chose. C.

(3) Plct. , Apophthegmea des Lacéd^moniens.

(4) Dé.iùrmal's.

(5) Plct., Philopœmen, c. lî. G.

(6) SÉ.'< , EjHSt. 56. J. V. L.

(7) Vous laiies tailler des marbres à la Teille de mourir ; vous bâlisjsez une maison, et il faudrait songer à un tombeau. Ho». Od., n. 18, 17.

(8) i>epuis longtemps je ne perds ni qe gagne;... il me reste

ESSAIS DE MONTAIGNE

nxij et, quem dederal cursim fortuna, peregiK

C'est enfin tout le soulagement que je treuve en ma vieillesse, qu'elle amortit en moy plusieurs désirs et soings de quoy la vie est inquiétée; le soing du cours du monde, le seing des richesses, de la grandeur, de la science, de la santé, de moy. Cestuy cy apprend à parler lors qu'il luy fauli apprendre à se taire pour jamais On peult continuer à tout temps l'estude, non pas Tescliolage : la soite chose qu'un vieillard abécédaire "^ !

Diversos diversa juvant ; non omnibus annis Omnia convenlunl^.

S'il fault estudier, estudions un estude sortable à nostre condition, à fin que nous puissions respondre, comme celùy à qui, quand on demanda à quoy faire ces estudes en sa décrépitude : « A m'en partir meilleur, et plus à mon ayse, •» respondict il. Tel estude feut celuy du jeune Caton, sentant sa fin prochaine, qui se rencontra au discours de Platon, de Teiernité de l'ame ; non comme il fault croire, qu'il ne feust de longtemps garny de toute sorte de munitions pour un tel deslogemont ; d'asseurance, de volonté fern»e et d'instruction, il en avoit plus que Platon n'en a en ses escripts; sa science et son courage estoient, pour ce regard, au dessus de la philosophie : il print ceste occupation, non pour le service de sa mort ; mais comme celuy qui n'interrompit pas seulement son sommeil en l'importance d'une telle délibération, il continua aussi sans chois et sans changement ses estudes avec les aultres actions accoustumées de sa vie. La nuict* qu'il veint d'esire ret'u-sé de la preture, il la passa à jouer; celle en laquelle il debvoit mourir, il la passa à lire: la perte ou de la vie ou de l'office, tout luy feui un.

plus (l(> provisions que dP ohemiii à fairf . Sén., Epint. 77.

(I) J'ai vécu, j'ai fourni la carrière que m'avafl donnée la forluiif. ViRG. Eni'ide, [V, «i53.

(%) Monl.iiî^iie tr.iduii Senéqce, Episl.ôG: Turpiset ridicula res e^l r\eiiieiiiarius seneûci. V. L.

p) Los lioinines aiment de? choses diverses : toute ctiose ne convient pas à tout dge. Pseudo-G \lli:s, I, 104.

(4) Ces mots, jusqu'A la fin du cliapitre, sont traduits de SÉ- NÈQCR, Epist. 71 et 104. G.

Page 1