‹ OEuvres. Vec une notice biographiqueChapitre 262 sur 402 · LIVRE II, CHÂP. XXIX · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHÂP. XXIX

aultres vrayement philosophes, de faire respondre sa vie à sa docirine. El, parce qu'il maimenoii la fuiblesse du jugement humain estre si extrême que de ne pouvoir prendre part y ou inclination, et le vouloit suspendre perpétuellement balancé, regardant et accueillant toutes choses comme indifférentes, on conte • qu'il se mainienoit tousjours de mesme façon et visage : s'il avoit commencé un propos , il ne laissoii pasde l'achever, bien que celuy àqui il parloit s'en feust allé ; s'il alloit, il ne rompoit son chemin pour empeschement qui se preséniast, conservé des précipices, du heurt descharrettes, et aultres accidents, par ses amis 2; car, de craindre ou éviter quelque chose, c'eust esté chocquer ses propositions, qui ost oient aux sens mesmes toute eslection et certitude. Quelquesfois il souffrit d'estre incisé et cautérisé, d'une telle constance qu'on ne luy en veit pas seulement ciller les yeulx. C'est quelque chose de ramener l'ame à ces imaginations ; c'est plus d'y joindre les elfects; toutesfois il n'est pas impossible : mais de les joindre avecques telle persévérance et constance, que d'en establir son train ordinaire, certes, en ces entreprinses si csloingnees de l'usage commun, il est quasi incroyable qu'on le puisse. 'Voylà ppurquoy , comme il feut quelquesfois rencontré en sa maison, tansant bien aspremenl avecques sa sœur, et luy estant reproché de faillir en cela à son indifférence : » Quoy, dict il, faut il qu'encores ceste femmelette serve de tesmoignage à mes règles? » Une aultre fois qu'on le veit se deffendre d'un chien : « Il est, dict il, très difficile de despouiller entièrement l'homme, et se fault mettre en debvoir et efforcer de combattre les choses, premièrement par les effects, mais au pis aller par la raison et par les discours s. »

Il y a environ sept ou huict ans qu'à deux lieues d'icy, un homme de village, qui est encores vivant, avant la teste de long temps rom-

H) DioG. Laercb, re, 63. c.

(2) Dior,. LiEBCç, IX, 62. — Montaigne dit posiihrpnienl aitleursque ceux qui peignent Pyrrhou « stupide et imniQt)ile, pre- « nant un train de vie farouche et inassoc able, attendnnt le « heurt des charrettes, se présentant aax précipices, refasanl 1 de s'accoramoder auT lois, » enctiérisïent sur sa doctrine. Pyrrhon, ajoute-t-il, « n'a pas voulu se faire pierre ou souche; n il a voulu se faire homme vivant, discourant et r lisonnant, «'jouissant de louis plaUlrs et commodllcs naturelles, etc. » I,. n, c. 12. C.

P) Dioc. L\F.RCE, rx, oc. c.

pne par la jalousie de sa femme, revenant un jour de la besongne, et elle le bienveignant * de ses criailleries accousiumées, enira en ulle furie que sur le champ, à tout la serpe qu'il tenoii encores en ses mains, s'estant moissonné tout net les pièces qui la mettoienl en fiebvre, les luy jecta au nez. Et il se dict qu'un jeune gentilhomme desnostres, amoureux et gaillard, ayant, par sa persévérance, amolli enfin le coeur d'une belle maistresse, désespéré de ce que, sur le poinct de la charge, il s'estoii trouvé mol luy mesme et desfailly, et que

Non viriliier Iners sentie pénis ejciuleral caput ',

il s'en priva soubdain revenu au logis, et l'envoya , cruelle et sanglante victime , pour la purgation de* son offense. Si c'eust esté par discours et religion , comme les presbtres de Cybele,que ne dirions nous d'une si haultaine entreprinse?

Depuis peu de jours, à Bergerac, à cinq lieues de ma maison, contremont la rivière de Dordoigne, une femme ayant esté tormeniée et battue, le soir avant, de son mary, chagrin et fascheux de sa complexion, délibéra d'eschapper à sa rudesse au prix de sa vie ; et s'estant, à son lever, accointée de ses voisines comme de coustume. leur laissant couler quelque mot derecommendaiion de sesaffaires, prenant une sienne sœur par la main,- la mena avecques elle sur le pont, et, après avoir prins congé d'elle, comme par manière dé jeu, sans montrer aultre changement ou altération, se précipita du hault en bas en la rivière, où elle se perdit. Ce qu'il y a de plus en cecy, c'est que ce conseil meurit une nuict entière dans sa teste.

C'est bien aultre chose des femmes indiennes ; car estant leur coustume, aux maris, d'avoir plusieurs femmes, et à la plus chère d'elles de se tuer après son mary, chascune, par le desseing de toute sa vie, vise à gaigner ce poinct et cest advantage sur ses compaignes; et les bons offices qu'elles rendent à leur mary ne

(1) L'accueillant pour s'a bienvenue. — Bienreigner, comi/er excipere cdiqvem. Xicot.

{i) lA partie dont il attendait le plus de service D*avait donné aucun signe de vigueur. Tib., Priap., carra M. — Montaiifiift met ici ejrtuterat au lieu d'ejciulit qui est dans Tori^nal. Ces fragments ou ces Priapées ont été recueillis et publiés à la suile du Pétrone vartonmi, édiU de 1668. C.

ESSAIS DE MONTAIGNE

regardent aoltre recompense que d'estre préférées à la compaignie de sa mort.

....Vbi mortifero jacia est fax uliima leclo,

Uxornin fiisis slat pin lurba comin :

El rertamen hubent letlii, quœ viva sequatur

ConjiKjium : pudor est von liniissemori. Ardent victrices, et (lammœ peciora prœbent,

Imponuntque suis ont perusta viris*.

Un homme escrit cncores en nos jours avoir veu en ces nations orientales ceste coustume en crédit, que non seulement les femmes s'enterrent après leurs maris, mais aussi les esclaves desquelles il a eu jouissance ; ce qui se faict en ceste manière : Le mary estant trespassé, la veufve peult, si elle veult (mais peu le veulent), demander deux ou trois mois d'espace à disposer de ses affaires. Le jour venu, elle monte à cheval, parée comme à nopces, et d'une contenance gaye, va, dict elle, dormir avecques son espoux, tenant en sa main gauche un mirouer, une flesche en l'aultre; s'estant ainsi promenée en pompe, accompaignée de ses amis et parents et de grand peuple en feste, elle est tantost rendue au lieu publicque destiné à tels spectacles : c'est une grande place, au milieu de laquelle il y a une fosse pleine de bois, et joignant icelle, un lieu relevé de quatre ou cinq marches, sur lequel elle est conduicte, et servie d'un magnifique repas, après lequel elle se met à baller et à chanter, et ordonne, quand bon luy semble, qu'on allume le feu. Cela faict, elle descend, et, prenant par la main le plus proche des parents de son mary, ils vont ensemble à la rivière voisine, où elle se despouille toute nue, et distribue ses joyaux et vestements à ses amis, et se va plongeant dans l'eau, comme pour y laver ses péchés; sortant de là, elle s'enveloppe d'un linge jaune de quatorze brasses de long; et, donnant derechef la main à ce parent de son mary, s'en revont sur la motte, où elle parle au peuple et recommende ses enfants, si elle en a. Entre la fosse et la motte on tire volontiers un rideau, pour leur oster la veue de ceste fornaise ardente, ce qu'aulcunes deffendent, pour tesmoigner plus de courage. Finy qu'elle a de dire, une femme luy présente un vase

(!) Lorsque la torche funèbre est lancée sur le bûcher, on Yoil à l'entour les épouses échevelées se disputer l'honneur de mourir et de suivre leur époux : survivre est une honte pour elles. Celle qui sort victorieuse de ce combat se précipite dans les flammes, et, dune bouche ardente ^ embrasse en mourant son époux qui p'est plus, prop.j lll, 13, 17

plein d'huile à s'oindre la teste et tout le corps, lequel elle jecte dans le feu quand elle en a faict, et en l'instant s'y lance elle mesme. Sur l'heure, le peuple renverse sur elle quantité de busches pour l'empescher de languir, et se change toute leur joye en dueil et tristesse. Si ce sont personnes de moindre estoffe, le corps du mort est porté au lieu où on le veult enterrer, et là mis en son séant, la veufve, à genoux devant luy, l'embrassant estroictement, et se tient en ce poinct pendant qu'on bastit autour d'eulx un mur, qui, venant à se haulser jusqucs à l'endroict des espaules de la femme, quelqu'un des siens, par le derrière, prenant sa teste, luy tord le col; et rendu qu'elle a l'esprit, le mur est soubdain monté et clos, où ils demeurent ensepvelis

En ce mesme pais il y avoit quelque chose de pareil en leurs gymnosophistes, car, non par la contrainte d'auliruy, non par l'impétuosité d'un' humeur soubdaine, mais par expresse profession de leur règle, leur façon estoit, à mesure qu'ils avoient attainct certain aage, ou qu'ils se veoy oient menacés par quelque maladioi, de se faire dresser un buchier, et au dessus un lict bien paré; et après avoir festoyé joyeusement leurs amis et cognoissants, s'aller planter dans ce lici en telle resolution que, le feu y estant mis, on ne les veisl mouvoir ny pieds, ny mains* ; et ainsi mourut l'un d'eulx, Calanus, en présence de toute l'armée d'Alexandre le Grande. Et n'esloit estimé entre eulx, ny sainct, ny bienheureux, qui ne s'estoit ainsi tué, envoyant son ame purgée et purifiée par le feu, après avoir consommé tout ce qu'il y avoit de mortel et terrestre. Ceste constante préméditation de toute la vie, c'est ce qui faict le miracle.

Parmy nos aultres disputes, celle du Fatum s'y est meslée; et, pour attacher les choses advenir et nostre volonté mesmes à certaine et inévitable nécessité, on est encores sur cesl argument du temps passé : « Puisque Dieu preveoit toutes choses debvoir ainsin advenir, comme il faict sans doubte, il fault doncques qu'elles adviennent ainsin. » A quoy nos maistres respondent : « Que le veoir que quelque chose advienne, comme nous faisons, et Dieu

(t) QUI'NTF.-CI'RCE, VIII, 9; Strabon, liv. XV, p. 1013, l. n, édit. d'Amsterdam. 1707. G.

, ;si PtuT., Alexandre, c. 21.C.

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