‹ OEuvres. Vec une notice biographiqueChapitre 266 sur 402 · CHAPITRE XXXÏ · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXÏ

De la cholere.

Plutarque est admirable par tout, mais princinalement où il juge des actions humaines. On peult veoir les belles choses qu'il dict, en la comparaison de Lycurgus et de >'uma, sur le propos de la grande simplesse que ce nous est, d'abandonner les enfants au gouvernement et à la charge de leurs pères. La plus part de nos polices, commedict Aristote^, laissentà chacun, en manière des cyclopes, la conduicte de leurs femmes et de leurs enfants, selon leur folle et indiscrète fantaisie; et quasi les seules lacedemonienne et cretense ont commis aux loix la discipline de l'enfaQce. Qui ne veoid qu'en un estât tout despend de ceste éducation et nourriture? et cependant, sans aulcune discrétion, on la laisse à la mercy des parents, tant fols et meschants qu'ils soient.

Entre auUres choses, combien de fois m'a il prins envie, passant par nos rues, de dresser une farce pour venger des garsonnets que je veoyois escorcher, assommer et meurtrir à quelque père ou mère furieux et forcenés de cholere! Vous leur veoyez sortir le feu et la rage des yeulx,

Rabiejecur incendetue, feruntur

(t) L'homme ne s étonne pas de ce qu'il voit souvent, quoiqu'il en ignore la cause. Si ce qu'il na Jamais vu arrive, c'est un prodige pour lui. Cic, de Divinat, II, 22.

12 Morale à yicomaque, X, 9, où se trouve cité Je passa^p d'Homère sur les cy dopes, Odyssée, IX, ti4. C

ESS\IS DE MONTAIGNE

Prcecipiles ; ut taxa jugis aorupta, quitus tnons I

Subtrahitv.r, clivoque latus prudente recedit ',

(et. selon Hippocrates, les plus dangereuses maladies sont celles qui desfigurent le visage), atout^ une voix trenchante et esclatante, souvent contre qui ne faict que sortir de nourrice. Et puis les voylà estropiés, estourdis de coups ; et nostre justice qui n'en faict compte, comme si ces esboittements et eslochements^ n'estoient pas des membres de nostre chose publicque :

Gratum est, quod patrias civem populoque dedisti. Si facis ut patriœ sit idoneus, uiilis agris, Vtilis et bellorum et pacis rébus agendis *.

Il n'est passion qui esbranle tant la sincérité des jugements que la cholere. Aulcun ne feroit double de punir de mort le juge qui, par cholere, auroit condamné son criminel ; pourquoy est il non plus permis aux pères et aux pédantes de Ibuetier les enfants et les chastier estants en cliolere? ce n'est plus correction, c'est vengeance. Le chasiiementtientlieu de médecine aux enfants ; et souffririons nous un médecin qui feust animé et courroucé contre son patient?

Nous mesmes, pour bien faire, ne debvrions jamais mettre la mainsur nos serviteurs tandis que la cholere nous dure. Pendant que le pouls nous bat et que nous sentons de Tesmotion, remettons la partie; les choses nous sembleront à la vérité aultres quand nous serons r'accoysés^ et refroidis. C'est la passion qui commande lors, c'est la passion qui parle, ce n'est pas nous ; au travers d'elle, les faultesnoas apparoissentplus grandes, comme le corps au travers d'un brouillas^. Celuy qui a faim use sa viande; mais celuy qui veuli user de chasiiement n'en doibt avoir faim ny soif. Et puis, les chastiements qui se font avecques poids et discrétion se receoivent bien mieux et avecques | lus de fruict de celuy qui les souffre; aulirement, il ne pense pas avoir esté justement condamné par un homme agité

(1) Ils sont emportés par leur rage, comme un rocher qui, tout à coup perdant son point d'appui, se |)récipile du haut de la montagne où il était suspendu. Jcv., VI, 647.

i2i Avec.

i5) Dislocation, d'exlocare.

(4) La patrie te sait bon gré de lui avoir donné un nouveau citoyen, pourvu que tu le rendes propre à la servir, soit en laliouranl la terre, soit dans les camps, soit dans les arts de la paix. Juv., XIV, 70.

..5.' Rapnis'S, de oi, tranquille.

(Gj l'assage emprunté de l'iuiarque. Comment II faut refréner la colère, c. 11, cl dan» les propres termes d'Aniyol, i.\.h.

d'ire et de furie ; et allègue, pour sa justification, les mouvements extraordinaires de son maistre, l'inflammation de son visage, les serments inusités, et ceste sienne inquiétude et précipitation téméraire :

ra tument ira, nigrescunt sanguine vence, Lumina Gorgoneo sœvius igné micanl^.

Suétone^ récite que Caïus Rabirius ayant esté condamné par César, ce qui luy servit le plus envers le peuple, auquel il appella, pour luy faire gaigner sa cause, ce feut l'animosité et l'aspreté que César avoit apporté en ce jugement. Le dire est aullre chose que le faire ; il fault considérer le prescbe à part, et le preseheur à part. Ceulx là se sont donné beau jeu en nostre temps, qui ont essayé de choquer la vérité de nostre Eglise par les vices de ses mii.istres-, elle tire ses tesmoignages d'ailleurs; c'est une sotte 1 façon d'argumenter, et qui rejecteroit toutes ■ choses en confusion- un homme de bonnes mœurs peult avoir des opinions faulses ; et un mcschant peult prescher vérité, voire celuy qui ne la croit pas. C'est sans doubte une belle harmonie, quand le faire et le dire vont ensemble ; et je ne veux pas nier que le dire, lors que les actions suy vent, ne soit de plus d'auctorité et efficace; comme disoit Eudamidas^, oyant un philosophe discourir de la guerre : « Ces propos sont beaux ; mais celuy qui les tient n'en est pas croyable, car il n'a pas les aureilles accoustumées au son de la trompette : » et Cleomenes*, oyant un rhetoricien haranguer de la vaillance, s'en print fort à rire ; et, l'aultre s'en scandalisant, il luy dict : « J'en ferois de mesme si c'estoit une arondelle qui en parlast ; mais si c'estoit une aigle, je l'orrois volontiers. » J'apperceois, ce me semble, es escripts des anciens, que celuy qui dict ce qu'il pense l'assené bien plus vifveinent que celuy qui se conirefaict. Oyez Cicero parler de l'amour de la liberté; oyez en parler Brutus; les escripts mesmes vous sonnent que cestuy cy estoit homme pour l'acheter au prix de la vie. Que Cicero, père d'éloquence, traicte du mespris de la mort , que Seneque en traicte aussi ;

(1) Son visage est bouffi de colère, ses veines se gonflent et deviennent noires, ses yeux élincellenl d'un feu plus ardent que celui des yeux de la Gorgone. Ovide, de Arte amandi, III,

(2) Vie de César, c. 12. C.

(3} Plut. , Apnplitheç,rnes des Làcédémonient. C. (4) ID., ibiU.

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