LIVRE II, CHAP. XXXI
celay là traisne languissant, et vous sentez qu'il vous veuli resouldrf do chose de quoy il n'est pas résolu; il ne vous donne point de cœur, car luy mesme n'en a point ; Taulire vous anime et entlamme. Je ne veois jamais aucieur, mesmenient de eeulx qui traictent de la vertu et des actions, que je ne recherche curieusement quel il a esté ; car les ephores, à Sparte, voyants un homme dissolu proposer au peuple un advis utile, luy commandèrent de se taire, et prièrent uu homme de hien de s'en attribuer l'invention et le pro|)Oser'.
Les escripts de Plutarque, à les bien savourer, nous le descouvrent assez, et je pense le cognoistrejusquesdans l'ame; si vouidrois je que nous eussions quelques mémoires de sa vie. Et me suis jeclé en ce discours à quartier, à propos du bon gré que je sens à Aul . Gellius- de nous avoir laissé par escript ce conte de ses mœurs, qui revient à mon subject de la cholere. Un sien esclave, mauvais hommeet vicieux, maisqui avoit les aureilles aulcuneraent abbruvées des leçons de philosophie, ayant esté, pour quelque sienne faulie, despouillé par le commandement de Plutarque, pendant qu'on le fouettoit. grondoit au commencement, «que c'estoit sans raison, et qu'il n'avoit rien faict : » mais enfin, se mettant à crier et injurier bien à bon escient son maistre, luy reprochoit « qu'il n'estoit pas philosophe comme il s'en vantoit; qu'il luy avoit souvent ouï dire qu'il estoit laid de se courroucer, voire qu'il en avoit faict un livre ; et ce que lors, tout plongé en cholere, il le faisoit si cruellement battre, desmentoit entièrement ses escripts. » A cela Plutarque. tout froidement et tout rassis; « Comment, diet il, rustre, à quoy juges tu que je sois à ceste heure courroucé? Mon visage, ma voix, ma couleur, ma parole, te donne elle quelque tesmoignage que je .sois esmeu? Je ne pense avoir ny les yeulx effarouchés, ny le visage troublé, ny uncry effroyable. Rougis je? escume je? m'eschappe il de dire chose de quoy j'aye à me repentir? tressauls je? frémis je de courroux ? car, pour te dire, ce sont là les vrais signes de la cholere. » El puis, se desiournant à celuy qui fouettoit : « Continuez, luy dict il, tousjours vostrebesongne, pendant que cestuy cy et moy disputons. » Voylà son conte.
ArchytusTarentinus, revenant d'une guerre
(1) Aclc-Celle, xvin, 3.
où il avoit esté capitaine gênerai, trouvant tout plein de mauvais mi-snage en sa maison, et ses terres en friche, par le mauvais gouvernement de son receveur , et l'ayant faict appeller : - Va, luy dict il, que, si je n'estois en cholere, je t'estrillerois bien* ! » Platon de mesme, s'estant eschauffé contre l'un de ses esclaves, donna à Speusippus charge de le chastier. s'excusani d'y mettre la main luy mesme, sur ce qu'il estoit courroucé'. Charillus, Lacedemonien , à un Elote qui se portoit trop insolemment et audacieusement envers luy: «Par les dieux, dict il, .si je n'estois courroucé, je te ferois tout à ceste heure mourir^. «
C'est une passion qui se plaist en soy et qui se flatte. Combien de fois, nous estants esbranlés sous une faulse cause, si on vient à nous présenter quelque bonne deffense ou excuse, nous despitons nous contre la vérité mesme et l'innocence? J'ai retenu à ce propos un merveilleux exemple de l'antiquité : Piso, personnage partout ailleurs de notable vertu, s'estant esmeu conire un sien soldat , de quoy revenant seul du fourrage il ne îuy sçavoit rendre compte où il avoit laissé un sien compaignon, teint pour avéré qu'il l'avoil tué et le condamna soubdain à la mort. Ainsi qu'il estoit au gibet, voycy arriver ce compaignon esgaré: toute l'armée en feit grand' feste, et après force caresses et accollades des deux compaignons, le bourreau meine l'un et Taultre en la présence de Piso, s' attendant bien toute l'assistance que ce luy seroit à luy mesme un grand plaisir. Mais ce feut au rebours: car, par honte et despii, son ardeur, qui estoit encores en son effort, se redoubla, et, d'une subtilité que sa passion luy fournit soubdain, il en feit trois coulpables, parce qu'il en avoit trouvé un innocent, et les feit despescher touts trois : le premier soldat, parce qu'il y avoit arrest contre luy ; le second, qui s'estoii esgaré. parce qu'il estoit cause de la mort de son compaignon ; et le bourreau, pour n'avoir obeï au commandement qu'on luy avoit faict.
Ceulx qui ont à négocier avecques des femmes testues peuvent avoir essa\ é à quelle rage
(I) Cic, Tusc. quœsl., IV, 36; de Republica, I 38; Talère, 51 vxniE, IV, I, ejcl. I ; L.vctasce, de Ira Dei, c. 18; S. A:iib£Oise, de Ofpc, I, 21, etc. J. V. L.
l2) SE.N.,de/ra,in, 12.C.
(3) Plct., Apophtegmes. C.
ESSAIS DE MONTAIGNE
on les jecte quand on oppose à leur agitation le silence et la Iroidcur, et qu'on desdaigne de nourrir leur courroux. L'orateur Celius estoit merveilleusement cholere de sa nature : à un qui souppoit en sa compaignie, homme de molle et doulce conversation, et qui, pour ne l'esmouvoir, prenoit party d'approuver tout ce qu'il disoit et d'y consentir , luy, ne pouvant souffrir son chagrin se passer ainsi sans aliment: « ï\'ie moy quelque chose, de par les dieux ! dict il, afin que noiis soyons deux * . »» Elles, de mesmes, ne se courroucent qu'afin qu'on se contrecourrouce, à l'imitation des lois de l'amour. Phocion,.à un homme qui luy troubloit son propos en l'injuriant asprement, n'y feit aullre chose que se taire, et luy donner tout loisir d'espuiser sa cholere : cela faict, sans aulcune mention de ce trouble, il recommencea son propos en l'endroict oîi il l'avoit laissé 2, Il n'est réplique si picquante comme est un tel mespris.
Du plus cholere homme de France (et c'est tousjours imperfection, mais plus excusable à un homme militaire, car en cest exercice il y a certes des parties qui ne s'en peuvent passer), je dis souvent que c'est le plus patient homme que je cognoisse à brider sa cholere: elle l'agite de telle violence et fureur,
Magno veluli qtium flamma sonore Virgea suggerilur costis undantis aheni, Exsulianlque œslu latines, furit Intus aquaî Fumidus, atque aile spumis exuheral amms; Nec jam se cupil unda ; volât vapor ater ad auras ^ ;
qu'il fault qu'il se contraigne cruellement pour la modérer. Et pour moy, je ne sçache passion pour laquelle couvrir et soustenir je peusse faire un tel effort : je ne vouldrois pas mettre la sagesse à si hault prix. Je ne regarde pas tant ce qu'il faict que combien il luy couste à ne faire pis.
Un aultre se vantoit à moy du règlement et doulceur de ses mœurs, qui est à la vérité singulière : je luy disois que c'estoit bien quelque chose, notamment àceulx, comme luy, d'emi-
(1) Ses., de /en, III, 8.C.
(S) PLVT.Jnslr. pour ceux qid manienl les affaires ttélat, c. 10.
[^) Telle, quand sous l'airain où frissonnent les flots, Vît aride sarment eu pétillant s'erabiase, L'onde frémit, s'agite et bondit dans son vase, Et dans l'air exhalant des tourbillons fuii.eux, S'entle, monte et répand ses bouillons écumeux. Vmc, Ënéiae, VU, 4C2, Irad. de Delilie.
nente qualité, sur lesquels chascun a les yeulx, de se présenter au monde tousjours bien tem[ierés ; mais que le principal estoit de prouveoir au dedans et à soy mesme, et que ce n'estoît pas à mon gré bien mesnager ses affaires que de se ronger intérieurement ; ce que je craignois qu'il feist pour maintenir ce masque et ceste réglée apparence par le dehors.
On incorpore la cholere en la cachant ; comme Diogenes dict à Demosihenes, lequel, de peur d'estre apperceu en une taverne, se reculoit au dedans : « Tant plus tu te recules arrière, tant plus tu y entres i. » Je conseille qu'on donne plustost une buffe 2 à la joue de son valet, un peu hors de saison, que de gehenner sa fantasie pour représenter ceste sage contenance; et aimerois mieulx produire mes passions que de les couver à mes despens : elles s'alanguissent en s'esventant et en s'exprimant : ilvault mieulx que leur poincte agisse au dehors que de la plier contre nous: Omnia viiia in aperto leviora sunt : et tune perniriosissima, quum, simulata sanitate, subsidunt^. j
J'advertis ceulx qui ont loy de se pouvoir courroucer en ma famille : premieremeni qu'ils mesnagent leur cholere, et ne l'espandent pas à tout prix, car cela en empesche l'effect et le poids : la criaillerie téméraire et ordinaire passe en usage, et faict que chascun la mesprise; celle que vous employez contre un serviteur pour son larrecin ne se sent point, d'autant que c'est celle mesme qu'il vousa veu employer cent fois contre luy pour avoir mal reinsé un verre ou mal assis une escabelle : secondement, qu'ils ne se courroucent point en l'air, et regardent que leur reprehension arrive à celuy de qui ils se plaignent ; car ordinairement ils crient avant qu'il soit en leur présence, ël durent à crier un siècle après qu'il est party,
Et secum peiulans amentiacenat ^ :
ils s'en prennent à leur umbre, et poulsent ceste tempeste en lieu où personne n'en est ny chastié ny intéressé que du tintamarre de leur voix, tel qui n'en peuh mais. J'accuse pareil-
(1) Dioc. Laerce, VI, 34 0.
(2) Soulflcl.
(ô) Les maladies de Tâme qui se manifestent sont les plus légères : les plus d;ingcreuses sont celles qui se cachent sous rappareiice de la sanlé. Sen., Episl. 56.
(4) L'iusense, ne se possédant pas, Joml)at contre lui-inénje ' Claudies, in Eulrop.^l, 237.