LIVRE II, CHAP. XXXIII
aussi luy donna un moucheoir exquis en senteur et en ouvrage, duquel elle eust à se servir eu leurs premières approches : meuble qu'elles n'y oublient gueres en ces quartiers là. Ce moucheoir, empoisonné selon la capacité de son art, venant à se frotter à ses chairs esmeues et pores ouverts, inspira son venin si promptement, qu'ayant soubdain changé leur sueur chaulde en froide, ils expirèrent entre les bras l'un de r«ultre».
Je m'en revoys àCaesar. Ses plaisirs ne luy feirent jamais desrobber une seule minute d'heure ny destourner un pas des occasions qui se presentoient pour son aggrandissement : ceste passion régenta en luy si souverainement toutes les auhres et posséda son ame d'une auctorité si pleine qu'elle l'emporta où elle voulut. Certes, j'en suis despit, quand je considère, au demourant, la grandeur de ce personnage et les merveilleuses parties qui est oient en luy ; tant de suffisance en toute sorte de sçavoir qu'il n'y a quasi science en quoy il n'ay t escript 2 : il estoit tel orateur, que plusieurs ont préféré son éloquence à celle de Cicero ; et luy mesme, à mon advis, n'estimoit luy debvoir gueres en eeste partie, et ses deux Anticatons feurent principalement escripts pour contrebalancer le bien dire que Cicero avoit employé en son Caton. Au demourant , feut il jamais ame si vigilante , si actifve et si patiente de labeur que la sienne? et, sans doubte, encores estoit elle embellie de plusieurs rares semences de vertu, je dis vifves, naturelles et noncontrefaictes: ilestoit singulièrement sobre, et si peu délicat en son manger qu'Oppius' recite qu'un jour luy ayant esté présenté à table, en quelque saulse, de l'huile medecinée au lieu d'huile simple, il en mangea largement pour ne faire honte à son
(1) Pandolfe CoUenuccio rapporte ce fait comme un bruit ■vulgaire, mais douteux, Bist. 'iteap., 1. V, p. â46, 247, éd. de Bâle, 1572. Giannone, Istor. ehU. det regno di Xap., XXnr, 8, adopte une tradiliocj différente. Montaigne a fait aussi des cbangements et des additions aux circonstances fabuleuses de ce récit. Voyez les auteurs cités par M. de Sismondi, Hisl. des Mépubliques italiennes, t. Vin, p. 210. J. V. L.
(2) ScET., dans la Yie de César, c. 55 et 56, parle de ses ouvrages de grammaire, d'éloquence, d'histoire ; il cite ses lettres au sénat, à Cicéron, à ses amis, il y a joint des poèmes, une tragédie d'OEdipe, des recueils d'apophthegmes , qu'Auguste détendit de publier. On lui attribuait aussi des livres sur les Augures et une Cosmographie, qui peut-être furent seulement :»mposés par ses ordres. J. V. L.
(3) Dans Scet., César, c. 53. G.
hoste ; une aultre fois, il feit fouetter son boulenger* pour luy avoir servy d'auUre pain que celuy du commtm. Caton mesme avoit accoustumé de dire de luy que c' estoit le premier homme sobre qui se feust acheminé à la ruyne de son païs*. Et quant à ce que ce mesme Caton l'appella on jour yvrongne, cela adveint en ceste façon : estants tout s deux au sénat, où il se parloit du faict de la conjuration de Catilina, de laquelle Caesar estoit souspeçonné, on lay veint apporter de dehors un brevet^, à cachetés: Caton, estimant que ce feust quelque chose de quoy les conjurés l'advertissent, le somma de le luy donner; ce que Cœsar feut contrainct de faire pour éviter un plus grand souspeçon : c'estoit, de fortune, une lettre amoureuse que Servilia, sœur de Caton, luy escrivoit. Caton l'ayant leue, la luy rejecta en luy disant : « Tien, yvrongne* » Cela, dis je, feut plustost un mot de desdaing et de cholere qu'un exprès reproche de ce vice; comme souvent nous injurions ceulx qui nous faschent des premières injures qui nous viennent à la bouche quoyqu' elles ne soyent nullement deues à ceulx à qui nous les attachons : joinct que ce vice que Caton luy reproche est merveilleusement voisin de celuy auquel il avoit surprins Caesar; car Venus et Bacchus se conviennent volontiers , à ce que dict le proverbe ; mais chez moy Venus est bien plus alaigre accompaignée de la sobriété.
Les exemples de sa doulceur et de sa clémence envers ceulx qui l'avoient offensés sont infinis ; je dis oullre cenlx qu'il donna pendant le temps que la guerre civile estoit encore en son progrès, desquels il faict luy mesme assez sentir, par ses escripts, qu'il se servoit pour amadouer ses ennemys et leur faire moins craindre sa future domination et sa victoire. Mais si fault il dire que ces exemples là, s'ils ne sont suffisants à nous tesmoigner sa naïfve doulceurs, ils nous montrent au moins une mer-
(1) Dans StnÉT., César, c. «8.— Chez les Romains, tons les artisans étaient des esclaves. E. J.
(ï) lD.,iWd.,c.53. C.
(3) Un biUet.
(4) Pmr., Caton cTVtique, c. 7. C.
(5) Montaigne, liv. II, c. 11 (t. n, p. 479), parle avec plus d« justesse de cette prétendue clémence de César. Suétone même, c. 75, compte dans la vie de César quelques actes de cruauté, et il n'a pas tout dit. N'était-ce point, par exemple, une tyrannie que de condamner sans jugement à uu exil étemel, et de prirer ainsi de tons leurs droits de cttoyen, les Piaacius, les
ESSAIS DE MONTAIGNE
vielleuse confiance et grandeor de courage en ce personnage : il iuy estadvcnu souvent de renvoyer des armées toules entières à sonennemy après les avoir vaincues, sans daigner seulement les obliger par serment sinon de le favoriser, au moins de se contenir sans Iuy faire la guerre : il a prins trois et quatre fois tels capitaines de Pompeius et autant de fois remis en liberté* : Pompeius declarolt sesennemys touts ceulx qui ne l'accompaignolent à la guerre ; et kiy, feit proclamer qu'il tenoit pour amis touts setilx qui ne bougeoient et qui ne s'armoient ÉQTectuellement contre Iuy 2; A ceulx de ses ca- !»f£aines qui se desrobboient de Iuy pour aller Tirendre aultre condition, il renvoyoit encores les armes, chevaulx et équipages : les villes qi'il avoit prinses par force, il les laissoit en liberté de suyvre tel party qu'il leur plairoit, ne leur donnant aultre garnison que la mémoire de sa doulceur et clémence : il deffendit, le jour de sa grande battaille de Pharsale, qu'on ne meist qp'à toute extrémité la main sur les citoyens -omains^. Voylà des traicts bien hazardeux, sebn mon jugement : et n'est pas merveille si, ax guerres civiles que nous sentons, ceulx qui îombattent comme Iuy Testât ancien de leur pais n'en imitent l'exemple ; ce sont moyens ex- *raordinaires et qu'il n'appartient qu'à la fortune deCaesar et à son admirable pourvoyance de heureusement conduire. Quand je considère la grandeur incomparable de ceste ame, j'excuse la victoire de ne s'estre peu despeslrer de Iuy, voire en ceste très injuste et très inique cause.
Pour revenir à sa clémence, nous en avons plusieurs naïfs exemples au temps de sa domlaation, lorsque, toutes choses estant reduictes en sa main, il n'avoit plus à se feindre. Caius Memmius avoit escript contre Iuy des oraisons srès poignantes ausquelles il avoit bien aigre- »ent respondu ; si ne laissa il bientost après layder à le faire consuH. Caius Cal vus, qui avoit faict plusieurs epigrammes injurieux conire luv, ayant employé de ses amis pour le reconcilier, Caesar se convia Iuy mesme à Iuy es-
Migklius, lesCécina, qui n'avaient d'autre tort que d'avoir défendu le sénat et les lois? J. V. L.
(i) Cn- Magius !*• Vibullius Rufus, etc. César, de Bell, r»»'., i, 84; m, 10, etc. J. V. L.
(« SoET., César, c. 7S. C
(4) 11., ibid., e. 73. G.
crire le premier; et nostre bon Catulle, qui l'avolt testonné si rudement sous le nom de Mamurra», s'en estant venu excuser à Iuy, il le feit ce jour mesme soupper à sa table*. Ayant esté adverty d'aulcuns qui parloient mal de Iuy, il n'en feit aultre chose que déclarer, en une sienne harangue publicque, qu'il en estoit adverty'. Il craignoit encores moins ses ennemis qu'il ne les haïssoit : aulcunes conjurations et assemblées qu'on faisoit contre sa vie ayant esté descouvertes, il se contenta de publier, par edit. qu'elles Iuy estoient cogneues, sans aultrement en poursuyvre les aucteurs*. Quant au respect qu'il avoit à ses amis, Caius Oppius voyageant avecques Iuy et se trouvant mal, il Iuy quita un seul logis qu'il y avoit et coucha toute la nuict sur la dure et au descouvert**. Quant à sa justice, il feit mourir un sien serviteur qu'il aimoit singulièrement, pour avoir couché avecques la femme d'un chevalier romain, quoyque personne ne s'en plaignist^. Jamais homme n'apporta ny plus de modération en sa victoire, ny plus de resolution en la fortune contraire.
Mais toutes ces belles inclinations feurent altérées et estouffées par ceste furieuse passion ambitieuse à laquelle il se laissa si fort emporter, qu'on peult ayséement maintenir qu'elle tenoit le timon et le gouvernail de toutes ses actions ; d'un homme libéral, elle en rendit un voleur publicque pour fournir à ceste profusion et largesse, et Iuy feit dire ce vilain et très injuste mot, que si les plus meschants et perdus hommes du monde Iuy avoient esté fidèles au . service de son aggrandissement, il lescheriroit et advanceroit de son pouvoir, aussi bien que les plus gents de bien"^; l'enyvra d'une vanité si extrême qu'il osoit se vanter, en présence de ses concitoyens, «d'avoir rendu ceste grande republicque romaine un nom sans forme et sans corps;» et dire «que ses responses debvoient meshuy servir de loi\*;'»et recevoir assis le corps du sénat venant vers luy^ : et souffrir
(l)CAT., Carm. 20.J. V.L.
(2) SCET., César, c. 73. C.
(3) ID., ibid., c. 75. C.
(4) ID., ibid. C.
(5) ID., ibid., c. 78. C.
(6) ID., ibid., c. 48. C.
(7) ID., ibid., c. 79. C.
(8) ID., ibid., c. 77. C.
(9) iD., ibid. c. '.S. C