‹ OEuvres. Vec une notice biographiqueChapitre 285 sur 402 · LIVRE 11, CHA!\ XXXVH · texte numérisé non relu

LIVRE 11, CHA!\ XXXVH

voire avecques empirement et dommage. C'-est du grand Platon* que j'apprins nagueres que, de trois î>t)ries de mouvements qui nous appartiennent, le dernier et le pire est celuy des purgaiions, que nul homme, s'il n'est fol, ne doibi entreprendre qu'à l'extrême necei.8ité. On va troublant et esveillant le mal, par oppositions contraires; il lault que ce soit la iorme de vivre qui doulcement l'allanguisse et reconduise à sa fin : les violentes liarpades* de la drogue et du mal sont tousjours à nostre perte, puisque la querelle se desmesle chez nous, et que la drogue est un secours infiable, de sa nature eniiemy à nostre santé, et qui n'a accès en nostre estât que par le trouble. Laissons un peu faire : l'ordre qui pourveoid aux pulces et aux taulpes pourveoid aussi aux hommes qui ont la patience pareille, à selaisser gouverner, que les pnices et les taul|;es : npus avons beau crier liibore^ , c'est bien pour nous enrouer, mais non pour l'advancer : c'est un ordre superbe et inipiieux; nostre crainte, noslre desespoir le desgouste et retarde de nostre ayde au lieu de l'y convier ; il doibt au mal son cours, comme à la santé; de se laisser corrompre ei) faveur de l'un, au préjudice desdroicts de l'aultre, il ne le fera pas, il tumberoit en cjesordre. Suyvons, de par Dieu! suyvons:il meipeceulx qui spy vent ; ceulx. qui ne le suy vent p^, iî les eniraisne*, et leur rage, et leur medepinp ensemble. Faites ordonner une purgation à vogtr.e cervelle ; elle y sera mieuLx employée qu'à vostre estomach.

Ondemandoitàun Lacedemonien qui l'avoit faict vivre sain si longtemps: « L'ignorance de la médecine," respondict il; et Adrian l'empereur cripit gans cesse, en mourant : « Qge la pres^ de§ méfiecinç ravpit tué*. » Un roau-

(1) naos le Thnf'e, p. 531. C.

(2) Coups de harpon.

(3) Bihore, tonne dont se servent te? charretiers dq Languedoc pour hâier leurs clievaux ; je le crojs composé des deiix mots latins, via, et foras ou foris. E. J.

(4j Imitation de ce vers de Ses., Epis/. 107:

Bucunt Toli.'iitem fata, DolciUem trabunt.

(5) no).Xc\ tarpei ^xaù.ia. iwwXedav. Xiprilin, Epilom. Dio;<., Fil. Adriani. Je tiens celle citation du Dictionnaire de Bayle, à l'article Hadrien. — On av.iit fait la nicme plainte avaut Adrien, coiuiiic je rapprends de l'iine, qui ciie une épitaplie où l'on (ait dire à un mort : Turba se medicorum perîLsse. yat. Hist.,\\l\, i. c.

vais luicteur se feit n»edecin : « Courage, loi dict Diogenes • , tu as raison , lu mettra* à ceste heure en terre ceulx qui t'y ont mis aultrefois. « Mais ils ont cest heur, selon Nicoclès*. quelle soleil esclaire leur succès, et la terre cache leur faulte. - Etoultre cela, ils ont une façon bien advantageuse à se servir de toutes sortes d'événements ; car, ce que la fortune, ce que la nature ou quelque aultre cause estrangiere ( desquelles le nombre est infiny ), produict en nous de bon et de salutaire , c'est le privilège de la médecine de se l'attribuer; touts les heureux snccès qui arrivent au patient qui est sous son régime, c'est d'elle qu'il les tient; les occasions qui m'ont guary moy, et qui guarissent mille aultres qui n'appellent point les médecins à leurssecours, ils les usurpent en leurs subjects^; et quant aux mauvais accidents, ou ils les desadvouent tout à faict, en attribuant la coulpe au patient, par des raisons si vaines, qu'ils n'ont garde de faillir d'ep treijver tousjours assez bon nombre de telles : « Il a descouvert son bras, il a ouï le bruit d'un coche ,

Rl^edarum travsUut ^reif Yicqrtm in flejçu - ;

on a entr'ouvert sa fenestre ; il s'est couché sur le costé gauche, ou il a passé par sa teste quelque pensement pénible; » somme, une parole, un songe, une œillade leur semble suffisante excuse pour se descharger de faulte; ou, s'il leur plaist, ils se servent encores de cest empirement et en font leurs affaires, par cest aultre moyen qui ne leur peult jamais faillir : c'est de nous payer, lorsque la maladie se treuve reschauifeepar leurs applications, de l'asseurance qu'ils nous donnent qu'elle serqit bien aujtrement empirée sans leurs remèdes; celuy qu'ils ont jecté d'un morfondement* en une fiebvre quotidienne, il eust eu, sans eulx,la continue. Ils n'ont garde de faire maj leur^ besongnes , puisque le doiflinage leur revient à proufit.

(1) Dioc. Laerce, W, Ci C.

(2) l.e mot de Xicoclès se trouve dans le chapitre 146 de la CoUection des moines Auloniu» (i Maximum, ijD|)riniée à la suite de Stobék. Cejte çpjiiraroqie a él«j souvent répétée. C.

(3) tu s' fil (ont hormei^r ^ fé^ar^ Of çauc qi^ te sont mis entre leurs mains. Ç.

(4' i.e bruit des chars eiDt)an'as$# m dêl0W des mes étroites. Jnr., III, ^.

(5) Befroidissemeni.

ESSAIS DE MOr^TAlGNE,

Vrayement ils ont raison de requérir du malade une application de créance favorable : il fault qu'elle le soit, à la vérité, en bon escient et bien soupple . pour s'appliquer à des imaginations si malaysées à croire. Platon disoii bien à propos*, qu'il n'appartenoit qu'aux médecins de mentir en toute liberté, puisque nostre salut despend de la vanité et faulseté de leurs promesses. yEsope, aucteur de très rare excellence, et duquel peu de gents descouvrent toutes les grâces, est plaisant à nous représenter ceste auctorité tyrannique qu'ils usurpent sur ces pauvres âmes affoiblies et abattues par le mal et la crainte ; car il conie^ qu'un malade estant interrogé par son médecin quelle opération il sentoit des médicaments qu'il luy avoit donnés : « J'ay fort sué, » respondit il. « Cela est bon!» dictie médecin. Uneaultrefois il luy demanda encores comme il s'estoit porté depuis: « J'ay eu un froid extrême, leit il, et si ay fort tremblé. — Cela est bon ! » suy vit le médecin. A la troisiesme fois, il luy demanda derecbef comment il se porloit. « Je me sens, dict il, enfler et bouffir comme d'bydropisie. — Voylà qui va bien! » adjousta le médecin. L'un de ses domestiques venant, après, à s'enquérir à luy de son estât : « Cènes, mon amy, respond il, à force de bien estre, je me meurs. »

Il y avoit en /Egypte une loy plus juste, par laquelle le médecin prenoit son patient en charge, les trois premiers jours, aux périls et fortunes du patient; mais, les trois jours passés, c'estoit aux siens propres : car quelle raiscm y a il qu'^scula|;ius leur patron ait esié frappé du fouidre pour avoir ramené Hippolytus de, mort à vie ;

Nam Pnter omvipolens, aliqurm indiguaius ab iimbris Morialem iufeniis ttd Imniiui surgere viias, Ipxe reperioian mediriuœ liilts, et ariis. Fulmine Pliwbiyeuam Stygius delnisii ad undas^ ;

et ses suyvants soient absouls, qui envoyent tant d'ames de la vie à la mort? Un médecin vantoii à Nicoclès son art estre de grande auc-

(1) De la République, III, p. 455. G.

(i) Fable 13, teilalade et le MCOecin. C. ^ (3) JiipilfT iii(li,u;néqnecol an rriminel

Oi^àl aux lois du sor .Trractier un mortel, En (ilon^fa l'invcnleur dnns cp iniSinp Coryle Dont le fils d'Apollon arrroncliit Ilippolyte.

ViKG., Enéide, VU, 770.

torité : « Vrayement c'est mon *, dict Nicoclès, qui peult impunément tuer tant de gents. »

Au demourant, si j'eusse esté de leur conseil, j'eusse rendu ma di.scipline plus sacrée et mystérieuse : ils avoient assez bien commencé -, mais ils n'ont pas achevé de mesme. C'estoit un bon commencement , d'avoir faict des dieux et des daimons aucteurs de leur science, d'avoir prins un langage à part, une escriture à part ; quoy qu'en sente la philosophie, que c'est folie de conseiller un homme pour son proufit,par manière non intelligible . Ut si quis medicus imperel, ut sumat

Terrigenam, herbigradam, domiportam , sanguine cassam '.

C'estoit une bonne règle en leur art, et qui accompaigne toutes les arts. fantastiques , vaines et supernaturelles, qu'il fault que la loy du patient préoccupe, par bonne espérance et asscurance, leur effect et opération, laquelle règle ils tiennent jusques là que le jjIus ignorant et grossier médecin ils le Ireuvent plus propre à celuy qui a fiance en luy que le plus exjjcrimenté et incogneu. Le chois mesme de la j)luspart de leurs drogues est aulcunement mystérieux et divin. Le pied gauche d'une tortue , l'urine d'un lézard, la fiente d'un éléphant, le foye d'une laulpe, du sang tiré soubs l'aile droicle d'un pigeon blanc; et pour nous aultres choliqueux (tant ils abusent desdaigneusement de nostre misère), des crottes de rat pulvérisées, et telles autres singeries qui ont plus le visage d'un enchantement magicien que de science solide. Je laisse à part le nombre impair de leurs pillures,la destination de certains jours et festes de Tannée, la distinction des heures à cueillir les herbes de leurs ingrédients, et ceste grimace reharbatifve et prudente de leur port et contenance, de quoy Pline mesme se mocque. Mais ils ont failly, veulx je dire, de ce qu'à ce

(1) Mon sert à airnmor plus forloment. Cetto réponse de Xicoclès se trouve dans le flia|)ltre I4fi delà CoUerlion des moines Anlonius et Slaximus, imprimée à la suite de Sto- BF.E. C.

(2) Comme si un médecin ordonnait à un malade de prendre

Un cnFaiit de la terre, eiratil sur le gazon, Priié d'o» el de sang, el portant sa maison.

Le vers lalin se trouve dans Cic, de Dirinal., Il, 64; et il ajtjule: « Au lieu de dire avec tout le monde, un limiçon, » c'est-à-dire, peut-cire, des houillons de lluiacons. Voyez le recueil de Lilio Giraldi, intitulé : Muiyinala, t. Il, p. c.âu de ses œuvres comc-lèies, leyde, 1696. i. \. L.

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