LIVRE 11, CHAP. XXXVII
beau commencement ils n'ont adjousté cecy , de rendre leurs assemblées et consultations plus religieuses et secrètes : aulcun homme profane n'y debvoit avoir accès, non plus qu'aux secreU'S cerimonies d'/Esculape; car il advient de ceste faulte que leur irrésolution, la foiblesse de leurs arguments, divinations et fondements, l'asprelé de leurs contestations*, pleines de liaine, de jalousie , et de considération particulière, venants à estre descouvertes à un chascun, il faull estre merveilleusement aveugle si on ne se sent bien bazardé entre leurs mains. Qm veid jamais médecin se servir de la receptede son coiupaiguon sans y reirenclierou adjouster quelque chose? ils trahissent assez par là leur art, et nous font veoir qu'ils y considèrent plus leur réputation, et par conséquent leur proufit, que l'interest de leurs patients. Celuy là de leurs docteurs est plus sage qui leur a anciennement prescript qu'un seul se meslede traicter un malade ; car s il ne faict rien qui vaille, le reproche à l'art de la médecine n'en sera pas fort grand, pour la fauhe dun homme seul ; et, au rebours, la gloire en sera grande, s'il vient à bien rencontrer: là où, quand ils sont beaucoup , ils descrient à touts les coups le mestier, d'autant qu'il leur advient de faire plus souvent mal que bien. Ils se debvoient contenter du perpétuel désaccord qui se treuve es opinions des principaux maistres et aucteurs anciens de ceste science, lequel n'est cogneuque des hommes versés aux livres, sans faire veoir enccres au peuple les controverses et inconstances de jugement qu'ils nourrissent et continuent entre eulx.
Voulons nous un exemple de l'ancien débat de la medecinp? Herophilus- loge la cause originelle des maladies aux humeurs; Erasistratus, au sang des artères; Asclepiades, aux atomes invisibles s'escoulants en nos pores; Alcmeon, en l'exsuperance ou default des forces corporelles; Diodes, en l'inequalité des éléments du corps et en la qualité de l'air que nous respirons; Strato, en l'abondance, crudité et corruption de l'aliment que nous prenons ; Hippocrates la loge aux esprits. Il y a l'un de leurs amis', qu'ils cognoissent mieulx que moy ,
(1) PLDSK, .Va/. Hisl., XXIX, 1. G.
'il Celse, préface du 1t livre. On lisait ici dans toutes les anciennes éditions : Bierophilus. J. V. L. {3j pllne, Sat. Hisl., XXXf, 1, au commencement. C.^
qui s'escrie à ce propos : « Que la science la
plus importante qui soit en nostre usage, comme celle qui a charge de nostre conservation et santé, c'est, de malheur, la plus incertaine, la plus trouble, et agitée de plusdechangements.» Il n'y a pas grand dangier de nous mescompter à la haulteur du soleil, ou en la fraction de quelque supputation astronomique ; mais icy, où il y va de tout nostre estre, ce n'est pas sages.se de nous abandonner à la mercy de l' agitation de tant de vents contraires.
Avant la guerre peloponnesiaque', il n'estoit pas grands nouvelles de ceste science. Hippocrates la meit en crédit; tout ce que cesiuy-cy avoit estably, Chrvsippus le renversa; depuis, Erasistratus. petit-fils d'Aristote, tout ce que ChrNsippus en avoit escript; après ceulx-cy surveindrent les empiriques, qui preindrent une voye toute diver.se des anciens au maniement decest art; quand le crédit de cesdemiers commencea à s'envieillir, Herophilus meit en usage une aultre sorte de médecine, qu'Asclepiades veinl à combattre et anéantir à son tour ; à leur reng gaignerenl auctorité les opinions de Themison, et depuis de Musa; et encores après, celles de Vectius Valens, médecin fameux par l'intelligence qu'il avoit avec Messalina ; l'empire de la médecine tumba du temps de Néron à Thessalus, qui abolit et condamna tout ce qui en avoit esté tenu jusques à luy ; la doctrine de cestuy-cy feut abattue par Crinas de Marseille, qui apporta de nouveau de régler tDOtes les opérations medecinales aux ephemerides et mouvemenisdes astres, manger, dormiret boire, à l'heure qu'il plairoil à la lune et à Mercure; son auctorité feut i)ientost après supplantée par Charinus, médecin de ceste mesme ville de Marseille: cestuy-cy combaltoit non seulement la nu'decine ancienne, mais encores l'usage des bains chaulds, puhlicque, et tant de siècles auparavant accouslumé ; il faisoit baigner les hommes dans l'eau froide, en hyver mesme, et plongeoit les malades dans l'eau naturelle des ruisseaux. Jusques aux temps de Pline, aucun Romain n'avoit encores daigné exercer la médecine , elle se faisoit par des estrangiers et Grecs , comme elle se faict entre nous François par des latineurs; car, comme dict un rès
(<) Tous ces détails sur la médecine ancienne sont extraits de pli.'he. II sufBi de renvoyer une fois au chapitre in de son vingt-neuviènoe li^TC. G.
4ào
ESSAIS DE MONTAIGNE
grand médecin, nous ne recevons pas ayséementr la médecine que nous entendons, non plus que la drogue que nous cueillons. Si les nations descmelles nous relirons le gayac, la salseperille', et le lx)is d'esquine^, ont des médecins, combien pensons nous, par cestemesme recommendation de i'estrangeté, la rareté et la cherté, qu'ils facenl feste de nos chouU et de nostre persil? car qui oseroit mespriser les choses recherchées de si loing, au hazard d'une si longue pérégrination et si périlleuse? Depuis ces anciennes mutations de la médecine, il y en aeuinfiniesaullresjusquesà nous; et, le plussouvent, mutations entiereset universelles, comme sont celles que produisent, de nostre temps Paracelse, Fioravanii et Argenterius'; car ils ne changent pas seulement une recopie, mais, à ce qu'on me dict, toute la contexture et la police du corps de la médecine, accusants d'ignorance et de piperie ceulx qui en ont faict profession jusques à eulx. Je vous laisse à penser où en est le pauvre patient.
Si encores nous estions asseurés, quand ils se mescomptent, qu'il ne nous nuisist pas, s'il ne nous proufîte , ce seroit une bien raisonnable composition de se bazarder d'acciuerir du bien, sans se mettre en dangier de perte. vEsope faict ce conte*, qu'un qui avoit acheté on More esclave, estimant que reste couleur luy feust venue par accident et mauvais traietement de son premier maistre, le feit medeciner de plusieurs bains et bruvages, avecques grand soing ; il adveint que le More n'en amenda aultunement sa couleur basanée, mais qu'il en perdit entièrement sa première santé. Combien de fois nous advient-il de veoii* les médecins imputants les uns aux aultres la mort de leurs patients? Il me souvient d'une maladie populaire
(0 Aujourd'hui «ai5epa)'«i//e.C.
(2) Jonc des Indes.
{3) Nous avons parlé ailleurs de ParMehè. Quant Sitéomrd tioravanli, c'était tin médecin et un alchfiniste, ou plutôt un charlatan né à Bologne, assez longtemps célèbre en Italie, et tnorl eu 1388. Il seml)le qu'il est permis àe le juger sur les titres de ses ouvrages: te Trésor de la vie humaine; L'Abrfgé dés secrets rationnels concernant la médecine, la chirurgie et falchimie; le Miroir de la Science unlver.%elie , etc. Le troisième de ces médecins, Jean Argentier, homme plus estimable, iiéà Quiers, ville de Piémont, en 1515, mourut à Turin en 1572. Le recueil de ses œuvres, in-fol., a été publié plusieurs fols. 11 se distingua surtout par ses ^ives attaques coutreGaiien. J. V.L.
(4) Fable 76, l'Èftiopien. C.
qui feut aux villes de mon voisinage, il y a quelques années, mortelle et très dangereuse; cest orage estant passé, qui avoit emporté un nombre infiny d'hommes, l'un des plus fameux médecins de toute la contrée veint à publier un livret touchant cesle matière, par lequel il se radvise de ce qu'ils avoyent usé de la saignée, et confesse que c'est l'une des causes princi-palesdu dommage qui en estoit advenu. Dadvantage, leurs aucieurs tiennent qu'il n'y a aulcune médecine qui n'ait quelque partie nuisib'e; et si celles mesmes qui nous servent nous offensent aulcunement, que doibvont faire celles qu'on nous applique du tout hors de propos? De moy, quand il n'y auroit auhre chose, j'estime qu'à ceulx qui haïssent le goustde la médecine, ce soit un dangereux effort, et de préjudice, de l'aller avaller à une heure si incommode, avecques tant de contrecœur ; et crois que cela essaye* merveilleusement le malade en une saison où il a tant besoing de repos ; oultre ce, qu'à considérer les occasions sur quoy ils fondent ordinairement la cause de nos maladies, elles sont si legieres et si délicates que j'argumente par là qu'une bien petite erreur en la dispensation de leurs drogues peult nous apporter beaucoup de nuisance. Or, si le mescompte du médecin est dangereux, il nous va bien mal; car il est fort malaysé qu'il n'y retumbe souvent-, il a besoing de trop de pièces, considérations et circonstances, pour affuster^ justement son desseing ; il fault qu'il cognoisse la complexion du malade, sa température, ses humeurs, ses inclinations, ses actions, ses pensements mesmes, et ses imaginations ; il fault qu'il se responde des circonstances externes, de la nature du lieu, condition de l'air el du temps, assiette des planètes et leurs influences; qu'il sçache,en la maladie, les causes, les signes, les affections, les jours critiques ; en la drogue, le poids, la force, le pais, la (igure, l'aage, la dispensation; et fault que toutes ces pièces il les sçache proportionner et rapporter l'une à l'aulire, pour en engendrer une parfaicte symmetrie; à quoy s'il faull^ tant soit peu, si de tant de ressorts il y en a un tout seul qui tire à gauche, en voyià assez pour nous perdre. Dieu sçait de quelle difficulté est la connoissance de
(1) Éprouve.
(2) Ajuster. J. V. L.
(3) S'il manque
LIVKE il, CHAK \XXVI1.
la pluspart de ces parties; car, pour exemple, comment trouvera il le signe propre de la maladie, cliascune estant ca|>abU' d'un infiny nombre de signes? combien ont- ils de débats entre eulx et de doubtes sur l'mierpretation des urines? au 11 reinent d'oii viendroii ceste altercation continuelle que nous veoyons entr'eulx sur la c<^oissance du mal? comment excuserions nous ceste fautte où ils tumbint si souvent, de prendre martrepourregnard? Aux mnulx que j'ay eu, pour peu qu'il y euslde dillicullé, je n'en ay jamais trouvé trois d'accord ; je remarque plus volontiers les exemples qui me touchent. Dernièrement, à Paris, un gentilhomme feut taillé par l'ordonnance des médecins, auquel on ne trouva de pierre non plus à la vessie qu'à la main; et là mesme, un evesque, qui mestoit fort amy, avoit esté instamment solicité, par la pluspart des médecins qu'il appelloil à son conseil, de se faire tailler; j'aidois moy mesme. soubs la foy d'aultruy, à le luy suader'; quand il feusl irespassé et qu'il feut ouvert, on trcuva qu'il n'avoit mal qu'aux reins. Ils sont moins excusables en ceste maladie, d'autant qu'elle est aulcanement palpable. Cest par là que la chirargie me semble beaucoup plus certaine, parce qu'elle veoid et manie ce qu'elle faict ; il y a moins à conjecturer et à deviner; là où les médecins n'ont point de spéculum malricis qui leur descouvre nostre cerveau, nostre ponlmon ei nostre foye.
Les promesses mesmes de la médecine sont incroyables ; car, ayant à prouveoir à divers accidents et contraires qui nous pressent souvent ensemble, et qui ont une relation quasi nécessaire, comme la chaleur du foye et froideur de l'estomach, ils nous vont persuadant que, de leurs ingrédients, cestuy-cy eschaofTera l'estomach, cest auhre refreschira le foye; l'un a sa charge d'aller drotct aux reins, voire jusques à la vessie, sans estaler ailleurs ses operations, et eorïservant ses forces et sa vertu, en ce long chemin et plein de destourbiers, jusques au lieu au service duquel il est destiné, par sa propriété occulte; l'aultre asseichera le cerveau; cehiy là humectera le poutmon. De tout cest amas, ayant faict une mixtion de bru-
1 Permadfrr, romme H y a dans l'édition de 1588, fbl. ôô6. - faits cilés ici par Monia^ne se sont passés probat>ienient à Paris en 1587 ou «8, pendant le séjour qu'iJ y ût pour donner cette édiiiou, qu'il revit et corrigea lui-méme. J. v. L.
vage, n'est-ce pas quelque espèce de reaverie d'esp<'rer que ces vertus s'aillent divisant et triant de ceste confusion et meslango, pour courir à charges si diverses. Je craindrois infîniemenl qu'elles perdissent ou eschangeassent leurs étiquettes et troublassent leurs quartiers. Et qui pourroit imaginer qu'en ceste confusion liquide, ces facultés ne se corrompent, confondent et altèrent l'une l'aultre ?Quoy, que l'exécution de ceste ordonnance despend d'un at.ltre officier, à la foy et mercy duquel nous abandonnons, entores un coup, nostre vie?
Comme nous avons des pourpoinctiers, des chaussetiers pour nous vestir, et en sommes daubant mieulx servis que chascon ne se niesle que de son subjecl et a sa science plus restreincte et plus courte que n'a un tailleur qui embrasse tout ; et comme, à nous nourrir, les grands, pour plus de commodité, ont des offices distingués de potagers et de rostisseors.de quoy un cuisinier, qui prend la charge univer- I selle, ne peult si exquisement venir à bout ;de I mesme, à nous guarir, les /Egyptiens' avoient j raison de rejecterce gênerai mestier de mede- ! cin, et descouper ceste profession; à chasque ; maladie, à chasque partie du corps, son œuvrier; car ceste partie en estoil bien plus proprement et moins confusément traictée, de ce qu'on ne regardoit qu'à elle spécialement. Les nostres ne s'advisent pas que qui pourveoid à tout ne pourveoid à rien ; que la totale police de ce petit monde leur est indigestible. Ce pendant qu'ils craignent d'arrester le cours d'un dysentérique pour ne luy causer la iiebvre, ils me tuèrent un amy qui valoit mieulx que touts tant qu'ils sont*. Ils mettent leurs divinations au poids, à l'encontre des maulx présents ; et, pour ne guarir le cerveau au préjudice de l'estomach, offensent l'estomach et empirent le cerveau par ces drogues tumultuaires et dissent ieuses 5.
Quant à la variété et foiWesse des raisons de cest' art, elle est plus apparente qu'en aulcun' aultre art. Les choses aperitifves sont utiles à un homme choliqueux, d'autant qu'ouvrant les
(I) HÉROD , n, 84. J. T. i
(S) Sans doute il veut parier de son ami Esii(>nne de la Boëtie, Boort de la dysenterie en t365. Il est tout simple alors qu'il se rappelle cette perte avec tant d'amertume : les médecins doivent le lui pardonner. J. V. L.
(5) Discordantes et contraires. E. i. ,
ESSAIS DE MONTAIGINE,
passages et les dilatant, elles acheminent ceste matière gluante de laquelle se bastit la grave* et la pierre, et conduisent contrebas ce qui se commence à durci-r et amasser aux reins : les choses aperiiil'ves sont dangereuses à un homme choliqueux, d'autant qu'ouvrant les passages et les dilatant elles acheminent vers les reins la maiiere propre à bastir la grave, lesquels s'en saisissants volontiers pour ceste propension qu'ils y ont, il est malaysé qu ils n'en arrestent beaucoup de ce qu'on y aura charrié ; dàdvantage, si de fortune il s'y rencontre quelque corps un peu plus grosset qu'il ne faultpour passer touts ces destroicts qui restent à franchir pour l'expeller au dehors, ce corps estant esbranlé par ces choses aperitifves, et jectédans ces canaux estroicts , venant à les boucher , acheminera une certaine mort et très douloureuse. Ils ont une pareille fermeté aux conseils qu'ils nous donnent de nostre régime de vivre: il est bon de tumber souvent de l'eau ; car nous veoyons par expérience qu'en la laissant croupir nous lui donnons loisirde se descharger de ses excréments et de sa lie, qui servira de matière à bastir la pierre en la vessie. Il est bon de ne tumber point souvent de l'eau ; car les poisants excréments qu'elle traisne quand et elle ne s'emporteront point s'il n'y a de la violence, comme on veoid par expérience, qu'un torrent qui roule avecques roideur balaye bien plus nettement le lieu où il passe que ne faict le cours d'un ruisseau mol et lasche. Pareillement , il est bon d'avoir souvent affaire aux femmes , car cela ouvre les passages , et achemine la grave et le sable; il est bien aussi mau vais, car cela escliauffe les reins , les lasse et affoiblit. Il est bon de se baigner aux eaux chauldes, parce que cela relasche et amollit les lieux où se croupit le sable et la pierre; mauvais aussi est il, d'autant que ceste application de chaleur externe aide les reins à cuire, durcir et pétrifier la matière qui y est disposée. A ceulx qui sont aux bains, il est plussalubre de manger peu le soir, afin que le bruvage des eaux qu'ils ont à prendre lendemain matin face plus d'opération, rencontrant l'estomach vuide et non empesché ; au rebours , il est meilleur de manger peu au disner, pour ne troubler l'opération de l'eau, qui n'est pas encores
(1) La graveUe.
parfaicte, et ne charger l'estomach si soubdain après cest auhre travail, et pour laisser l'office de digérer à la nuict, qui le sçait mieulx faire que ne le faict le jour, où le corps et l'esprit sont en perpétuel mouvement et action. "Voyià comment ils vont bastelant et baguenaudant à nos despens en touts leurs discours ; et ne me sçauroient fournir proposition à laquelle je n'en rebastisse une contraire de pareille force. Qu'on ne crie donc plus après ceulx qui. en ce trouble, se laissent doulcement conduire à leur appétit et au conseil de nature , et se remettent à la fortune commune.
J'ay veu, par occasion de mes voyages, quasi touts les sains fameux de la chrestienté * ; et, depuis quelques années , ay commencé à m'en servir : car, en gênerai, j'estime le baigner salubre, et crois que nous encourons non legieres incommodités en nostre santé, pour avoir perdu ceste coustume, qui estoit généralement observée au temps passé quasi en toutes les nations, et est encores en plusieurs, de se laver le corps touts les jours; etnepuis pas imaginer que nous | lie vaiUions beaucoup moins de tenir ainsi nosl membres encroustés, et nos pores estoupés de crasse. Et quant à leur boisson, la fortune a faict premièrement qu'elle ne soit aulcunement ennemie de mon goust; secondement elle est naturelle et simple, qui au moins n'est pas dangereuse si elle est vaine, de quoy je prends pour respondant ceste infinité de peuples de toutes sortes et complexions qui s'y assemble ; et, encores que je n'y aye apperceu aucun effect extraordinaire et miraculeux, ains que, m'en informant un peu plus curieusement qu'il ne se faict, j'aye trouvé mal fondés et fauls touts les bruits de telles opérations qui se sèment en ces lieux là, et qui s'y croyent (cotarae le monde va se piquant ayséement de ce qu'il désire ), toutesfois aussi n'ay je veu gueres de personnes que ces eaux ayent empiré, et ne leur peult on sans malice refuser cela, qu'elles n'esveillent l'appelit, facilitent la digestion, et nous prestent
(1) Plombières, Bade en Suisse, Albano, et San-Pietro, auprès de Padoue; Bauaglia.Lucques {Bagno délia YUla), Pise, Vitertje, elc. Il counaissaii aussi les eaux des Pyrénées; et à É|)eriiay, en 1580, le jésuite Maldonat lui avait fait la description des bains de Spa, où il venait d'accompagner M. de Nevers ( Voyage, 1. 1, p. 9 ). On retrouve ici la substance des longues et minutieuses observations que Montaigne avait dictées ou écrites lui-même , en Lorraine , en Suisse , et en Italie. J.V.L,
LÏVRK 11, CHAP. \X\ Vil.
quelque nouvelle alaigresse, si on n'y va par trop abattu de forces ; ce que je desconseille de faire : elles ne sont pas pour relever une poisante ruyne ; elles peuvent appuyer une inclination legiere, ou prouveoir à la menace de quelque altération. Qui n'y apporte assez d'alaigresse, pour pouvoir jouïr le plaisir des compaignies qui s'y treuvent, et des promenades et exercices à quoy nous convie la beauté des lieux où sont communément assises ces eaux, il perd sans doubte la meilleure pièce et plus asseurée de leur effect. A ceste cause, j'ay choisi jusques à ceste heure à m'arrester et à me servir de celles où il y avoit plus d'amœnité de lieu , commodité de logis , de vivres et de compaignies, comme sont en France les bains de Banieres ; en la frontière d'Allemaigne et de Lorraine , ceulx de Plombières ; en Souysse , ceuLx de Bade ; en la Toscane , ceulx de Lucques et spécialement ceulx délia Villa, desquels j'ay usé plus souvent et à diverses saisons.
Chasque nation a des opinions particulières touchant leur usage, et des loix et formes de s'en servir, toutes diverses; et, selon mon expérience , Teffect quasi pareil : le boire n'est aulcunement receu en Allemaigne ; pour toutes maladies, ils se baignent, et sont à grenouiller dans Teau, quasi d'un soleil à l'aultre ; en Italie, quand ils boivent neuf jours, ils s'en baignent pour le moins trente, et communément boivent l'eau mixtionnée d'aultres drogues , pour secourir son opération : on nous ordonne icy de nous promener pour la digérer ; là, on les arreste au Uct où ils l'ont prinse, jusques à [ce qu'il l'ayent vuidée, leur eschaufl'ant continuellement Testomach et les pieds : comme les Allemands ont de particuUer de se faire généralement touts corneter et ventouser* avecques scarification dans le bain ; ainsin ont les Italiens leurs doccj'e-, qui sont certaines gouttières
{If Corneter et veiitouser, lermes à peu près synonymes. On dil maintenant venlouser ; et corneter est tout-à-£ait hors d'usage, quoiqu'on trouve encore dans nos Dictionnaires modernes, cornet à venlouser. G. — « Il y avoit force Allemands qui se laisoient corneter et sdgner. « Voyage de Montaigne, L I, p. 144. Plus haut, p. 58, Montai9:ne raconte que les baigneurs, à Bade, se font corneter et seigner si fort, qu'il a vu parfois les aeujc iHûns publicques quiiembloient estre de pur sang. J. V. L.
(it Douches. Montaigne (Voyage, t. II, p. Iu8) en: parle ainsi dans sa description des bains delta Villa : aUya aussi certain esgoutcpi'Us nomment la doccia ; ce sont des tuieaux par Montaigne.
de ceste eau chauldc, qu'ils conduisent par des cannes, et vont baignant une heure le matin, et autant l'après disnée, par l'espace d'un mois, ou la teste, ou l'estomach, ou aultre partie du corps à laquelle ils ont affaire. Il y a infinies aultres différences de cousturaes en chasque contrée; ou, pour mieulx dire, il n'y a quasi aulcune ressemblance des unes aux àultres. Voylà comment ceste partie de médecine, à laquelle seule je me suis laissé aller, quoyqu'elle soit la moins artificielle, si a elle sa bonne part de la confusion et incertitude qui se veoid partout ailleurs en cest art.
Les poètes disent tout ce qu'ils veulent avecques plus d'emphase et de grâce, tesmoing ces deux epigrammes,
A^con hesterno signum Jovis attigit : ille, ' Quamvis marmoreus, vim paiitur medici.
Ecce hodie, jussUs iransferri ex œde vetusia, Effertur, quamvis sit deus attpte lapis > :
et l'aultre.
Lotus nobiscum est, hilaris cœnavit; et idem Inventas manc est mortuus Andragoras.
Tam subiice mortis causam, Faustine, requirisf m somnis medicum viderai Bermocratem * r
sur quoy je veulx faire deux contes :
Le baron de Caupene en Chalosse, et moy, avons en commun le droict de patronage d'un bénéfice qui est de grande estendue, au pied de nos montaignes, qui se nomme Lahontan. Il est des habitants de ce coing ce qu'on dict de ceulx de la vallée d'Angrougne : ils avoient une vie à part, les façons, les vestements et les mœurs à part ; régis et gouvernés par certaines polices et coustumes particulières receues de père en fils, ausquelles ils s'obligeoient, sans aultre contraincte que de la révérence de leur usage. Ce petit estât s'estoit continué de toute ancienneté en une conditions! heureuse qu'aulcun
lesquels on reçoit l'eau chaulde en diverses parties du corps et notamment à la teste, par des cancadx qui descendent sur vous sans cesse, et vous viennent battre lapar lie, l'eschauffent, et puis l'eau se receoit par un catuU de bois, comme celuy des buandieres, le long duquel elle s'écoule, i. V. L.
(1) Le médecin Alcon toucha hier la statue de Jupiter; et tout marbre qu'il est, Jupiter a éprouvé la vertu du médecin : aujourd'hui on le tire de son vieux temple ; et quoiqu'il soit
I dieu et pierre, on va l'enterrer, acsoxe, Epigr., 74.
j (i) Hier, Andragoras se baigna avec nous, soupa gairoent ; et oa l'a trouvé mort ce malin. Voulez-vous savoir, Faustinus, quelle est la cause d'uite mort si subite ? Il avait vu en songe le médecin Hermocrate. Mabtial, VI, 53. ^
ESSAIS DE MONTAIGNE
juge voisin n'avoit esté en peine de s'inlormer de leur affaire; aulcun advocat employé à leur donner advis, ny estrangier appelle pour esteindre leurs querelles , et n'avoit on jamais veu aulcun de ce deslroict * à l'aumosne : ils luyoient les alliances et le commerce de l'aultre monde pour n'altérer la pureté de leur police ; jusques à ce, comme ils recitent, que l'un d'entre eulx, de la mémoire de leurs pères, ayant Tame espoinçonnée d'une noble ambition, alla s'adviser, pour mettre son nom en crédit et réputation, de faire l'un de ses enfants maistre Jean ou maistre Pierre, et l'ayant faict instruire à escrire en quelque ville voisine, le rendit enfin un beau notaire de village. Cestuy cy , devenu grand 2, commencea à desdaigner leurs anciennes coustumes , et à leur mettre en teste la pompe des régions de deçà : le premier de ses compères à qui on escorna une chèvre, il luy conseilla d'en demander raison aux juges royaux d'autour de là; et de cestuy cy àunaultre, jusques à ce qu'il eust toutabastardy. A la suite de ceste corruption, ils disent qu'il y en surveint incontinent un' aultre de pire conséquence, par le moyen d'un médecin à qui il print envie d'espouser une de leurs filles et de s'habituer parmy eux. Cestuy cy commencea à leur apprendre premièrement le nom des fiebvres, des rheumes et des apostumes, la situation du cœur, du foye et des intestins, qui estoit une science jusques lors très esloingnéede leur cognoissance ; et, au lieu de l'ail, de quoy ils avoient apprins à chasser toutes sortes demaulx , pour aspres et extrêmes qu'ils feussent, il les accoustuma, pour une toux ou pour un morfondement, à prendre les mixtions estrangieres, et commencea à faire trancquc non de leur santé seulement, mais aussi de leur mort. Ils jurent que, depuis lors seulement, ils ont apperceu que le sereiiji leur appesantissoit la teste, que le boire, ayant chauld, apportoit nuisance, et que les vents de l'autonme estoient plus griefs que ceulx du printemps ; que, depuis l'usage de ceste médecine, ils se treuvent accablés d'une légion de maladies inaccoustumées, et qu'ils apperceoivent un gênerai deschet en leur ancienne vigueur, et leurs vies de moitié raccourcies. Voylà le premier de mes contes.
(1) Dislricl. E. J. •
(2) Êdit. de 1588, fol. 339 : « devenu monsieur. »
L'aultre est qu'avant ma subjection graveleuse, oyant faire cas du sang de bouc à plusieurs comme d'une manne céleste envoyée en ces derniers siècles pour la tutelle et conservation de la vie humaine, et en oyant parlera des gents d'entendement comme d'une drogue admirable et d'une opération infaillible , moy, qui ay tousjours pensé estre en bute à touts les accidents qui peuvent toucher tout aultre homme, prins plaisir, en pleine santé, a me prouveoir de ce miracle; etcommanday chez moy qu'on me nourrist un bouc selon la recepte : car il fault que ce soit aux mois les plus chaleureux de l'esté qu'on le retire, et qu'on ne luy donne à manger que des herbes aperitifves et à boire que du vin blanc. Je me rendis de fortune chez moy le jour qu'il debvoit estre tué : on me veint dire que mon cuisinier trouvoit dans la panse deux ou trois grosses boules qui se chocquoient l'une l'aultre parmy sa mangeaille. Je feus curieux de faire apporter toute ceste tripaille en ma présence, et feis ouvrir ceste grosse et large peau. Il en sortit trois gros corps, legiers comme des esponges, de façon qu'il semble qu'ils soient creux; durs, au demourant, par le dessus, et fermes, bigarrés de plusieurs couleurs mortes ; l'un parfôict en rondeur, à la mesure d'une courte boule ; les aultres deux un peu moindres , ausquels l'arrondissement est imparfaict, et semble qu'il s'y acheminast. J'ay trouvé, m'en estant faict enquérir à ceulx qui ont accoustumé d'ouvrir de ces animaulx, que c'est un accident rare et inusité. Il est vraysemblable que ce sont des pierres cousines des nostres; et s'il est ainsi, c'est une espérance bien vaine aux graveleux de tirer leur guarison du sang d'une beste qui s'en alloit elle mesme mourir d'un pareil mal. Car de dire que le sang ne se sent pas de ceste contagion, et n'en altère sa vertu accoustumée, il est plustost à croire qu'il ne s'engendre rien en un corps que par la conspiration et communication de toutes les parties ; la masse agit tout' entière, quoyque l'une pièce y contribue plus que l'aultre, selon la diversité des opérations : parquoy il y a grande apparence qu'en toutes les parties de ce bouc il y avoit quelque qualité pétrifiante*. Ce n'estoit pas tant pour la
(0 Êdit. de 1588, fol. 540 : « Et si ceste beste »t subjeclcà ceste maladie, jo trcuve qu'elle a esté mal clioisie pour nojs y servir de médicament. Ce n'estoit, etc. »