A MADAME DE DURAS
« Madame, vous me trouvastes sur ce pas dernièrement que vous meveinstes veoir.Parcequ'il pourra estre que ces inepties se rencontreront quelquesfois entre vos mains, je veulx aussi qu'elles portent tesmoignage que l'aucteur se sent bien forthonnoréde la faveur que vous leui ferez. Vous y recognoistrez ce mesme port et ce mesme air que vous avez veu en sa conversation. Quand j'eusse peu prendre quelque aultre façon que la mienne ordinaire, et quelque aultre forme
(l) Marguerite de Gramoni, fllle d'Antoine vicomte d'Aster, et d'Hélène de Clermont ; veuve de Jean de Durfort, seigneur de Duras, que le roi de Navarie. depuis Henri IV, envoya en 1573 vers le pape Grégoire xm, et qui fut tué près de Livourne, sans laisser de postérité. Son frère Jacques, rnort en 1628, fut le père de Qui-Aldonce de Durfort, marquis de Duras, comte de Rozan, etc., dont le fils, maréchal de France sous Louis XIV, forma la branche des ducs de Lorges. J. v. L
rJVRE II, CHAT, xxxvir.
plus honoral)Ie et meilleure.je nelVossepas faict ; car je ne veulx rien tirer de ces escripts, sinon qu'ils uje représentent à vostre mémoire au naturel. Cesmesmes conditions et facultés, que vous avez praciiquées et recueillies, madame, avecques beaucoup plus d'honneur et de courtoisie qu'elles ne méritent, je les veulx loger, mais sans altération et changement, en un corps solide qui puisse durer quelques apnées, ou quelques jours après moy, où vous les retrouverez, quand il vous plaira vous en refreschir la mémoire, sans prendre aoltrement la peine de vous en souvenir; aussi ne le valent elles pas : je désire que vous continuez en moy la faveur de vostre amitié, par ces mesmes qualités par le moyen desquelles elle a esté produicte.
« Je ne cherche aulcunement qu'on m'aime et estime mieulx mort que vivant ; l'humeur de Tibère' est ridicule, et commune pourtant, qui avoit plus de soing d'estendre sa renommée à l'advenir qu'il n'avoit de se rendre estimable et agréable aux hommes de son temps. Si j'estois de ceulx à qui le monde peult debvoir louange, je l'en quitterois pour la moitié et qu'il me la payast d"advance ; qu'elle se hastast et amoncelast tout autour de moy plus espesse qa'alongée, plus pleine que durable ; et qu'elle s'evanouist hardiement quand et ma cognoissance et quand ce douLx son ne touchera plus mes aureilles. Ce seroit une sotte humeur d'aller, à ceste heure que je suis prest d'abandonner le commerce des hommes, me produire à eulx par une nouvelle recommendation. Je ne foys nulle recepte des biens que je n ay peu employer à l'usage de ma vie. Quel que je soye, je le veulx estre ailleurs qu'en papier : mon art et mon industrie ont esté employés à me faire valoir moy mesme ; mes estudes, à m'apprendre à faire, non pas à escrire. J'ay mis touts mes efforts à former ma vie ; voylà mon mestier et mon ouvrage : je suis moins faiseur de livres que de nulle aultre besongne. J'ay désiré de la suffisance pour le service de mes commodités présentes et essentielles, non pour en faire magasin et reserve à mes héritiers. Qui a de la valeur, si le face cognoistre en ses mœurs, en ses propos ordinaires, à traicter l'amour ou des querelles, au jeu, au IFct, à la table, à la con-
(1) Qttippe UU non perinde cttrœ gratta prœsenthpn, quam ni poiiero» ambiiio. Tacite, Annal., VI, 46. '
duictede sesaffairesetœconomie de sa maison: ceulx que je veois faire de bons livres soubs de meschantes chausses eussent premièrement faict leurs chausses s'ils m'en eussent creu : demandez à un Spartiate s'il aime mieulx estre bon rhetoricienque bon soldat ; non pas moy*, que bon cuisinier, si je n'avois qui m'en servist. Mon Dieu î madame, que je haïrois une telle recommendation d' estre habile homme par escript et estre un homme de néant et un sot ailleurs .'J'aime mieulx encores estre un sot et icy et là que d'avoir si mal choisi où employer ma valeur. Aussi il s'en fault tant que j'attende à me faire quelque nouvel honneur par ces sottises que je ferai beaucoup si je n'y en perds point de ce peu que j'en avois acquis; car, oultre ce que ceste peincture morte et muette desrobbera à mon estre naturel, elle ne se rapporte pas à mon meilleur estât, mais beaucoup descheu de ma première vigueur et alaigresse, tirant sur le flestri et le rance : je suis sur le fond du vaisseau qui sent tantost le bas et la lie.
« Au demeurant, madame, je n'eusse pas osé remuer si hardiement les mystères de la médecine, attendu le crédit que vous et tant d'aultres luy donnez, si je n'y eusse esté acheminé par ses aucteurs mesmes. Je crois qu'ils n'en ont que deux anciens latins, Pline et Celsus : si vous les veoyez quelque jour, vous trouverez qu'ils parlent bien plus rudement à leur art que je ne foys; je ne foys que la pincer-, ils l'esgorgent. Pline^ se mocque entre aultres choses dequov, quand ils sont au bout de leur chorde*, ils ont inventé ceste belle desfaîcte, de r'envoyer les malades qu'ils ont agités et tourmentés pour néant de leurs drogues et régimes les uns au secours des vœux et miracles, les aultres aux eaux chauldes. (Ne vous courroucez pas, madame ; il ne parle pas de celles de deçà, qui sont soubs la protection, de vostre maison et toutes Gramontoises.) Ils ont une tierce sorte de desfaicte pour nous chasser d'auprès d'eulx et se descharger des reproches
(1) Pour moi,Je n'aimerais même pas mieux être bon rhétoricien que bon cuimiter, si, etc. J. V. L.
(2) C'esl-à-dire, je ne fais que pincer cette art des mMecins : Montaigne fait presque toujours art fénainin.C.
(3) Plise.XXIX, 1. J. T. L.
(4) Ou de leur latin, comme dans l'édition tn-A" de t5S8, foL 542 l'Pf.w. j. V. L.
ESS\IS DE MONTAIGNE
que nous leur pouvons faire du peu d'amendement à nos mauh qu'ils ont eu si longtemps en gouvernement qu'il ne leur reste plus aulcune invention à nous amuser, c'est de nous envoyer cliereher la bonté de l'air de quelque anllre contrée. Madame, en voyià assez : vous me donnez bien congé de reprendre le fil de mon propos, duquel je m'estois destourné pour vous entretenir. «
Ce feut, ce me semble, Periclès, lequel estant enquis comme il se portoit: « Vous le pouvez, dicl il, juger par là, » en montrant des brevets qu'il a voit attachés au col et au bras*. II vouloit inférer qu'il estoit bien malade, puisqu'il en eatoit venu jusques là d'avoir recours à choses si vaines et de s'estre laissé equipper en ceste façon. Je ne dis pas que je ne puisse estre emporté un jour à ceste opinion ridicule de remettre ma vie et ma santé à la mercy et gouvernement des médecins ; je pourray tumber en ceste resverie, je ne me puis respondre de ma fermeté future : mais lors aussi, si quelqu'un s'enquiert à moy comment je me porte, je luy pourray dire comme Bericlès : « Vous le pouvez juger par là,»» montrant ma main chargée de six dragmes d'opiate. Ce sera un bien évident signe d'une maladie violente ; j'auray mon jugemen' merveilleusement desmanché : si l'impatience et la frayeur gaignent cela sur moy, on en pourra conclure une bien aspre fiebvre en mon ame.
J'ay prins la peine de plaider ceste cause,que j'entends assez mal, pour appuyer un peu et
(1) Plut., Vie de Piriclès, c. 24. Ici brevet signifie ce que les Latins appelaient amul lum, préserTalif contre le poison, les enchantements, etc., qu'on attachait au col, au poignet ou autre vartiedu corps. Eu se désabusant de la chose, on en a presque perdu le nom. C.
conforter la propension naturelle contre les drogues et practique de no.stre médecine, qui s'est dérivée en moy par mes ancestres; à fin que ce ne feust pas seulement une inclination stupide et téméraire, et qu'elle eust un peu plus de forme; aussi, que ceulx qui me veoyent si ferme contre les exhortements et menaces qu'on me faict quand mes maladies me pressent, ne pensent pag que ce soit simple opiniastreté; ou qu'il y ayt quelqu'un si fascheux qui juge encores que ce soit quelque aiguillon de gloire: ce seroit un désir bien assené i de vouloir tirer honneur d'une action qui m'est commune avecques mon jardinier et mon muletier.' Certes, je n'ay point le cœur si enilé ny si venteux qu'un plaisir solide, charnu et moelleux, comme la santé, je l'allasse eschanger pour un plaisir imaginaire , spirituel et aéré : la gloire, voire celle des quatre fils Aymon, est trop cher achetée à un homme de mon -humeur, si elle luy couste trois bons accès de cholique. La santé, de par Dieu ! Ceulx qui aiment nostre mededne peuvent avoir aussi leurs considérations bonnes, grandes et fortes ; je ne hais point lesfantasies contraires aux miennes : il s'en fault tant que je m'effarouche de veoir de la discordance de mes jugements à ceulx d'aultruy, et que je me rende incompatible à la société des hommes pour estre d'auUre sens et party que le mien, qu'au rebours ( comme c'est la plus générale façon que nature ayt sUyvy que la variété, et plus aux esprits qu'aux corps, d'autant qu'ils sont de substance plus soupple et susceptible de formes), je treuve bien plus rare de veoir convenir nos humeurs et nos desseings. Et ne feut jamais au monde deux opinions pareilles, non plus que deux poils ou deux grains : leur plus universelle qualité, c'est la diversité.
'l) Semé, pris Ironiquement
LIVRR III, CM A P. I.