‹ OEuvres. Vec une notice biographiqueChapitre 287 sur 402 · LIVRE II, CHM*. WW.II · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHM*. WW.II

crainte de l'advenir, et i)Our moy, que j'estois curieux de ceste expérience : comme c'estoit qu'if advient chez moy, ainsi qu'en plusieurs maisons, que les femmes y font amas de telles menues drogueries pour en secourir le peuple, usant de mesme recepte à cinquante maladies, et de tellereceple quelles ne prennent pas pour elles, et si triumplient en bons événements.

Au demourant, j'hnnore les médecins, non pas, suyvant le précepte*, pour la nécessité ( car à ce passage on en oppose un aultre du prophète reprenant le roy Asa d'avoir eu recours au médecin*), mais pour l'amour d'eulx mesmes, en ayant veu beaucoup d'honnestes hommes et dignes d'estre aimés. Ce n'est pas à eulx que j'en veulx, c'est à leur art: et ne leur donne pas grand blasme de faire leur proufît denostre sottise, car la pluspart du monde faict ainsi ; plusieurs vacations^ et moindres, et plus dignes que la leur, n'ont fondement et appuy qu'aux abus publicques. Je les appelle en ma compaignie quand je suis malade, s'ils se rencontrent à propos , et demande à en estre entretenu : et les paye comme les aultres. Je leur donne loy de me commander de m'abrier chauldement , si je l'aime mieulx ainsi que d'aultre sorte : ils peuvent choisir d'entre les porreaux et les laictues dequoy il leur plaira que mon bouillon se fasse et m'ordonner le blanc ou le clairet ; et ainsi de toutes aultres choses qui sont indifférentes à mon appétit et usage. J'entends bien que ce n'est rien faire pour eulx, d'autant que l'aigreur et l'estrangeté sont accidents de l'essence propre de la médecine. Lycurgus ordonnoit le vin aux Spartiates malades; pourquoy? parce qu'ils en haïssoient l'usage, sains: tout ainsi qu'un gentilhomme, mon voisin, s'en sert pour drogue très salutaire à ses fiebvres, parce que de sa nature il en hait mortellement le goust. Combien en veoyons nous d'entre eulx estre de mon humeur? desdaigner la médecine pour leur service et prendre une forme de vie libre et toute contraire à celle qu'ils ordonnent à auUruy? Qu'est cela, si ce n'est abuser tout destrousséement de nostre simplicrté? car ils n'ont pas leur vie et leur santé moins chère que nous , et accommode-

(1) Honoramedirum propter necessitatem. Eccle<.,XXXVni, 1.

(2) !Sec in inftrmilale sita quœsivil Doininum, sed majit in m&iicoTum urie confîMS est. Paralipomco., U, 16,1<.

• (5) Professant. E. J.

roient leurs effects à leurs doctrines s'ils n'en cognoissoient eulx mesmes la faulseté.

C'est la crainte de la mort et de la douleur, l'impatience du mal, une furieuse et indiscrète soif de la guarison qui nous aveugle ainsi : c'est pure lascheté qui nous rend nostre croyance si molle et maniable. La plus part pourtant ne croyent pas tant comme ils endurent et lais.sent faire ; car je les ois se plaindre et en parler comme nous; mais ils se résolvent enfin: «Que feroy je doncques? » Comme si l'impatience estoit de soy quelque meilleur remède que la patience. Y a il aulcun de ceulx qui se sont laissés aller à ceste misérable subjoction qui ne se rende egualement à toutes sortes d'impostures? qui ne se mette à la mercyde quiconque a ceste impudence de luy donner promesse de sa guarison? Les Babyloniens portoient leurs malades en la place : le médecin, c'estoit le peuple; chascun des passants ayants, par humanité et civilité, à s'enquérir de leur estât, et, selon son expérience, leur donner quelque ad vis salutaire*. Nous n'en faisons gueres aultrement; il n'est pas une seule femmelette de qui nous n'employons les barbotages* et les brevets: et selon mon humeur, si j'avois à en accepter quelqu'une, j'accepterois plus volontiers ceste médecine qu'aulcune aultre; d'autant qu'au moins il n'y a nul dommage à craindre. Ce qu'Homere^^ et Platon disoient des -"Egyptiens qu'ils estoient tous médecins, il se doibt dire de touts peuples: il n'est personne qui ne se vante de quelque recepte et qui ne la hazarde sur son voisin s'il l'en veult croire. J'estois, l'aultre jour, en une compaignie où je ne scais qui de ma confrairie apporta la nouvelle d'une sorte de pilulles compilées de cent et tant d'ingrédients, de compte faict : il s'en esmeut une festeetune consolation singulière; car quelrochier soubtiendroit l'effort d'une si nombreuse batterie? J'entends toutefois, par ceulx qui l'essayèrent, que la moindre petite grave* ne daigna s'en esmouvoir.

Je ne me puis desprendre de ce papier que je

(1) c'est une loi, dit Hérod., I, 197, sagemeot établie. Il n'est pas permis, ajoute-l-il, de passer près d'un malade sans lui demander quel est son mal. Voyez aussi. Strabos, XVI, p. 1083. J. y. L.

(2) Billets suspendus au coq en forme d'amideUes. E. J.

(5) (kiifss^e, JV, 231 ; plct.. Que les bêles bniUis usent de la raison, c. 6 de la traduction d'Amyot. G, (4) Gravier.

ESSAIS HE MONTAIGNE

n'en die encores ce mot sur ce qu'ils nous donnent pour respondant de la certitude de leurs drogues l'expérience qu'ils ont faicte : la plus part, et, ce crois je, plus des deux tiers des vertus medecinales, consistent en la quinteessence ou propriété occulte des simples, de laquelle nous ne pouvons avoir aultre instruction que l'usage ; car quinteessence n'est aultre chose qu'une qualité de laquelle, par nostre raison, nous ne sçavons trouver la cause. En telles preuves, celles qu'ils disent avoir acquises par l'inspiration de quelque daimon, je suis content de les recevoir (car, quant aux miracles, je n'y touche jamais) ; ou bien encores les preuves qui se tirent des choses qui, pour aultre considération , tumbent souvent en nostre usage, comme si, en la laine de quoy nous avons accoustumé de nous vestir, il s'est trouvé, par accident, quelque occulte propriété dessicatifve qui guarisse les mules au talon, et si au raifort que nous mangeons pour la nourriture il s'est rencontré quelque opération aperitifve : Galen recite qu'il adveint à un ladre de recevoir guarison par le moyen du vin qu'il beut, d'autant que de fortune une vipère s'estoit coulée dans le vaisseau. Nous trouvons en cest exemple le moyen et une conduicte vraysemblable à ceste expérience, comme aussi en celles ausquelles les médecins disent avoir esté acheminés par l'exemple d'aulcuiies bestes : mais en la plus part des aultres expériences à quoy ils disent avoir esté conduicts par la fortune et n'avoir eu aultre guide que le hazard, je treuve le progrès de ceste information incroyable. J'imagine l'homme, regardant autour de luy le nombre infiny des choses, plantes, animaulx,metaulx; je ne sçais par oii luy faire commencer son essay : et, quand sa première fantasie se jectera sur la corne d'un élan, à quoy il fault prester une créance bien molle et aysée, il se treuve encores autant empesché en sa seconde opération ; il luy est proposé tant de maladies et tarit de circonstances qu'avant qu'il soit venu à la certitude de ce poinct où doibt joindre la perfection de son expérience, le sens humain y perd son latin ; et avant qu'il ayt trouvé, parmy ceste infinité de choses, que c'est ceste corne ; parmy ceste infinité de maladies, l'epilepsie; tant de complexions, au melancholique ; tant de saisons, en hyver ; tant de nations, au François; tant d'aages, en la vieillesse; tant de mu-

tations célestes, en la conjonction de Venus et de Saturne; tant de parties du corps, au doigt: à tout cela, n'estant guidé ny d'argument, ny de conjecture, ny d'exemple, ny d'inspiration divine, ains du seul mouvement de la fortune, il fauldroit que ce feust par une fortune parfaictement artificielle, réglée et méthodique'. Et puis, quand la guarison feut faicte, comment se peut il asseurer que ce ne feust que le mal estoit arrivé à sa période ? ou un effect du hazard? ou l'opération de quelque aultre chose qu'il eust ou mangé, ou beu, ou touché ce jour là? ou le mérite des prières de sa mère grand'? Dadvantage, quand ceste preuve auroit esté parfaicte, combien de fois feut elle réitérée? et ceste longue chordée de fortunes et de rencontres, r'enfilée pour en conclure une règle ? Quand elle sera conclue, par qui est ce? De tant de millions, il n'y a que trois hommes qui se meslent d'enregistrer leurs expériences : le sort aura il rencontré à poinct nommé l'un de ceulx cy? quoy, si un aultre, et si cent aultres ont faict des expériences contraires? A l'adventure y verrions nous quelque lumière, si touts les jugements et raisonnements des hommes nous estoient cogneus : mais que trois tesmoings et trois docteurs régentent l'humain genre, ce n'est pas la raison : il fauldroit que l'humaine nature les eust députés et choisis, et qu'ils feussent déclarés nos syndics par expresse procuration.

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