LIVRE m. CHAP. I
de sa vigueur originelle ; et non seulement par leur permission plusieurs actions vicieuses ont lieu, mais encores à leur suasion : ex senatusconsultis plebisquescitùscelera exercentur^.Je 8uys le langage cominun,qui faict différence entre les choses utiles et les honnestes; si que, d'aulcunes actions naturelles, non seulement utiles, mais nécessaires, il les nomme deshonnestes et sales.
Mais continuims nostre exemple de la trahison. Deux prétendants au royaume de Thrace^ estoient tumbésen débat de leurs droicts ; l'empereur les empescha de venir aux armes, mais l'un d'eulx, soubs couleur de conduire un accord amiable par leur entrevue, ayant assigné son compaignon pour le festoyer en sa maison, le leit emprisonner et tuer. La justice requeroit que les Romains eussent raison de ce forfaict ; la difficulté en empeschoit les voyes ordinaires; ce qu'ils ne peurent légitimement sans guerre et sanshazard, ils entreprindrent de le faire par trahison ; ce qu'ils ne peurent honnestement, ijs le feirent utilement ; à quoy se trouva propre un Pomponius Flaccus. Cestuy cy, soubs feinctes paroles et asseurances, ayant attiré cest homme dans ses rets, au lieu de l'honneur et faveur qu'il luy promettoit, l'envoya pieds et poings liés à Rome. Un traistre y trahit l'aultre, contre l'usage commun ; car ils sont pleins de défiance, et est malaysé de les surprendre par leur art ; tesmoing la poisante expérience que nous venons d'en sentir^.
Sera Pomponius Flaccus quivouldra, et en est assez qui le voùldront; quant à moy,et ma parole et ma foy sont , comme le demourant , pièces de ce commun corps ; leur meilleur effect, c'est le service public ; je tiens cela pour présupposé. Mais, comme, si on me commandoit que je prinsse la charge du palais et des plaids, je respondrois : « Je n'y entends rien ; » ou la charge de conducteur de pionniers, je dirois : « Jesuis appelle à un rooUe plus digne ; » de mesme, qui
(1) H Mt des crimes aatorisés parlessénatas^ronsalteset les plébiscites. S»., Epiit. 95.
W Rheicuporis et Cotys : le premier, frère de Rémélakès, dernier roi des Thraces ; et le second, son fils. Ce fut Tibère qui kt empescha de venir aux armes. Taqte, AnnaL, n, 6S. G.
p) Montaigne fait allusion à la feinte réconciliation cjai eut Beo, en 1S88 (i'auoée même où il faisait imprimer à Paris le troisième livre des Essais), entre Calherine de Blédicis et Beori, duc de Guise, qui se trompaient l'un l'autre. A. D.
me vouldroit employer a mentir, à trahir et à me parjurer, pour quelque service notable, non que d'assassiner ou empoisonner, je dirois : « Si j'ay volé ou desrobbé quelqu'un, envoyez-moy plustost en gallere. » Car il est loisible à un homme d'honneur de parler ainsi que feirent les Lacedemoniens*. ayants esté desfaicts par Antipater, sur le poinct de leurs accords : « Vous nous pouvez commander des charges poisantcs et dommageables autant qu'il vous plaira ; mais de honteuses et deshonnestes, vous perdrez vostre temps de nous en commander.» Chascun doibt avoir juré à soy mesme ce que les roys d'yEgypte faisoient solemnellement jurer à leurs juges 2, « qu'ils ne se desvoyeroient de leur conscience, pour quelque commandement qu'eulx mesmcs leurenfeissent. » A telles commissions, il y a note évidente d'ignominie et de condamnation, et qui vous la donne vous accuse; et vous la donne, si vous l'entendez bien, en charge et en peine. Autant que les affaires publicques s'amendent de vostre exploict, autant s'en empirent les vostres ; vous y faictes d'autant pis que roieulx vous y faictes ; et ne sera pas nouveau, ny à l'adveniure sans quelque air de justice, que celuy mesme vous ruyne qui vous aura rais en besongne.
Si la trahison peult estre en quelque cas excusable, lors seulement elle l'est qu'elle s'employe à chastier et trahir la trahison. Il se treuve assez de perfidies, non seulement refusées, mais punies par ceulx en faveur desquels elles avoient esté entreprinscs. Qui ne sçait la sentence de Fabricius à rencontre du médecin de Pyrrhus?
Mais ceci encores se treuve, que tel l'a commandée, qui par après l'a vengée rigoreusement sur celuy qu'il y avoit employé ; refusant un crédit et pouvoir si effréné, et desadvouant un servage et une obéissance si abandonnée et si i lasche, laropelc^, duc de Russie, practiqua un gentilhomme de Hongrie , pour trahir le roy de Poloigne Boleslaus, en le faisant mourir, ou donnant aux Russiens moyen de luv faire quelque notable dommage. Cestuy cy s'y porta en galant homme ; s'addonna, plus qtie devant, au service deceroy, obteint d'estre de
(1) Plct., Différence entre le flatteur et l'ami, c. ti. C. (i) Plct.. Âpopfiihegmet des Rois,yeT% le commencement C. (3) VoijezMxnm CROMK&, de Rébus Polon I. T, p {31, iy>. MOI. Boni. 1955. C.
ESSAIS DE MONTAIGNE
son conseil et de ses plus feaulx. Avecquesces advantages, et choisissant à poinct l'opportunité de l'absence .de son maistre, il trahit aux Russiens Yisilicie*, grande et riche cité, qui feut entièrement saccagée et arse par eulx, avec occision totale, non seulement des habitants d'ieelle de tout sexe et aage , mais de grand nombre de noblesse de là autour, qu'il y avoit assemblé à ces fins. laropelc, assouvy de sa vengeance et de son courroux, qui pourtant n'estoit pas sans tiUre (car Boleslaus l' avoit fort offensé, et en pareille conduicte) , et saoul du fruict de ceste trahison, venant à en considérer la laideur nue et seule, et la regarder d'une veue saine et non plus troublée par sa passion, la print à un tel remors et contre cœur qu'il en feit crever les y eulx, et couper la langue et les parties honteuses à son exécuteur.
Antigonus^ persuada les soldats Argyraspides de luy trahir Eumenes, leur capitaine gênerai, son adversaire : mais, l'eut il faict tuer après qu'ils le luy eurent livré, il désira luy mesme estre commissaire de la justice divine, pour le chastiement d'un forfaict si détestable; et les consigna entre les mains du gouverneur de la province, luy donnant très exprès commandement de les perdre et mettre à maie fin, en quelque manière que ce feust, tellement que, de ce grand nombre qu'ils estoient, aulcun ne veid oncques puis l'air de Macédoine : mieulx il en avoit esté servy, d'autant le jugea il avoir esté plus meschamment et punissablement.
L'esclave^ qui trahit la cachette de P. Sulpicius, son maistre, feut mis en liberté, suyvant la promesse de la proscription de Sylla ; mais, suyvant la promesse de la raison publicque, tout libre, ilfbt précipité du roc Tarpeien.
Et nostre roy Clovis, au lieu des armes d'or qu'il leur avoit promis, feit pendre les trois serviteurs de Canacre*, après qu'ils luy eurent trahy leur maistre, à quoy il les avoit practiqués.
Ils les font pendre avecques la bourse de leur payement au col : ayant satisfaict à leur se-
(1) VisUcza, villede la Haute-Pologne, dans îepalalinat de •SandoinJr. E.J.
(2) Pi.L'T., Vie d'Eumène, c. 9, àlafin. C. (5) Val. Maxime, VI, 5, 7. C.
(i) PPut-éire Cxiraric. Voy. Grec, de Tofrs, II, 41. J. V. L.
conde foy et spéciale, ils satisfont à la générale et première.
Mahumet second, se voulant desfaire de son frère, pour la jalousie de la domination, suyvant le style de leur race, y employa l'un de ses officiers, qui le suffoqua, l'engorgeant de quantité d'eau prinse trop à coup : cela faict, il livra, pour l'expiation de ce meurtre, le meurtrier entre les mains de la mère du trospassé, car ils n'estoient frères que de père : elle, en sa présence, ouvrit à ce meurtrier l'est omach; et, tout chauldement, de ses mains fouillant et arrachant son cœur, le jecta à manger aux chiens*. Et à ceulx mesmes qui ne valent rien, il est si doulx, ayant tiré l'usage d'une action vicieuse, y pouvoir hormais couldre en toute seureté quelque traict de bonté et de justice , comme par compensation et correction consciencieuse, joinct qu'ils regardent les ministres de tels horribles maléfices commegents qui les leur reprochent, et cherchent, par leur mort, d'estouffer la cognoissance et tesmoignage de telles menées. 1
Or, si par fortune on vous en recompense,! pour ne frustrer la nécessité publicque de cest extrême et désespéré remède, celuy qui le faict ne laisse pas de vous tenir, s'il ne l'est luy mesme, pour un homme mauldit et exsecrable, et vous tient plus traistre que ne faict celuy contre qui vous l'estes ; car il touche la malignité de vostre courage, par vos mains, sans desadveu, sans object : mais il vous emplove, tout ainsi qu'on faict les hommes perdus aux exécutions de la haulte justice, charge autant utile, comme elle est peu honneste. Oultre la vilité de telles commissions, il y a de la prostitution de conscience. La fille à Sejanus, ne pouvant estre punie à mort, en certaine forme de jugement à Rome , d'autant qu'elle estoit vierge^, feut, pour donner passage aux loix, forcée par Je bourreau, avant qu'il l'estranglast : non sa main seulement , mais son ame est esclave à la commodité publicque.
Quand le premier Amurath, pour aigrir la ! punition contre ses subjects qui avoient donné '
(!) C'est précisément ce que fit le fameux duc de Valentinois, César Borgia. à l'égard de Reniiro d'Orco (chap. 7 du Prince de Machiavel ). N.
(2) Qvia triumvirali suppUcio affici virginem inmiditum habebalur, a carnifice, laquewn juxla, compressam. Tacite, Annal., V, 9. C.