LIVRE 111, CHAR I
support à la parricide rébellion de son fils contre luy» ordonna que leurs plus proches parents presteroient la main à ceste exécution ; je treuve très honneste à aulcuns d'iceulx d'avoir choisi plustost d'estre injustement tenus coulpables du parricide d'un aultre que de servir la justice de leur propre parricide : et où, en quelques bicoques forcées de mon temps, j'ai veu des coquins, pour garantir leur vie, accepter de pendre leurs amis et consorts, je les ai tenus de pire condition que les pendus. On dict • que Wilolde, prince de Lithoanie, introduisit en ceste nation que le criminel condamné à mort eust luy mesme de sa main à se desfaire ; trouvant estrange qu'un tiers, inoonocent de la faulte, feust employé et chargé dun homicide.
Le prince, quand une urgente circonstance, et quelque impétueux et inopiné accident du besoing de son Estât , luy faict gauchir sa parole et sa foy, ou aultrement le jecte hors de son debvoir ordinaire, doibt attribuer ceste nécessité à un coup de la verge divine : vice n'est ce pas, car il a quitté sa raison à une plus universelle et puissante raison ; mais, certes, c'est malheur • de manière qu'à quelqu'un qui me demandoit : « Quel remède ?» « ISul remède, feis je, s'il feut véritablement géhenne ^ entre ces deux extrêmes; Sed videat,ne çuceratur latebra perjurio^: il le faJloit faire ; mais s'il le feit sans regret, s'il ne luy greva de le faire, c'est signe que sa conscience est en mauvais termes. » Quand il s'en trouveroit quelqu'un de si tendre conscience, à qui nulle guarison ne semblast digne d'un si poisant remède, je ne l'en estimerois pas moins : il ne se sçauroit perdre plus excusablement et décemment . Nous ne pouvons pas tout : ainsi comme ainsi nous fault il souvent, comme à la dernière anchre, remettre la protection de nostre vaisseau à la pure conduicte du ciel. A quelle plus juste nécessité se reserve il ? que luy est il moins possible à faire, que ce qu'il ne peult faire qu'aux despens de sa foy et de son honneur? choses qui, à l'adventure, luy doibvent estre plus chères que son propre salut, ouy, et que le salut de son peuple. Quand, les bras croisés, il ap-
{i} CHOMER, de Rébus Polon., lib. XM, p. 3S4, G. (i) Tourmenté.
(3) Mais qu'il se garde bien de chercher un prétexte pour couvrir son parjure. Cic, de Offic., 01, SS9.
pellera Dieu simplement à son ayde, n'aura il pas à espérer que la divine bonté n'est pour refuser la faveur de sa main extraordinaire à une main pure et juste? Ce sont dangereux exemples, rares et maladifves exceptions à nos règles naturelles-, il y fault céder , mais avecques grande modération et circonspection : aulcune utilité privée n'est digne pour laquelle nous facions cest effort à nostre conscience ; la publicque, bien, lors qu'elle est et très apparente et très importante.
Timoleon se garantit à propos de l'estrangeté de son exploiet, par les larmes qu'il rendit; se souvenant que c'estoit d'une main fraternelle qu'il avoit tué le tyran; et cela pincea justement sa conscience, qu'il eust esté nécessité d'acheter l'utilité publicque à tel prix de l'honnesteté de ses mœurs. Le sénat mesme, dehvré de servitude par son moyen, n'osa rondement décider d'un si haull faict, et deschiré en deux si poisants et contraires visages ; mais, les Syracusaiûs ayant tout à poinct. à l'heure mesme *■ , envoyé requérir les Corinthiens de leur protection, et d'un chef digne de restablir leur ville en sa première dignité, et nettoyer la Sicile de plusieurs tyranneaux qui l'oppressoient, il y députa Timoleon, avecques ceste nouvelle desfaicte et déclaration : « Que, selon ce qu'il se porteroit bien ou mal en sa charge , leur arrest prendroit party, à la faveur du libérateur de son païs, ou à la desfaveur du meurtrier de son frère. » Ceste fantastique conclusion a quelque excuse , sur le dangier de l'exemple et importance d'un faict si divers 2 ; et feirent bien d'en descharger leur jugement, ou de l'appuyer ailleurs et en des considérations tierces. Or, les deportements de Timoleon en ce voyage rendirent bientost sa cause plus claire, tant il s'y porta dignement et vertueusement en toutes façons : et le bonheur qui l'accompaigna aux aspretés qu'il eut à vaincre en ceste noble beson^ne sembla luv estre envoyé par les dieux conspirants et favorables à sa justification.
Là lin de cestuy cy est excusable, si aul-
(J) DiOD. DE Sicile, XVI, 6o. Plutarque ne dit pas que ce fui loul à pomci, à l'heure mesme, mais vingt ans après, Yk de Ti-
j motéoti, c. 3 de la traduction d'.Vœyot. Le rédt abrégé de Cornélius Xépos (Tiinoi., c. 1) n'éclaircit pas beaucoup la ques-
I Uon. J. V. L.
' (2) Si étrange.
ESSAIS DE MONTAIGNE
cune le pouvoit estre : mais le prouflt de Taug- , mentation du revenu publicque, qui servit de prétexte au sénat romain à ceste orde* conclusion que je m'en voys reciter, n'est pas assez fort pour mettre à garant une telle injustice. Certaines cités s'estoient rachetées à prix d'argent, et remises en liberté, avecques l'ordonnance et permission du sénat, des mains de L. Sylla : la chose estant tumbée en nouveau jugement, le sénat les condamna à estre tail labiés comme auparavant, et que l'argent qu'elles avoient employé pour se racheter demeureroit perdu pour elles 2. Les guerres civiles produisent souvent ces vilains exemples , que nous punissons les privés, de ce qu'ils nous ont creu quand nous estions aultres ; et un mesme magistrat faict porter la peine de son changement à qui n'en peult mais ; le maistre fouette son disciple de docilité, et la guide son aveugle: horrible image de justice !
Il y a des règles en la philosophie et faulses et molles. L'exemple qu'on nous propose, pour faire prévaloir l'utilité privée à la foy donnée , ne receoit pas assez de poids par la circonstance qu'ils y meslent. Des voleurs vous ont prins , ils vous ont remis en liberté, ayant tiré de vous serment du payement de certaine somme. On a tort de dire qu'un homme de bien sera quitte de sa foy sans payer, estant hors de leurs mains. Il n'en est rien : ce que la crainte m'a faict une fois vouloir, je suis tenu de le vouloir encores sans crainte; et, quand elle n'aura forcé que ma langue sans la volonté, encores suis je tenu de faire la maille bonne de ma parole'. Pour moi, quand parfois ell' a inconsidérément devancé ma pensée, j'ay faict conscience de la desadvouer pourtant : aultrement, de degré en degré, nous viendrons à abolir tout le^droict qu'un tiers prend de nos promesses et serments : Quasi vero forii viro vis possit adhiberi^. En cecy seulement a loy l'interest privé de nous excuser de faillir à nostre promesse, si nous avons promis chose meschante et inique de soy;
(1) Sale, d'où ordure.
(^ Cic, de Offlc, m, 22. G.
(3) De tenir fermemeril ma paroi:'. C.
(4) Comme si la violence pouvait rien sur uo bomme de cœur. Cic, de Offlc, 111,30.— Mais Ciccron parle ici de Réffu- !us, c'esl-à-dire de la conduite d'un ennemi à l'égard d'un ennemi l^ilime, « envers lequel le droit fécial et tous les autres devaient être respectés.» J. V. L.
car le droict de la vertu doibt prévaloir le droict de nostre obligation.
J'ay aultrefois logéEpaminondas au premier reng des hommes excellents*, et ne m'en desdis pas. Jusques oii montoit il la considération de son particulier debvoir? qui ne tua jamais homme qu'il eust vaincu; qui, pour ce bien inestimal)le de rendre la liberté à son païs,fai- "soit conscience de tuer un tyran, ou ses complices, sans les formes de la justice 2; et qui jugeoit meschant homme, quelque bon citoyen qu'il feust, celuy qui, entre les ennemis et en la battaille, n'espargnoit .son amy et son hoste. Voylà une ame de riche composition: il marioit atîx plus rudes et violentes actions humaines la bonté et l'humanité, voire mesme la plus délicate qui se treuve en l'eschole de la philosophie. Ce courage si gros, enflé, et obstiné contre la, douleur, la mort, la pauvreté, estoit ce nature ou art, qui Teust attendry jusques au poinct d'une si extrême doulceur et debonnaireté de complexion? Horrible de fer et de sang, il va fracassant et rompant une nation invincible contre tout aultre que contre luy seul ; et gauchit, au milieu d'une telle meslée, au rencontre de son hoste et de son amy 5. Vrayement celuy là proprement commandoit bien à la guerre, qui luy faisoit souffrir le mors de la bénignité , sur le poinct de sa plus forte chaleur, ainsin enflammée qu'elle estoit, et toute escumeusede fureur et de meurtres. C'est miracle de pouvoir mesler à telles actions quelque image de justice; mais il n'appartient qu'à la roideur d'Epaminondas d'y pouvoir mesler la doulceur et la facilité des mœurs les plus molles et la pure innocence : et, où l'un^dict aux Mamertins « que les statuts n'avoient point de mise envers les hommes armés; » l' aultre s, au tribun du peuple, « que le temps de la justice et de la guerre estoient deux ; » le tierse, « que le bruit des armes l'empeschoit d'entendre la voix des loix, » cestuy cy n'estoit pas seulement empesché d'entendre celle de la civilité et pure courtoisie.
(1) Livre n, c. 56.
(2) Plut., de l'Esprit familier de Sacrale, c. 4 et 24. C.
p) Id., ibid., c. 17. L'expression, si énergique et si neuve, appartient à Montaigne, j. V. L.
(4) Pompée. Voyez sa Vie dans Plut., c. 3. G. (s) César, dans sa Vie par Plut., c. 41. C. (6) Marias, dans sa Vie parPLUT.,c. 10. C.
\A\[\\: m. CHAI'. I.
Avoit il pas emprunté de ses ennemis* l'usage de sacrifier aux muses, allant à la guerre, pour destremper, par leur douleeur et gayeté , ceste furie et aspreté martiale? Ne craignons point, après un si grand précepteur, d'estimer qu'il y a quelque chose illicite contre les ennemis mesnies; que Pinterest commun ne doibt pas tout requérir de touts, contre l'interest privé : Manente memoria, etiatn in dissidio publicorum fœderum, privait juris^ ;
Et nulla potentia vires Proestandi, ne quid peccei amicus, hàbet^;
et que tontes choses ne sont pas loisibles à un homme de bien, pour le service de son roy, ny de la cause générale et des loix : Non enim pa-
iria prœstat omnibus officiis et ipsi con-
ducit pios habere cives in parentes*. C'est une instruction propre au temps : nous n'avons que faire de durcir nos courages par ces lames de fer; c'est assez que nos espaules le soyent ; c'est assez de tremper nos plqmes en encre, sans les tremper en sang : si c'est grandeur de courage, et l'efTect d'une vertu rare et singulière, de mespriser l'amitié, les obligations privées, sa parole et la parenté, pour le bitin commun et obéissance du magistrat ; c'est assez vrayement, pour nous en excuser, que c'est une grandeur qui ne peult loger en la grandeur du courage d'Epaminondas.
J'abomine les enhortements enragés de ceste aultre ame desreglée^,
. . . Dum lela micant, non vos pietatis imago alla, nec adversa conspecti fronle parentes Commoveant ; vultus gladio turbate verendos.
Ostons aux meschants naturels, et sanguinaires, et traistres, ce prétexte de raison; laissons là
(I) Les Lacédémoniens.
i) Le souvenir du droit particulier subsistant même au mi-
u des dissensions publiques. Tite Ute, XXV, 18.
(3) Xulle puiffance ne peut autoriser riofiracUoq des droits de l'amiiié. Ovide, <fe Ponlo, 1, 7, 37.
(4) Car la patrie ne l'emporte pas sur tous les devoirs; et il lui importe à elle-même d'avoir des citoyens qui soient pieux envers leurs parents. Cic, de Offic., m, 23. — La première de cf s deux phrases est interrogalive dans Cicéron, et la réponse
loin détre aussi décisive qu'on poui-rait le croire d'après citation. J. v. L.
(j) De Juies César, qui, en guerre ouverte contre sa patrie, ' nt il vent opprimer la liberté, s'écrie dans Lcca» (VU, 530): «Tant que le gtaire brillera, qu'aucun sentiment de pitié ou de tendresse ne vous touclie ; que la vue même de vos pères , dans le parti opposé, n'ébranle point vos courages ; frappez, défigurez ces laces vénérables, u
ceste jnstice énorme et hors de soy, et nooB tenons aux plus humaines imitations. Combien peult le temps et l'exemple ! En une rencontre de la guerre civile contre Cinna, un soldat de Pompeius ayant tué, sans y penser , son frère qui estoit au party contraire, se tua sur le champ soy mesme, de honte et de regret*; et quelques années après, en une aultre guerre civile de ce mesme peuple, un soldat, pour avoir tué son frère, demanda recompense à ses capitaines 2,
On argumente mal l'honneur et la beauté d'une action par son utilité, et conclud on mal d'estimer que chascun y soit obligé , et qu'elle soit honneste à chascun, si elle est utile :
Onmia non pariter rerutn sunt omnibus apia '.
Choisissons la plus nécessaire et plus utile de l'humaine société; ce sera le mariage : si est ce que le conseil des saincts treuve le contraire party plus honneste, et en exclud la plus vénérable vacation des hommes, comme nous assignons au haras les bestes qui sont de moindre estime.