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LIVRK m, CHAI».
Tadventiire ceulx-lîi ont raison qui disent qu'il est principalement produict pas bestise ot ignorance* ; tant il est mal aysé d'imaginer qu'on le connoisse saas le haïr! La malice hume la plaspart de son propre venin, et s'en empoisonne^. Le vice laisse, comme un ulcère en la chair, une repentance en l'ame, qui tousjours s*esgratigne et s'ensanglante elle mesme : car la raison efface les aultres tristesses et douleurs, mais elle engendre celle de la repentance, qui est plus griefve, d'autant qu'elle naist au dedans, comme le froid et le chauld des fiebvres est plus poignant que celuy qui vient du dehors. Je tiens pour vices (mais chascun selon sa mesure) non seulement ceulx que la raison et la nature condamnent, mais ceulx aussi que l'opinion des hommes a forger, voire faulse et erronée, si les loix et l'usage l'autorise.
Il n'est pareillement bonté qui ne resjouïsse une nature bien née; il y a, certes, je ne sçais quelle congratulation de bien faire, qui nous resjouït en nous-mesmes, et une fierté généreuse qui aceompaigne la bonne conscience ; une ame courageusement vicieuse se peult à l'adventure garnir de sécurité ; mais de ceste complaisance et satisfaction, elle ne s'en peult fournir. Ce n'est pas un legier plaisir de se .sentir préservé de la contagion d'un siècle si gasté, et de dire en soy : « Qui me verroit jusques dans l'ame, encoresne me trouveroit-il coupable, ny de l'affliction et ruyne de personne, ny de vengeance ou d'envie, ny d'offense publicque des loix, ny de nouvelleté et de trouble, ny de faulte à ma parolle ; et , quoy que la licence du temps permist et apprinst à chascun, si n'ay je mis la main ny es biens, ny en la bourse d'homme françois, et n'ay vescu que sur la mienne, non plus en guerre qu'en paix ; ny ne me suis servy du travail de personne sans loyer.» Ces tesmoignages de la conscience plaisent ; et nous est grand bénéfice que ceste esjouïssance naturelle, et le seul payement qui jamais ne nous manque.
De fonder la recompense des actions vertueuses sur l'approbation d'aultruy, c'est pren-
(1^ Toul vice eM issu dânerie. Ailleurs, liv. n, c. 12, Montaigne dit du même proverbe : « Si ceia est vray, cela est subjecl à une longue interprétation, n
(i) Pensée prise de Ses., £j^«/. 81 : Quemadinodum Atlalus noster dicere solebal, maliiia ipsa nuurimam partem v iieni sut bibit. C.
M* «TAICSE.
dre un trop incertain et trouble fondement, signamment en un siècle corrompu et ignorant, comme ce.stuy-cy; la bonne estime du peuple est injurieuse; à quj vous fiez- vous de veoir ce qui est louable? Dieu me gard*d'estre homme de bien selon la description que je veois faire touls les jours, par honneur à chascun de soy: Quœ fuerant vitia mores sunt^. Tels de mes amis ont par fois entreprins de me chapitrer et mercurialiser^ à cœur ouvert, ou de leur propre mouvement, ou semons ^ par moy comme d'un office qui, à une ame bien faicte, non en utilité seulement, mais en doulceur aussi, surpasse touts les offices de l'amitié ; je l'ay tousjours accueilly des bras de la courtoi.sie et recognoissance les plus ouverts;. mais*, à en parler astureen conscience, j'ay souvent trouvé en leurs reproches et louanges tant de faulse mesure que je n'eusse gueres failly de faillir plustost que de bien faire à leur mode. Nous aultres principalement, qui vivons une vie privée qui n'est en montre qu'à nous, debvons avoir estably un patron au dedans, auquel toucher nos actions*, et, selon iceluy, nous caresser tantost, tantost nous chàstier. J'ay mes loix et ma court pour juger de moy, et m'y adresse plus qu'ailleurs ; je restreinds bien selon aultruy mes actions, mais je ne les entends que selon moy. Il n'y a que vous qui sçache si vous estes lasche et cruel, ou loyal et devotieux; les aultres ne vous veoyent point, ils vous devinent par conjectures incertaines; ils veoyent non-tant vostre nature que vostre art; par ainsi, ne vous tenez pas à leur sentence, tenez-vous à la vostre : Tuo tihi judicio est utendum... Virtutis et vitiorum grave ipsius conseientiœ p&ndus est; qua suhlata, jacent omnia s.
{i\ Les ^ices d'nulrefois sont devenus les mœurs d'aujourd'hui. SÉ»., £pjjf. 39.
(2) Censurer.
(5) Avertis.
(4) Montaigne avait d'aijord écrit : « Mais je meure s'il n'advenoit qu'imbus de ses faulses opinions du temps ils m'oiïroient à destourner à honneur leurs réprimandes, et approbations à réprobations, ce n'estoit pas à moy pourtant de le leur faire sentir, mais de les eu remercier et sçavoir gré pour se pas troubler la faveur d'un si bon office. » Mais il a rayé cette leçon pour y substituer, celle qu'on lit id. îf.
Ç5) Par lequel nojw puissions jiiger du prix de nos actions. C.
(6) Servez-vous de votre propre jugement... Le ténxkignage iuK'rieur que se rend le vice ou la vertu est d'un grand poidc:
ESSAIS 13E MONTAIGNE
Mais ce qu'on dict, que la repentance suyt de près le péché, ne semble pas regarder le péché qui est en son hault appareil, qui loge en nous comme en son propre domicile ; on peult desad vouer et desdire les vices qui nous surprennent, et vers lesquels les passions nous emportent; mais c.eulx qui, par longue habitude, sont enracinés et anchrés en uùe volonté forte et vigoreuse, ne sont pas subjects à contradiction. Le repentir n'est qu'une desdicte de nostre volonté et opposition de nos fantasies, qui nous pourmene à touts sens. Il faict desad vouer à celuy-là sa vertu passée et sa continence :
Quœ mens est hodie, cur eadem non puero fuit? ml cur his animis incolumes non redeunt geuce '?
C'est une vie exquise, celle qui se maintient en ordre jusques en son privé. Chascun peult a\oir part au bastelage, et représenter un honneste personnage en l'eschaffaud^ ; mais au dedans et en sa poictrine, où tout nous est loisible, où tout est caché, d'y estre réglé, c'est le poinct. Le voysin degré, c'est de l'estre en sa maison, en ses actions ordinaires, desquelles nous n'avons à rendre raison à personne, où il n'y a point d'estude, point d'artifice; et pourtant' Bias, peignant un excellent estât de i'amille « de laquelle, dict-il, le maistrje soit tel au dedans par luy mesme, comme il est au dehors par la crainte de la loy et du dire des hommes 5" et feut une digne parole de Julius Drusus* aux ouvriers qui luy offrolent, pour trois mille escus, mettre sa maison en tel poinct que ses voysins n'y auroient plus la veue qu'ils y avoient : « Je vous en donneray, dict il, six
ôlcz cotte conscience, tout le reste ne leur est rien.— Les premiers mots sont tirés des Tusculanes de Cic, I, 25 ; el la |)lirase suivante, du traité de Natura deorum, III, 53. G.
(1) llélas! que ne pensais- je autrefois comme je pense aujourd'hui? ou que n'ai-je encore aujourd'liui l'éclat dont brillait ma jeunesse! IlOR., Od., IV, 10, 7. — Horace nous représente ici Ligurinus qui se repentira un jour, suivant lui, de n'avoir point jadis profilé des charmes du jeune âge. G.
(2) Théâtre. G.
(3) Et c'est pour cela, d'après ces principes, que Bias, etc. Plut., Banquet des sept Sages, c. 14. C.
{4)*0u plutçl, comme dit Velléius PàlèTCu\ixs, de Marcus Livitis nnistis, fameux tribun du peuple, qui mourut Tan G6-2 de Kome après avoir allumé en Italie, par son ambition, une dangereuse guerre dont parle Florus, III, 17 et 18. Quanta ce que Montaigne dit ici de Liviits Drusiis, il l'a pris d'un traité de Plutarque, intitulé : Instruction pour ceux qui manient afjaires <f estai, c. 4, où ce Drusus est appelé Julius Drusus, tribun du
mille, et faictes que chascun y veoye de toutes parts.» On rcmarqueavecques honneur l'usage d'Agesilaus', de prendre, en voyageant, son logis dans les églises, à fin que le peuple et les dieux mesmes veissent dans ses actions privées. Tel" a estémiraculeux au monde, auquel sa femme et son valet n'ont rien veu non seulement de remarquable ; peu d'hommes ont esté admirés par leurs domestiques 2; nul a esté prophète non seulement en sa maison, mais en sonpaïs, dict l'expérience des histoires ; de mesme aux choses de néant ; et en ce bas exemple, se veoid l'image des grands. En mon climat de Gascoigne, on tieni pour drôlerie de me veoir imprimé ; d'autant que la cognoissance qu'on prend de moy s'esloingne de mon giste, j'en vaulx d'autant mieulx; j'achète les imprimeurs eu Guienne, ailleurs ils m'achètent. Sur cest accident se fondent ceulx qui se cachent vivants et présents, pour se mettre en crédit trespasséset absents. J'aime mieulx en avoir moins ; et ne me jecte au monde que pour la part que j'en tire ; au partir de là, je l'en quitte. Le peuple i reconvoye celuy là, d'un acte publicque, avec- | ques estonnement, jusqu'à sa porte, il laisse avecques sa robe ce roolle ; il en retumbe d'autant plus bas qu'il s'estoit plus hault monté ; au dedans, chez luy, tout est tumultuaire et vil. Quand le règlement s'y trouveroit, il fault un jugement vif et bien trié pour l'appercevoir en ces actions basses et privées ; joinct que l'ordre est une vertu morne et sombre. Gaigner une bresche, conduire une ambassade, régir un peuple, ce sont actions éclatantes ; tanser, rire, vendre, payer, aimer, haïr et converser avecques les siens, et avecques soy mesme, doulcement et justement, ne relascher point, ne se desmentir point , c'est chose plus rare, plus difficile et moins remarquable. Les vies retirées soustiennent par là, quoy qu'on die, des 'debvoirs autant ou plus aspres et tendus, que ne le font les aultres vies; et les privés, dict ! Aristote^, servent la vertu plus difficilement et î
peuple, tcù/.ic; Apoûocç ô ^'Kfxa-ywj'oV. Si Montaigne eût con- i suite Palcrculus, II, IS, il aurait pu s'apercevoir de celte pe- \ tite méprise de Pluiarque. L'historien latin raconte aussi ce trait un peu différemment. G. i
(1) Plut., Vis d'Asdsilas,c. 5 ; d'après XÉ:*., Éto:je d'AgisUas
(2) <' Il faui être bien héros, disait le marédhal de Galioat, pour l'être aux yeux de son valet de chambre. » G.
(3) Morale à KicomuQue, X, 7. J. V. L..
i.ivRi: ni, CHAI'. Il
hauitement que ne font ceulx qui sont en magistrat; nous nous préparons aux occasions i cininentes plus par gloire que par. conscience, î^ plus courte façon d'arriver à la gloire, ce >erbit faire pour la conscience ce que nous faisons pour la gloire: et la vertu d'Alexandre me semble représenter assez moins de vigueur on son théâtre, que ne faict celle de Socrate en cesie exercitation basse et obscure. Jeconceois a\séement Socrates en la place d'Alexandre; Alexandre en celle de Socrates, je ne puis. Qui demandera à celuy là ce qu'il scait faire, il respondra : « Subjuguer le monde ; » qui le demandera à cestuy cy, il dira : « Mener l'humaine vie conformément à sa naturelle condition*; » science bien plus générale, pluspoisante, et plus légitime.
Le prix de lame ne consiste pas à aller hault, mais ordonnéement ; sa grandeur ne s'exerce pas en la grandeur, c'est en la médiocrité. Ainsi que ceulx qui nous jugent et touchent au dedans ne font pas grand' receplede la lueur de nos actions publicques, et veoyent que ce ne sont qne filets et poinctes d'eau fine rejaillies d'un fond au demeurant hmoneux et poisant ; en pareil cas, ceulx qui nous jugent par ceste brave apparence du dehors concluent de mesmes de nostre constitution interne ; et ne peuvent accoupler des facuhés populaires et pareilles aux leurs à ces aultres facultés qui les estonnent, si loing de leur visée. Ainsi donnons nous aux daimons des formes sauvages ; et qui non à Tamburlan des sourcils eslevés, des nazeaux ouverts, un visage affreux, et une taille denaesurée, comme est la taille de l'imagination qu'il en a conceue par le bruict de son nom? Qui m'eust faict veoir Erasme, aultresfots, il eust esté mal aysé que je n'eusse prins pour adages et apophthegmes tout ce qn'il eust dict à son valet et à son hostesse. Nous imaginons bien plus sortablement un artisan sur sa garderobbe ou sur sa femme qu'un grand président vénérable par son maintien et suffisance ; il nous semble que de ces hault s thrones ils ne s'abaissent pas jnsques à vivre. Comme les âmes vicieuses sont incitées souvent à bien faire par quelque impulsion estrangiere . aussi sont les vertueuses à faire mal ; il les fauUdoncquesjuger par leur estât rassis, quand
(1) Montaigne ajoutait ici, f(ùre au monde ce pour quoi U eU au monde ; mab il a rayé depuis cette phrase. !T.
elles sont chez elles, si quclquesloiselk'.^ \ sont; ou au moins quand elles sont plus voisines do repos, et en leur naïfve assiette.
Les inclinai ions naturelles s'aydent et fortifient par institution ; mais elles ne se changent gueres et surmontent : mille natures, démon temps, ont eschappé vers la vertu ou vers le vice au travers d'une discipline contraire.
Sic ttbi desuetœ àlvi» in carcere clautœ Mansuevere ferœ, et vullus posuere minaces, Aiqtie hominan didicere puii, ai lorrida parvus Venii in ora cmor, redennl rabiesqtie farorqve, Aimonitœque ttmtenl gn$iato tafignine fauces ; Fervet, et a trepido mx absiinet ira magisiro ' .
On n'extirpe pas ses qualités originelles, on les couvre, on les cache. Le langage latin m'est comme naturel ; je l'entends mieulx que le françois : mais il y a quarante ans que je ne m'en ; suis du tout iwint servy à parler ny gueres à j escrire. Si est ce qu'à des extrêmes et soulxlaines ; esmotions, où je suistumbé deux ou trois fois en I oMi vie, et l'une, veoyant mon père tout sain, 1 se renverser sur moy pasmé, j'ay tousjours eslancé du fond des entrailles les premières paroles latines : nature se soardant et s'exprimant à force à i'encontre d'un si long nsage; et cest exemple se dict d'assez d'aultres.
Ceulx qui ont essayé der'adviser^ les mœurs du monde, de mon temps, par nouvelles opinions, reforment les vices de l'apparence ; ceulx i de l'essence, ils les laissent là, s'ils ne les aug- ! mentent : l'augmentation y est à craindre; on j se séjourne^ volontiers de tout aulire bienfaire sur ces reformations externes, arbitraires, de moindre coust et de plus grand mérite ; et satisfaict on à bon marché, par là, les aultres vi- , ces naturels, consubstantiels et intestins. Re- ■ gardez un peu comment s'en porte nostre expérience: il n'est personne, s'il s'esconte, qui ne desconvre en soy une forme sienne, une forme maistresse qui luicte contre l'institution et coittre la tempeste des passions qui luy sont
(1) Ainsi, quand les bêles Eauves, dans fonibre de leur prison, oobliaot les forêts, semblent s'élre adoucies, cl que, dépooinant leur orgueil faroucbe, elles ont appris à souITrir Tempire de l'homme; si, par liasard, un peu de sang vient à toocber leurs lèvres ennammces, leur rage se réveille, leor gosier s'enfle, altéré du sang dont le goût vient dcTcilcr la soif; elles brûlent de s'en assouvir, et leur cruauté s'abstient à peine de dévorer leur maître p&lissanl. Lccaci, IV, j37.
(2) Réformer. G.
On s'atntieaL C.
ESSAIS DE MOÎNTAIGINE,
contraires De moy, je ne me sens gueros agiter par secousse ; je mo treuve quasi tousjours en ma place, comme font les corps lourds et poisants : si je ne suis chez moy, j'en suis tousjours bien près. Mes desbauches ne m'emportent pas fort loing, il n'y a rien d'extrême et d'estrangc ; et si ay des r'advissements sains et vigoreux.
La vraye condamnation, et qui toucne la commune façon de nos hommes, c'est que leur retraicte mesme est pleine de corruption et d'ordure ; l'idée de leur amendement, chafourrée 1 ; leur pénitence, malade et en coulpe autant à peu près que leur péché : aulcuns, ou pour estre collés au vice d'une attache naturelle, ou par longue accoustumance n'en treuvent plus la laideur : à d'aultres (duquel régiment je suis) le vice poise, mais ils le contrebalancent avecques le plaisir ou aultre occasion ; et le souffrent et s'y prestent, à certain prix, vicieusement pourtant et laschement. Si se pourroit il, à l'adventure, imaginer si esloingnée disproportion de mesure oii, avecques justice, le plaisir excuseroit le péché, comîne nous disons de l'utilité; non seulement s'il est oit accidentai et hors du péché, comme au larrecin, mais en l'exercice mesme d'iceluy, comme en l'accointance des femmes, oîi l'incitation est violente, et, dict on, par fois invincible. En la terre d'un mien parent, l'aultre jour que j'^stois en Armaignac, jeveis un païsan que chascun surnomme le Larron. Il faisoit ainsi le conte de sa vie : qu'estant nay mendiant, ettrouvant qu'à gaigner son pain au travail de ses mains il n'arrix eroit jamais à se fortifier assez contre l'indigence, il s'advisa de se faire larron : et avoit employé à ce mestier toute sa jeunesse, en seureté, par le moyen de sa force corporelle; car il moissonnoit et vendangeoit des terres d'aultruy, mais c'estoit au loing et à si gros monceaux qu'il estoit inimaginable qu'un homme en etist tant emporté en une nuict sur ses espaules; et avoit soing,oultre cela, d'egua- 1er et disperser le dommage qu'il faisoit, si que la foule estoit moins importable à chaque particulier. Il se treuve, à ceste heure en sa vieillesse, riche pour un homme de sa condition, mercy à ceste trafique, de laquelle il se confesse ouvertement. Et pour s'accommoder avec-
(1) Confuse. G.
ques Dieu de ses acquêts, il dict estre tous les jours après à satisfaire, par bienfaicts, aux successeurs de ceulx qu'il a desrobbés ; et, s'il n'achevé (car d'y pourveoir tout à la fois, il ne peult), qu'il en chargera ses héritiers, à la raison de la science qu'il a luy seul du mal qu'il a faict à chascun. Par ceste description, soit vraye ou faulse, ccstuy cy regarde le larrecin comme action deshonneste, et le hait, mais moins que l'indigence ; s'en repend bien simplement, mais, en tant qu'elle estoit ainsi contrebalancée et compensée, il ne s'en repent pas. Cela, ce n'est pas ceste habitude qui nous incorpore au vice et y conforme nostre entendement mesme ; ny n'est ce vent impétueux qui va troublant et aveuglant à secousses nostre ame, et nous précipite pour l'heure, jugement et tout, en la puissance du vice.
Je fois coustumierement entier ce que je fois, et marche tout d'une pièce ; je n'ay gueres de mouvement qui se cache et desrobbe à ma raison, et qui ne se conduise à peu près par le consentement de toutes mes parties, sans division, sans sédition intestine . mon jugement en a la coulpe ou la louange entière ; et la coulpe qu'il a une fois, il l'a tousjours; car quasi dès sa naissance il est un, mesme inclination, mesme route, mesme force : et en matières d'opinions universelles, dès l'enfance, je me logeay au poinct où j'avois à me tenir. 11 y a des péchés impétueux, prompts et subits, laissons les à part : mais en ces aultres péchés à tant de fois reprins, délibérez et consultez, ou péchés de complexion, ou péchés de profession et de vacation, je ne puis pas concevoir qu'ils soient plantés si longtemps en un mesme courage^ sans que la raison et la conscience de celuy qui les possède le vueille constamment et l'entende ainsin; et le repentir qu'il se vante luy en venir à certain instant prescr-ipt m'est un peu dur à imaginer et former. Je ne suys pas la secte de Pythagoras, « que les hommes prennent une ame nouvelle quand ils approchent des simulacres des dieux pour recueillir leurs oracles; » sinon qu'il voulust dire cela mesme, qu'il fault bien qu'elle soit estrangiere, nouvelle et prestée pour le temps : la nostre montrant si peu de signe de purification et netteté condigne à cest office.
Ils font tout à l'opposite des préceptes stoïciens, qui nous ordonnent bien de corriger les
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