‹ OEuvres. Vec une notice biographiqueChapitre 294 sur 402 · LIVRE m, CHAP. II · texte numérisé non relu

LIVRE m, CHAP. II

imperfections et vices que nous recognoissons en nous, mais nous delTendent d'en altérer le repos de nostre ame : ceulx cy nous font accroire qu'ils en ont grande desplaisance et remors au dedans; mais d'amendement et correction, ny d'interruption, ils ne nous en font rien apparoir Si n'est ce pas guarison, si on ne se descliarge du mal : si la repentance poisoit sur le plat de la balance, elle emporleroit le péché. Je ne ireuve aulcune qualité si aysée à contrefaire que la dévotion, si on n'y conforme les mœurs et la vie: son essence est abstruse et occulte; les apparences, faciles et pompeuses. Quant à moy, jepuis désirer en gênerai estre aultre; je puis condamner et me desplaire de ma forme universelle, et supplier Dieu pour mon entière reformation et pour l'excuse de ma foiblesse naturelle ; mais cela, je ne le doibs nommer repentir, ce me semble, non plus que desplaisir de n' estre ny ange ny Caton. Mes actions sont réglées et conformes à ce que je suis et à ma condition ; je ne puis faire mieulx : et le repentir ne touche pas proprement les ckoses qui ne sont pas en nostre force; ouy bien le regret. J'imagine infinies natures plus haultes et plus réglées que la mienne; je n'amende pourtant mes facultés : comme ny mon bras ny mon esprit ne deviennent plus vigoreux pour en concevoir un aultre qui le soit. Si l'imaginer et désirer un agir plus noble que le nostre produisoit la repentance du nostre, nous aurions à nous repentir de nos opérations plus innocentes, d'autant que nous jugeons bien qu'en la nature plus excellente elles auroient esté conduictes d'une plus grande perfection et dignité; et vouldrions faire de mesme. Lorsque je consulte des deportements de ma jeunesse avecques ma vieillesse, je treuve que je les ay communément conduicts avecques ordre, selon moy : c'est tout ce que peult ma résistance. Je ne me flatte pas; à circonstances pareilles je serois tousjours tel : ce n'est pas macheure*, c'est plustost une teincture universelle qui me tache. Je ne cognois pas de repentance superficielle, moyenne et de cerimonie : il fault qu'elle me touche de toutes parts avant que je la nomme ainsin ; et qu'elle pince mes entrailles et les afflige autant profondement que Dieu me veoid et autant universellement.

(i; Meurtrissure. Ed. m-io de 1388, fol. 355 : « ce n'est pas tnche, c'est plutôt une teincture universelle qui roe noircit »

Quant aux négoces, il m'est eschappé plu- ' sieurs bonnes adventures à faulte d'heureuse conduicte : mes conseils ont pourtant bien choisi, selon les occurrences qu'on leur presentoit ; leur façon est de prendre tousjours le plus facile et seur party. Je treuve qu'en mes délibérations passées j'ay, selon ma règle, sagement procédé pour Testât du subject qu'on me proposolt, et en ferois autant d'icy à mille ans en pareilles occasions; je ne regarde pas quel il est à ceste heure, mais quel il esloit quand j'en consultois : la force de tout conseil gist au temps; les occasions et les matières roulent et changent sans cesse. J'ay encouru quelques lourdes erreurs en ma vie, et importantes, non par faulte de bon advis, mais par faulte de bonheur. Il y a des parties secrètes aux objects qu'on manie, et indivinables, signamnient en la nature des hommes; des conditions muettes, sans montre, incogneues par fois du possesseur mesme, qui se produisent et esveillent par des occasions survenantes : si ma prudence ne les a peu pénétrer et profetizer, je ne luy en sçais nul mauvais gré; sa charge se contient en ses limites : si l'événement me bat, s'il favorise Ip party que j'ay refusé, il n'y a remède, je ne m'en prends pas à moy , j'accuse ma fortune, non pas mon ouvrage*; cela ne s'appelle pas repentir.

Phocion avoit donné aux Athéniens certain advis qui ne feut pas suy vi : l'affaire pourtant se passant, contre son opinion, avecques prospérité, quelqu'un luy dict : «Eh bien! Phocion, es tu content que la chose aille si bien? — Bien suis je content, feit 11-, qu'il soit advenu cecy; mais je ne me repents point d" avoir conseillé cela. » Quand mes amiss'addressent à moy pour estre conseillés, je le fois librement et clairement, sans m'arrester, comme faict quasi tout le monde, à ce que, la chose estant hazardeuse, il peult advenir au rebours de mon sens, par où ils ayent à me faire reproche de mon conseil; dequoy il ne me chault: car ils auront tort; et je n'ay deu leur refuser cest office.

Je n'ay gueres à me prendre de mes faultes ou infortunes à auUres qu'à moy : car, en effect, je me sers rarement des advis d'aultruy, si ce n'est par honneur de cerimonie ; sauf où j'ay besoing d'instruction, de science ou de la

(1) Ed. de 1588, fol. 355, verso, « non pas mca opération. » i (■i) Put., Apovfilhegiiies ii l'art. Phocion. C.

ESSAIS DE MONTAIGNE

cognoissance du faict. Mais, es choses où je n'ay à employer que le jugement, les raisons estrangreres peuvent servir à m'appuyer,mais peu à me destourner: je les cscoute favorablement et décemment toutes; mais, qu'il m'en souvienne, je n'en ay creu jusqu'à ceste heure que les miennes. Selon moy, ce ne sont que mousches et atomes qui promènent ma volonté : je prise peu mes opinions ; mais je prise aussi peu celles des aultres. Fortune me paye dignement : si je ne receois pas de conseil, j'en donne aussi peu. J'ensuis fort peu enquis, mais j'en suis encores moins creu ; et ne sache nulle entreprinse publicque ny privée que mon advis aye redressée et ramenée. Ceulx mesmeque la fortune y avoit aulcunement attachés se sont laissés plus volontiers manier à toute aultre cervelle qu'à la mienne. Comme cil qui suis bien autant jaloux des droicts de mon repos que des droicts de mon auctorité, je l'aime mieulx ainsi : me laissant là, on faict selon sa profession, qui est de m'establir et contenir tout en moy. Ce m'est plaisir d'estre désintéressé des affaires d'aultruy et desgagé de leur gariement.

En touls afl'aires, quand ils sont passés, comment que ce soit, j'y ay peu de regret ; car ceste imagination me met hors de peine, qu'ils debvoient ainsi passer -, les voylà dans le grand cours de l'univers, et dans l'enchaisneure des causes stoïcques ; vostre fantasie n'en peult, par souhait et imagination, remuer un poinct que tout l'ordre des choses ne renverse, et le passé, et l'advenir.

Au demourant, je hais cest accidentai repentir que l'aage apporte. Celuy^ qui disoit anciennement estre obligé aux années dequoy elles l'avoient desfaict de la volupté, avoit aultre opinion que la mienne ; je ne sçauray jamais bon gré à l'impuissance, de bien qu'elle me face : Nec tamaversa unquam videbitur ab opère suo providentia, ut débilitas inter optima inventa si|3. Nos appétits sont rares en la vieillesse j une

(1) Garantie.

(-2) Sophocle. Quelqu'un lui ayant demandé si, dans sa -vieillesse, il jouissait encore des plaisirs de l'amour, il répondit : « Aux dieux ne plaise ! et c'est de bon cœur que je m'en suis délivré, comme d'un maître sauvage et furieux.» Cic, de Sen., c. 14. G.

(3) Kt la Providence ne sera jamais si ennemie de son ouvragt que la foil)lesse puisse être mise au rang des meilleures choses yiiNTiL., Inst. oral., V, 13.

profonde satiété nous saisit ajirès le coup ; en , cela, je ne veois rien de conscience; le chagrin I et la foiblesse nous impriment une vertu lasche I et catarrheuse. Il ne nous fault pas laisser emporter si entiers aux altérations naturelles que d'en abastardir noslre jugement. La jeunesse et le plaisir n'ont pas faict aultrefois que j'aye mescogneu le visage du vice en la volupté, ny ne faict, à ceste heure, le desgoust que les ans m'apportent, que je mescognoisse celuy de la volupté au vice; ores* que je n'y suis plus, j'en juge comme si j'y estois. Moy, qui la secoue vifvement et attentifvement, treuve que ma raison est celle mesme que j'avois en l'aage plus licencieux, sinon, à l'adventure, d'autant qu'elle s'est affoiblie et empirée en vieillissant; et treuve que ce qu'elle refuse de m' enfourner à ce plaisir, en considération de l'interest de ma santé corporelle, elle ne le feroit, non plus qu'aultrefois, pour la santé spirituelle. Pour la veoir hors de combat, je ne l'estime pas plus valeureuse ; mes tentations sont si cassées et mortifiées qu'elles ne valent pas qu'elle s'y oppose ; tendant seulement les mains au devant, je les conjure^. Qu'on luy remette en présence ceste ancienne concupiscence, je crains qu'elle auroit moins de force à la soustenir qu'elle n' avoit aultrefois; je ne luy veois rien juger à part soy, que lors elle ne jugeast, ny aulcune nouvelle clarté; parquoy, s'il y a convalescence, c'est une convalescence maleficiée. Misérable sorte de remède, debvoir à la maladie sa santé ! Ce n'est pas à nostre malheur de faire cest office; c'est au bonheur de nostre jugement. On ne me faict rien faire par les offenses et afflictions, que les mauldire ; c'est aux gents qui ne s'esveillent qu'à coups de fouet. Ma raison a bien son cours plus délivre' en la prospérité; elle est bien plus distraite et occupée à digérer les maulx que les plaisirs; je veois bien plus clair en temps serein; la santé nv'advertit, comme plus alaigrement, aussi plus utilement, que la maladie. Je me suis advancé le plus que j'ay peu vers ma réparation et règlement, lors que j'avois à en jouir; je serois honteux et envieux

(I) À présent que, etc. C.

(-2) Dans Tcd. de 1588, in-io, fol. 386, il y a jetés esconjure, c'est-à-dire, je <€S prie de se retirer. Montaigne a mis depuis conjurer, comme plus usité, mais en l'employant à peu près dans le même sens. C.

(3) Plus Ubre.

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