‹ OEuvres. Vec une notice biographiqueChapitre 296 sur 402 · LIVRE III, CHAP · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAP

mes, il me les fault trier sur le volet»; el me rend incommode aux actions communes. Nous vivons et négocions avecques le peuple : si sa conversation nous importune, si nous desdaijnons à nous appliquer aux ames^ basses et vulgaires (et les basses et vulgaires sont souvent > aussi réglées que les plus desliées, et toute saj)ience est insipide qui ne s'accommode à l'insipience commune), il ne nous fault plus entremettre ny de nos propres affaires, ny de ceulx daultruy ; et les publicques et les privés se desmeslent avec ces gents là. Les moins tendues cl plus naturelles allures de nostre ame sont les plus belles ; les meilleures occupations, les moins efforcées. Mon Dieu, que la sagesse faict ua bon office à ceulx de qui elle renge les desirs à leur puissance ! il n'est point de plus utile science: «Selon qu'on peult^, «c'estoit le refrein et le mot favory de Socrates; mot de grande substance. Il fault adresser et arrester nos désirs aux cboses les plus aysées et voysines. Ne m' est-ce pas une sotte bumeur de disconvenir avecques un millier à qui ma fortune me joinct, de qui je ne me puis passer ; pour me tenir à un ou deux qui sont bors de mon commerce, oupluslost à un désir fantastique de cbose que je ne puis recouvrer? Mes mœurs molles, ennemies de toute aigreur et asprelé, peuvent ayséement m'avoir descbargé d'envie et d'inimitiés ; d'estre aimé, je ne dis, mais de n'estre point baï, jamais homme n'en donna plus d'occasion : mais la froideur de ma conversation m'a desrobbé, avecques raison, la blenvueillance de plusieurs, qui sont excusables de l'interpréter à aultre et pire sens.

Je suis très capable d'acquérir et maintenir des amitiés rares et exquises ; d'autant que je me barpe^ avecques si grande faim aux ac-

(1) Trier sur le volei, c'est choisir, entre plusieurs cbosesde

inénie espèce, celle qui est la plus excellente. Celte expres- >iijuest fondée sur la coutume qu'ont les jardiniers de répanilre leurs graines sur une planche qu'ils noument volet, atin i- choisir les meilleures pour semer. C'est ce qui parait évi-

uiraeut par un passage de Rabelais, où Panurge, prêt à concilier le théologien HippoUiadée, le médecin Rondibilis, et le philosoplie frouiUogcui, sur le dessein qu'il avait de se marier, liur ûii: Messieurs, il n'est question quectun mot: me dois-je marier ou non ? Si par vous mon double n'est dissolu, je le liens pour insotubti ; car vous estes Ums esteus, choisis et triez ihacim respcitivemeui en son estât, comme beaux pois sur le loiel. P*>TACRCKL, IH, 3(1. G.

(i) Xes., Mêm. sur Sftcrate, 1, 3, 5. C.

(5) Je me harpon t-.

cointances qui reviennent à mon goost, je m'y produis, je m'y jecte si avidement, que je ne faulx pasayséement de m'y attacher, et de faire impression où je donne : j'en ay faict souvent heureuse preuve. Aux amitiéscommunes, jesuis aulcunement stérile et froid ; car mon aller n'est pas naturel, sil n'est à pleine voile: oultre ce, que ma fortune, m'ayant duict et affriandé de jeunesse à une amitié seule et parfaicie, m'a à la vérité aulcunement desgousté des aultres, et trop imprimé en la fantasie qu'elle est beste de compaignie, non pas de troupe, comme disoit cest ancien*; aussi, que j'ay naturellement peine à me communiquer à demy, et avecques modification, et ceste servi le prudence et sousl)eçonneuse qu'on nous ordonne en la conversation de ces amitiés nombreuses et imparfaictes : et nous l'ordonne l'on principalement en ce temps, qu'il ne se peult parler du monde que dangereusement ou faulsement.

Si veois je bien pourtant que. qui a, comme moy, pour sa fin les commodités de sa vie (je dis les commodités essentielles) doibt fuyr, comme la peste, ces difficultés et délicatesses d'humeur. Je louerois une ame à divers estages, qui sçache et se tendre et se desmonter; qui soit bien par tout où sa fortune la porte; qui puisse deviser avecques son voisin, de son basliment, de sa chasse et de sa querelle, entretenir avecques plaisir un charpentier et un jardinier. J'envie ceulx qui sçavent s'apprivoiser au moindre de leur suitte, et dresser de l'entretien en leur propre train : et le conseil de Platon* ne me plaist pas, de parler tousjours d'un langage maestral^à ses serviteurs, sans jeu, sans familiarité, soit envers les masles, soit envers les femelles ; car-, oultre ma raison *, il est inhumain et injuste de faire tant valoir ceste telle quelle prérogative de la fortune ; et les polices où- il se souffre moins de disparité entre les valets et les maistres me semblent les plus équitables. Les aultres s'estudient à eslancer et guinder leur esprit ; moy, à le baisser et coucher : il n'est vicieux qu'en extension.

Jiarraa et genus jEaci, Et pugnata sacro bella sub Ilio :

(i) Plct., de la Plur(dil^ d'amis, c. 3

(8) Traité des Lois, W, p. 872 D, édit. ae Francfort, ieoi.C.

(3) Mttijisiral. C.

(4) Outre la rmson que ]e viens italleguer [ au coauu«acOuKut du paragraphe).

ESSAIS DE MONTAIGNE

Quo Chium pretio cadutr Uercemur, quis aquam lemperet ignibus,

Quo prixbenie domutn, et quota, Peligiiis caream frigoribus, taccs*.

Ainsi, comme la vaillance lacedemonienne avoit besoing de modération, et du son doulx et gracieux du jeu des tleules pour la llatter en la guerre, de peur qu'elle ne se jectast à la témérité et à la furie, là où toutes aultres nations ordinairement employent des sons et des voix aiguës et fortes, qui esmeavent et qui eschauffent à oultrance le courage des soldats : il me semble de mesme, contre la forme ordinaire, qu'en l'usage de nostre esprit, nous avons, pour la plus part, plus besoing de plomb que d ailes, de froideur et de repos que d'ardeur et d'agitation. Sur tout, c'est à mon gré bien faire le sot que de faire l'entendu entre ceulx qui ne le sont pas ; parler tousjours bandé, favellarin punta di forchetta^. Il fault se desmettre au train de ceulx avecques qui vous estes, et par fois affecter l'ignorance : mettez à part la force et la subtilité, en l'usage commun; c'est assez d'y reserver l'ordre : traisnez vous au demourant à terre, s'ils veulent.

Les sçavants chopent volontiers à ceste pierre ; ils font tousjours parade de leur magistère^, et sèment leurs livres par tout; ils en ont en ce temps entonné si fort les cabinets et aweilles des dames, que si elles n'en ont retenu la substance, au moins elles en ont la mine : à toute sorte de propos et matière, pour basse et populaire qu'elle soit, elles se servent d'une façon de parler et d'escrire nouvelle et sçavante.

Hoc sermone pavent, hoc tram, gaudia, curas. Hoc cuncta effundunt animi sécréta ; quid ultra ? Concumbunt docte * ;

et allèguent Platon et sainct Thomas, aux choses ausquelles le premier rencontré serviroit aussi bien de tesmoing : la doctrine qui ne leur a peu arriver en l'ame leur est demourée en la langue. Si les bien nées me croient, elles se con-

(1) Vous nous contez toute la race d'Ëacus et tous les combats livrés 80U8 les murs sacrés d'Illon : mais vous ne nous dîtes pas combien nous coaiera le vin de Chio, qui doit nous préparer le bain, et dans quelle maison, à quelle heure nous braverons le froid des montagnes d'Abruzze. Hor., Od. Iii 19, 3. ' '

(a) Parler un langage précieux, subtil, recherché. G.

(3) Science matjislrale.

(4) Crainte, colère, joie, chagrin, tout, jusqu'à leurs plus secrètes passions, est exprimé dans ce style. Que dirai-je, entin ? c'est doctement qu'elles se pâment. Juv., Vi,i89.

tenteront de faire valoir leurs propres et naturelles richesses : elles cachent et couvrent leurs beautés soubs des beautés estrangieres : c'est grande simplessed'estoulTer sa clarté, pour luire d'une lumière empruntée ; elles sont enterrées et ensepvelies sdubs l'art, de capsula tolœ*. C'est qu'elles ne se cognoissent point assez : le monde n'a rien de plus beau ; c'est à elles d'honnorer les arts, et de farder le fard. Que leur fault il, que vivre aimées et honorées? elles n'ont et ne sçavent que trop pour cela : il ne fault qu'esveiller un peu et reschauffer les facultés qui sont en elles. Quand je les veois attachées à la rhétorique, à la judiciaire, à la logique, et semblables drogueries si vaines, et inutiles à leur besoing, j'entre en crainte que les hommes qui le leur conseillent le facent pour avoir loy^de les régenter soubs ce tiltre : car quelle aultre excuse leur trouverois je? Bastes, qu'elles peuvent, sans nous, renger la grâce de leurs yeulx à la gayeté, à la sévérité et à la doulceur, assaisonner un nenny de rudesse, de doubte et de faveur, et qu'elles ne cherchent point d'interprète aux discours qu'on faict pour leur service : avecques ceste science, elles commandent à baguette, et régentent les régents et l'eschole. Si toutesfois il leur fasche de nous céder en quoy que ce soit, et veulent par curiosité avoir part aux livres, la poésie est un amusement propre à leur besoing : c'est un art folastre et subtil, desguisé, parlier *, tout en plaisir, tout en montre, comme elles. Elles tireront aussi diverses commodités de l'histoire. En la philosophie, de la part qui, sert à la vie, elles prendront les discours qui les dressent à juger de nos humeurs et conditions, à se deffendre de nos trahisons, à régler la témérité de leurs propres désirs, à mesnagcr leur liberté, allonger les plaisirs de la vie, et à porter humainement l'inconstance d'un serviteur, la rudesse d'un mary, et l'importunité des ans et des rides, et choses semblables. Voylà, pour le plus, la part que je leur assignerais aux sciences. Il y a des naturels particuliers, retirés et in-

(J) Elles ne sont que fard et parfum. — C'est un root de Sénèque, qui l'applique aux pelils-niaitres de son icmps-.lfostt complures menés Mit-il, EpisU, H5), barba et coma mudos ae capsula toios. C.

(2) Loisir.

(3) // suffit.

(4) Parleur.

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