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TJVRE III, CHAP. II

fie la misère et l'infortune de ma vieillesse iDst à se préférer à mes bonnes années, saines, wveillées, vigoreuses, et qu'on oust à m'ostimor, non par où j'ay esté, mais par où j'ay cessé d'estre.

A mon advis, c'est « le vivre heureusement, » non, comme disoit Antislhenes*, « le mourir heureusement, » qui faict l'humaine félicité. Je ne me suis pas attendu d'attacher monstrueusement la queue d'un philosophe à la teste et au corps d'un homme perdu; ny que ce chetif bout eust à desad vouer et desmentir la plus belle, entière et longue partie de ma vie ; je me veulx présenter et faire veoir par tout uniformément. Si j'avois à revivre, je revivrois comme j'ay vescu9 ; ny je ne plainds le passé, ny je ne crainds l'advenir; et, si je ne me deceois, il est allé du dedans environ comme da dehors. C'est une des principales obligations que j'aye à ma fortune, que le cours de mon estât corporel ayt esté conduict chasque chose en sa saison; j'en ay veu l'herbe, et les fleurs, et le fruict, et en veois la seicheresse; heureusement, puisque c'est naturellement. Je porte bien doulcement les maulx que j'ay, d'autant qu'ils sont en leur poinct, et qu'ils me font aussi plus favorablement souvenir de la longue félicité de ma vie passée ; pareillement , ma sagesse peult bien estre de mesme taille, en l'un et en l'aultre temps ; mais elle estoit bien de plus d'exploict et de meilleure grâce, verte, gaye, naïfve, qu'elle n'est à présent, cassée, grondeuse, laborieuse. Je renonce doncques à ces reformatioiis casuelles et douloureuses. Il fault que Dieu nous touche le courage; il fault que nostre conscience s'amende d'elle mesme par renforcement de nostre raison, non par l'affoiblissement de nos appétits; la volupté n'en est en soy ny pasle ny descoulourée, pour estre apperceue par des yeuU chassiealx et troubles.

On doibt aimer la tempérance par elle mesme, et pour le respect de Dieu qui nous l'a ordonnée, et la chasteté ; celle que les catarrhes nous prestent, et que je doibs au bénéfice de ma cholique, ce n'est ny chasteté, ny tempérance ; on

(1) Dioc. Laerce, VI, s. G.

(2) « Paroles horribles, dit la Loyigue de Port-Royal(Ill,20), et qui marquent une exlinclion cnlière de tout sentiment de religion, mais qui sont dignes de celui, etc. » Durs conlroversistes, voulez-vous donc ôler à Ihonnéte homme la seule récompense qui lui reste quelquefois sur la terre, le témoignage de sa conscience ? J. V. L.

ne peult se vanter de mespriser et combattre la volupté, si on ne la veoid, si on l'ignore, et ses grâces, et ses forces, et sa beauté plus attrayante; je cognois l'une et l'aultre, c'est à moy de le dire. Mais il me semble* qu'en la vieillesse nos âmes sont subjectes à des maladies et imperfections plus importunes qu'en la jeunesse ; je le disois estant jeune , lors on me donnoit de mon menton par le nez -, je le dis encores à ceste heure, que mon poil gris m'en donne le crédit. Nous appelions sagesse la difficulté de nos humeurs, le desgoust des choses présentes ; mais, à la vérité, nous ne quittons pas tant les vices comme nous les changeons, et, à mon opinion, en pis; ouUre une sotte et caducque fierté, un babil ennuyeux, ces humeurs espineuses et inassociables, et la superstition, et un soing ridicule des richesses, lors que l'usage en est perdu, j'y treuve plus d'envie, d'injustice et de malignité ; elle nous attache plus de rides en l'esprit qu'au visage* ; et ne se veoid point d'ames, ou fcrt rares, qui en vieillissant ne sentent l'aigre et le moisi. L'homme marche entier vers son croist et vers son decroist. A veoir la sagesse de Socrates, et plusieurs circonstances de sa condamnation, j'oserois croire 2 qu'il s'y presta aulcunement luy mesme, par prévarication, à desseing, ayant de si près, aagé de soixante et dix ans, à souffrir l'engourdissement des riches allures de son esprit, et l'esblouïssement de sa clarté accoustumée. Quelles métamorphoses luy veois je faire touts les jours en plusieurs de mes cognoissants ! C'est une puissante maladie, et qui se coule naturellement et imperceptiblement : il y fault grande provision d'estude et grande précaution, pour éviter les imperfections qu'elle

(0 Pour bien écrire encor, j'ai trop longtemps écrit. Et les rides du front passent jusqu'à re«prit. Corn., Epilre au P.oi.

On n'a pas assez remarqoé combien les grands écrivains da dix-septième siècle, surtout La Fontaine, Corneille, La Bruyère, avaient étudié Montaigne, et combien l'originalité de son style a pu leur fournir d'expressions et d'images, j. V. L.

(?) Si celte conjecture n'est fondée que sur la sagacité de Blontaigne, elle lui fait beaucoup d'honneur; car Xénophon nous dit expressément, dans sou Apolcyjie de Sacrale, qu'en effet Socrate ne se défendit avec tant de hauteur devant ses juges que parce qu'il considéra qu'à son âge il lui serait plus avantageux de mourir que de vivre. C'est sur quoi roule tout le préambule de cette petite pièce, intitulée : îuxpaTco; àîroXcy'a irpo; tcù; ^ocaotflîî. Apotoçie de Socrate devant set juges. G.

ESSAIS DE MONTAIGNE

nous charge, ou au moins affoiblir leur progrès. Je sens que, nonobstant tous mes relreuchemenls, elle gaigne pied à pied sur moy -, je soubtieiîs tant que je puis, mais je ne sçais enfin où elle me mènera moy mesme. A toutes adventures, je suis content qu'on sache d'où je seray tumbé.

GHAPITUE 111.

De trois commerces.

Il ne fault pas se clouer si fort à ses humeurs et complexions -, nostre principale suffisance, c'est sçavoir s'appliquer à divers usages. C'est estre, mais ce n'est pas vivre, -que se tenir attaché et obligé par nécessité à un seul train ; les plus belles âmes sont celles qui ont plus de variété et de souplesse. Yoilà un honorable tesmoignage du vieux Caton : Buic versatile ingenium sic pariter ad omnia fuit., ut natum ad id unum diceres quodcumque ageret^. Si c'estoit à moy à me dresser à ma mode, il n'est aulcune si bonne taçon où je voulusse estre iiché pour ne m'en sçavoir desprendre ; la vie est un mouvement inegual, irreguUer et multitbrme2. Ce n'est pas estre amy de soy, et moins encores maislre, c'est en estre esclave, de se suyvre incessamment, et estre si prins à ses inclinations qu'on n'en puisse fourvoyer, qu'on ne les puisse tordre. Je le dis à ceste heure, pour ne me pouvoir facilement despestrer de l'importunité de mon ame, en ce qu'elle ne sçait communément s'amuser, sinon où elle s'empeschc, ny s'employer que bandée et entière; pour legier subject qu'on luy donne, elle le grossit volontiers et l'estire^, jusques au poinct où elle ayt à s'y embesongner de toute sa forcé : son oysifveté m'est, à ceste cause, une pénible occupation, et qui offense ma santé. La plus part des esprits ont besoing de matière estrangiere pour se desgourdir et exercer ; le mien en a besoing pour se rasseoir plustost et séjourner: vilia otii iiegotia disculienda sunt*; car son plus laborieux et principal estude, c'est s'estu-

(1) Il avait l'espril si flexible el si propre à tout que, quei- -jue chose qu'il fit, ou aurait dit qu'il était né uniquement pour :eia. Tite Live, XXXIX, 40.

/-2) Yariable.

(3) L'eiend.

(i) C'est par roccupation que l'on peut éciiapper aux \iocs de i'oisivelë. Stx., HpM. tHo.

dier soy. Les livres sont, pour luy , du genre des occupations qui le desbauchent de sou estude; aux premières pensées qui luy viennent, il s'agite et faict preuve de sa vigueur à tout sens, exerce son maniement, tantost vers la force, tantost vers l'ordre et la grâce, se renge, modère et fortifie. H a dequoy esveiller ses facultés par luy mesme ; nature luy a donné, comme à touts, assez de matière sienne pour son utilité, et des subjects propres assez, où inventer et juger. . ,

Le méditer est un puissant estude et plein, a à qui sçait se tasler et employer vigoreusement : j'aime mieux forger * mon ame, que la meubler. Il n'est point d'occupation ny plus foible, ny plus forte, que celle d'entretenir ses pensées, selon l'ame que c'est; les plus grandes en font leur vacation, quihus vivere est cogitare^ : aussi nature l'a favorisée de ce privilège, qu'il n'y arien que nous puissions faire si longtemps, ny action à laquelle nous nous adonnions plus ordinairement et facilement. C'est la besongne des dieux, dict Aristote^, de laquelle naist et leur béatitude et la nostre.

La lecture me sert spécialement à esveiller par divers objets mon discours ; à embesongner mon jugement, non ma mémoire. Peu d'entretiens doncques m'arrestent, sans vigueur et sans effort; il estvray quela gentillesse et la beauté me remplissent et occupent autant, ou plus, que le poids et la profondeur; et, d'autant que je sommeille en toute aultre communication, que je n'y preste que l'escorce de mon attention, il m' advient souvent en telle sorte de propos abbattus et lasches, propos de' contenance, de dire et respondre des songes et bestises indignes d'un enfant et ridicules, ou de me tenir obstiné en silence, plus ineptement encores et incivilement. Ay une façon resveuse qui me retire à moy, et, d'auUre part, une lourde ignorance et puérile de plusieurs choses communes : par ces deux qualités, j'ay gagné qu'on puisse faire, au vray, cinq ou six contes de moy, aussi niais que d' aultre, quel qu'il soit. Or, suyvant mon propos, ceste complexion difficile me rend délicat à la praticque des hom-

c'cst penser. Cic, Tusc.quœal.,

(1) façonner. C.

(2) Pour Jesquelles vivre,

(5) mmk a titcomaqne, X. 8. o. 203, éd. de M. Coray, 18«2.

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