LIVRE !II, CHAP. III
moins que d'on dictateur, ou consul, ou censeur, et prenoit son deduict en la dignité de ses amoureux. Certes, les perles et le brocadel* y confèrent quelque chose, et les tiltres, et le train.
Au demourant, je faisois grand compte de l'esprit, mais pourveu que le corps n'en feust pas à dire ; car, à respondre en conscience , si l'une ou l'aultre des deux beautés debvoit nécessairement y faillir, j'eusse choisi de quitter plustosi la spirituelle ; elle a son usage en meilleures choses ; mais au subject de l'amour, subject qui principalement se rapporte à la veue et à l'attouchement, on faict quelque chose sans les grâces de l'esprit, rien sans les grâces corporelles. C'est le vray advantage des dames, que la beauté; elle est si leur que la nostre, quoyqu'elle désire des traits un peu aultres , n'est en son poinct que confuse avecques la leur, puérile et imberbe : on dict que chez le jrand seigneur , ceuLx qui le servent soubs tilire de beauté, qui sont en nombre infiny, ont leur congé, au plus loing, à vingt et deux ans. Les discours, la prudence et les offices d'amitié se treuvent mieulx chez les hommes : pourtant gouvernent ils les affaires du monde.
Ces deux commerces* sont fortuits et despendants d'aultry ; l'un est ennuyeux par sa rareté, l'aultre se flestrit aved'aage ; ainsin iisn' eussent pas assez prouveu au besoing de ma vie. Celuy des livres, qui est le troisiesme, est bien plus seur et plus à nous ; il cède aux premiers les aultres advantages, mais il a pour sa part la constance et faciUté de son service. Cestuy cy costoye tout mon cours et m'assiste par tout ; il me console en la vieillesse et en la solitude ; il me descharge du poids d'une oysifveté ennuyeuse, et me desfaict à toute heure des compagnies qui me faschent; il esmousse les poinciures de la douleur, si elle n'est du tout extrême et maistresse. Pour me distraire d'une imagination imjortune, il n'est que de recourir aux livres ; ils me destoument facilement à eulx et me la desrobbent; et si ne se njutinent point, pour veoir que je ne les recerche qu'au defanlt de ces aultres commodités plus réelles, vifves et naturelles; ils me receoivent tousjours de mesme
« an^Husadeurs et cadres grands sdgneurs, entrez, el non ■ (f autres, s c
(i) Le brocart.
(«) L'un avec les hommes par uuc conversation libre el faaifière, et Fautre avec les fenuoes par l'amoar. C
visage. Il a bel aller à pied, dict on, qui mené son cheval par la bride-, et nostre Jacques, roy de ÎSaples et de S cile, qui, beau, jeune et sain, se faisoit porter par païs en civière, couché sur un meschant oreiller de plume, vestu d'une robbe de drap gris et un Iwnnet de mesme, suy vi cependant d'une grande pompe royale, lictieres, chevaulx à main de toutes sortes, gentilshommes et ofQciers , representoit une austérité tendre encores et chancelante ; le malade n'est pas à plaindre, qui a la guarison en sa manche. En l'expérience et usage de ceste sentence, qui est très véritable, consiste tout le fruict qr.e je tire des livres ; je ne m'en sers en effect quaSi non plus que ceulx qui ne les cognoissent point ; j'en jouis , comme les avaricieux des trésors, pour sçavoir que j'en jouïray quand il me plaira : mon ame se rassasie et contente de ce droict de possession. Je ne voyage sans livres , ny en paix, ny en guerre : toutesfois il se passera plusieurs jours, et des mois, sans que je les" employé; ce sera bientost, dis je, ou demain, ou quand il me plaira, le temps court et s'en va cependant sans me blecer ; car il ne se peult dire combien je me repoiK et séjourne en ceste considération, qu'ils sont à mon costé pour me donner du plaisir à mon heure, et à recognoistre combien ils portent de secours à ma vie. C'est la meilleure munition que j'aye trouvé à cesl humain voyage; et plainds extrêmement les hommes d'entendement qui l'ont à dire. J'accepte plustost toute aultre sorte d'amusement, pour legier qu'il soit, d'autant que cestuy cy ne me peult faillir.
Chez moy, je me destoume un peu plus souvent à ma librairie, d'où, tout d'une main, je commande à mon mesnage. Je suis sur l'entrée, et veois soubs mov mon jardin, ma bassecourt, ma court, et dans la pluspart des membres de ma maison. Là je feuillette à ceste heure un livre, à ceste heure un aultre, sans ordre et sans desseing , à pièces descousues. Tantost je resve ; tantost j'enregistre et dicte, en me promenant, mes songes que voicy. Elle est au troisiesme estage d'une tour : le premier, c'est ma chapelle ; le second , une chambre et sa suitte , où je me couche souvent, pour estre seul ; au dessus, elle a une grande garderobbe : c'estoit, au temps passé, le lieu plus inutile de ma maison. Je passe là et la plus part des jours de ma vie, et la plus part des heures du jour ; je n'y suis jamais îa nuict. A sa suitte est un cabinet assez poly, ca-
ESSAIS DE MONTAIG^E,
pable à recevoir du feu pour l'hy ver, très plaisamment percé ; et si je ne craignois non plus le soing de la despense, le soing qui me chasse de toute besongne, j'y pourrois facilement couldre à chasque costé une gallerie de cent pas de long et douze de large, à plain pied, ayant trouvé touts les murs montés, pour aultre usage, à la hauteur qu'il me fault. Tout lieu retiré requiert un promenoir^ mes pensées dorment si je les assis ; mon esprit ne va pas seul, comme si les jambes l'agitent : ceulx qui esludient sans livre en sont touts là. La figure en est ronde, et n'a de plat que ce qu'il faut à ma table et à mon siège; et vient m' offrant, en se courbant, d'une veue, touts mes livres, rengés sur des pulpitres à cinq degrés tout à l'environ. Elle a trois veues de riche et libre prospect*, et seize pas de vuide en diamètre. En hyver, j'y suis moins continuellement ; car ma maison est juchée sur un tertre, comme dict»son nom, et n'a point de pièce plus esventée que ceste cy, qui me plaist d'estre un peu pénible et à l'escart, tant pom* le fruict de l'exercice que pour reculer de moy la presse. C'est là mon siège : j'* essaye à m'en rendre la domination pure, et à soustraire ce seul coing à la communauté et conjugale, et filiale et civile ; par tout ailleurs je n'ay qu'une auctorité verbale, en essence, confuse, misérable à mon gré, qui n'a chez soy on estre à soy, oii se faire particulièrement la court, oîi se cacher! L'ambition paye bien ses gents de les tenir tousjours en montre comme la statue d'un marché : Magna servitus est magna for tuna^: ils n'ont pas seulement leur relraict pour retraicte. Je n'ay rien jugé de si rude en austérité de vie que nos religieux affectent, que ce que je veois, en quelqu'une de leurs compaignies, avoir pour règle une perpétuelle société de lieu, et assistance nombreuse entre eulx, en quelque action que ce soit ; et treuve aulcunement plus supportable d^ estre tousjours seul que ne le pouvoir jamais estre.
Si quelqu'un me dict que c'est avilir les muses, de s'en servir seulement de jouet et de passetemps, il ne/sçait pas , comme moy, combien vault le plaisir, le jeu et le passetemps: à peine qtie je ne die toute aultre fin estre ridicule. Je
(1) Qui s'étend au loin.
(S) Une grande fortune est une grande servitude. Sén., Consol. ad Potybiturt, c. 36.
vis du jour à la journée, et, parlant en révérence, ne vis que pour moy : mes desseings se terminent là. J'estudiayjeune pour l'ostentation; depuis, un peu pourm'assagir* ; à ceste heure pour m'esbattre : jamais pour le quest^. Un humeur vaine etdespensiere que j'avois après ceste sorte de meuble, non pour en prouveoir seulement mon besoing, mais, de trois pas au delà, pour m'en tapissier et parer, jel'ay pieçaabandonnée.
Les livres ont beaucoup de qualités agréables à ceulx qui les sçaveat choisir; mais, aulcun bien sans peine; c'est un plaisir qui n'est pas net et pur, non plus que les aulires; il a ses incommodités et bien poisantes : l'ame s'y exerce; mais le corps, duquel je n'ay non plus oublié le soing, demeure ce pendant sans action, s'atterfe et s'attriste. Je ne sçache excès plus dommageable pour moy, ny plus à éviter en ceste desclinaison d'aage.
Voyià mes trois occupations favories et particulières ; je ne parle point de celles quejedoibs au monde par obligation civile.