‹ OEuvres. Vec une notice biographiqueChapitre 30 sur 402 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

'*ar divers moyens on arrive à pareille fin.

La plus commune façon d'amollir les cœurs de ceulx qu'on a offensés, lorsqu'ayants la vengeance en main ils nous tiennent à leur mercy, c'est de les esmouvoir par soubmission à commisération et à pitié ; toutesfois la braverie, la constance et la resolution, moyens tout contraires, ont quelquesfois servy àcemesmeeffect.

Edouard*, prince de Gall«s, celuy qui régenta si long temps nostre Guienne, penson-

!l) Que les ADgiois Dommeot communément the black prince,

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nage duquel les conditions et la fortune ont beaucoup de notables parties de grandeur, ayant esté bien fort offensé par les Limosins et prenant leur ville par force, ne peut estre arresté par les cris du peuple et des femmes et enfants abandonnés à la boucherie, luy criants mercy et -se jectants à ses pieds, jusqu'à ce que, passant tousjours oultre dans la ville, il apperceut trois gentilshommes françois qui, d'une hardiesse incroyable, soustenoient seuls

le prince noir, fils (TËdouard ni, roi d'Angleterre, et père de l'infortune Richard H. 1^ trait cité dans le texte se troure dans Froissart, vol. I, liv. I, part. II, chap. CCCXX, p. 619 de mon édition, dans le Panthéon.

ESSAIS DE MONTAIGNE

l'effort de son armée victorieuse. La considération et le respect d'une si notable vertu rebroucha premièrement la poincte de sa cliolere , et commencea par ces trois à faire miséricorde à touts les aultres habitants de la ville.

Scanderberch, prince de l'Epire, suyvant un soldat des siens pour le tuer, ce soldat, ayant essayé par toute espèce d'humilités et de supplications de l'appaiser, se résolut à toute extrémité de l'attendre l'espée au poing ; ceste sienne resolution arresta sus bout la furie de son maistre, qui, pour luy avoir veu prendre un si honnorable party, le receut en grâce. Cest exemple pourra souffrir aultre interprétation de ceulx qui n'auront ieu la prodigieuse force et vaillance de ce prince là.

L'empereur Conrad troisiesme, ayant assiégé Guelphe, duc de Bavieres*, ne voulut condescendre à plus doulces conditions, quelques viles et lasches satisfactions qu'on luy offrist, que de permettre seulement aux gentilsfemmes* qui estoient assiégées avecques le duc, de sortir, leur honneur sauve, à pied, avecques ce qu'elles pourroient emporter sur elles. Et elles, d'un cœur magnanime, s'adviserent de charger sur leurs espaules leurs maris, leurs enfants, et le duc mesme. X'empereur print si grand plaisir à veoir la gentillesse de leur courage qu'il en pleura d'ayse et amortit toute ceste aigreur d'inimitié mortelle et capitale qu'il avoit portée à ce duc ; et dès lors en avant traicta humainement luy et les siens.

L'un et l'aultre de ces deux moyens m'emporteroit ayséement ; car j'ay une merveilleuse lascheté vers la miséricorde et mansuétude. Tant y a qu'à mon advis je serois pour me rendre plus naturellement à la compassion qu'à l'estimation ; si est la pitié passion vicieuse aux stoïcques ; ils veulent qu'on secoure les affligés, mais non pas qu'on fléchisse et compatisse avecques eulx. Or ces exemples me semblent plus à propos, d'autant qu'on veoit ces âmes, assaillies et essayées par ces deux moyens, en soustenir l'un sans s'esbranler et courber soubs l'aultre. Il se peult dire que, de rompre son cœur à la commisération, c'est l'effect de la facilité, debonnaireté et mollesse, d'où il advient que les natures plus foibles, comme celles des

{tj En 1140, dans Weinsberg, ville de la HauleHBavière. C. (^ Aux femmes de gentilshommes.

femmes, des enfants et du vulgaire, y sont phjsf subjectcs ; mais ayant eu à desdaing les larmes et les pleurs, de se rendre à la seule révérence de la saincte image de la vertu, que c'est Teffect d'une ame forte et imployable, ayant en affection et en honneur une vigueur masle et obstinée. Toutesfois, es âmes moins généreuses, l'estonnement et l'admiration peuvent faire naistre un pareil effect ; tesmoing le peuple thebain, lequel, ayant mis en justice d'accusation^ capitale ses capitaines pour avoir continué lei charge oultre le temps qui leur avoit esté prescript et preordonné, absolut à toute peine* Pelopidas qui plioit soubs le faix de telles objections et n'employoit à se garantir que requestea et supplications; et au contraire Epaminondas,] qui veint à raconter magnifiquement les chose par luy faictes et à les reprocher au peuple^ d'une façon fîere et arrogante, il n'eut pas le cœur de prendre seulement les balotes* en main ; et se départit l'assemblée, louant grandement la haultesse du courage de ce personnage^.

Dionysius le vieil, après des longueurs et difficultés extrêmes, ayant prins la ville de Regge, et en icelles le capitaine Phyton, grand homme de bien, qui l'avoit si obstinéement deffendue, voulut en tirer un tragique exemple de vengeance. Il luy dict premièrement comme le jour avant il avoit faict noyer son fils et touts ceulx de sa parenté ; à quoy Pliylon respondit seulement : « Qu'ils en estoient d'un jour plus heureux que luy. » Après il le feit despouiller et saisir à des bourreaux, et le traisner par la ville en le fouettant très ignominieusement et cruellement, et en oultre le chargeant de félonnes paroles et contumelieuses ; mais il eut le courage toosjours constant, sans se perdre; et, d'un visage ferme, alloit au contraire ramentevant* à haulte voix l'honnorable et glorieuse cause de sa mort, pour n'avoir voulu rendre son pais entre les mains d'un tyran , le menaceant d'une prochaine punition des dieux. Dionysius, lisant dans les yeulx de la commune de son armée, que, au lieu de s'animer des bravades

(1) Avec beaucoup de peine.

(2) Petites balles ou bulletins employés pour alter aux ?oùt dans les jugements ou les élections.

(S) ^LUTARQDB, ComnieiU on veut se louer soi- même, chap. 5. C.

(4) Rsppeiaiit, remémorant.

f.IVRE I, CHAI». I.

decestennemy \aincu, an mespris de leur chef et de son iriuinpla», elle alloit s'ainollissant par l'esionnement d'une si rare vertu el marchandoii de se mutiner et jniesme d'arraclier Pliyton d'entre les mains de ses sergeants, feit cesser ce mart)Te, et à cachettes l'envoya noyer en la mer*.

Certes c'est un sul)ject merveilleusement vain, divers et ondoyant, que l'homme ; il est malaysé d') fonder jugement constant et uniforme. Voylà Ponipeius qui pardonna à toute la ville des Mamertins, contre laquelle 11 estoit fort animé, en considération de la vertu et njagnaniniité du citoyen Zenon-, qui se chargeoit seul de la faulte publicque et ne requeroit aultre grâce que d'en perler seul la peine ; et l'boste de Sylla, ayant usé, en la ville de Peruse^, de semblable \ ertu, n'y gaigna rien ny pour soy ny pour les aulires.

Et, directement contre mes premiers exemples, le plus hardy des hommes et si gracieux aux vaincus, Alexandre, forceant, après beaucoup de grandes difficultés, la ville de Gaza, rencontra Betis qui y commandoit, de la valeur duquel il avoit pendant ce siège senti des preuves merveilleuses, lors seul, abandonné des siens, ses armes despecées, tout couvert de sang et de playes, combattant encores au milieu de plusieurs Macédoniens qui le chamailloient de toutes parts; et luy dict, tout picqué d'une si chère victoire (car, entre aultres dommages, il avoit receu deux fresches blessures sur sa personne) : « Tu ne mourras pas comme tu as voulu, Betis; fais estât qu'il te fault souffrir loutes les sortes de torments qui se pourront inventer contre un captif. » L'aultre, d'une mine non seulement asseurée, mais rogue et altiere, se teini sans mot dire à ces menaces. Lors Alexandre, voyant son fier et obstiné silence : • A il ilechy un genouil? luy est il eschappé quelque voix suppliante? Vray^raent, je vaincqueray ce silence, et si je n'en puis arracher parole, j'en arracheray au moins da gémissement. » Et, tournant sa cbolere en rage, com-

(1) DioooREiJf:Sfai,T,XIT, 29, iradartieo d'Amyot. C.

W PItrtarqiie le nomme S//irtion dans V Inslrttction pour ceux qui immient affniirs tTetat, ctiap. H; Siheuniiis dsas It-s Apophtegmes ; el Sthenis, de la -rille d'Uimëre, daas U Vie de Pompée, ctrap. ô. G.

(3) Pluiarque, d'où ceci a éié tiré, dit Preneste, viUe do Latimn ( InstrucOon pour ceux ^«i tuaniem affaires ifétat, <*ap.i7), Péruse ou Péroose est dans la Toscane. C.

manda qu'on luy perceast les talons , et le leU ainsi traisner tout vif, deschirer el desmembrer an cul d'une charrette*. Seroît-ce que la forc« de courage luy l'eust si namrclle et commune, que, pour ne l'admirer point, il la respectast moins? ou qu'il l'esiimast si proprement sienne, qu'en ceste haulteur il ne peust souffrir de la veoir en un aultre, sans le despit d'une passion envieuse? ou que l'impétuosité naturelle de sa cholere feust incapable d'opposition? De rray, si elle eust receu bride, il est à croire que, en la prinse et désolation de la ville de Thebes, elle l'eust receue, à veoir cruellefiienl mettre au fil de respectant de vaillants hommes perdus et n'ayants plus moyen de deffense publicque ; car il en feut tué bien six mille, desquels nul ne leut veu ny fuyant, ny demandant mercy; au rebours, cherchants, qui çà, qui là, par les rues, à affronter les ennemis victorieux, les provoquants à les faire mourir d'une mort honnorable. Nul ne feut veu si abbaliu de bleceares, qui n'cssayast en son dernier souspir de se venger encores, et, atout* les armes da desespoir, consoler sa mort en la mort de quelque ennemy. Si ne trouva l'aftliction de leur vertu aulcune pitié, et ne suffit la longueur d'un jour à assouvir sa vengeance; ce carnage dora jusques à la dernière gotitte de sang espandable, et ne s'arresta qu'aux personnes desarmées, vieillards, femmes et enfants, pour en tirer trente mille esclaves'^.

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