LIVRE Ili, CHAR IV
d'arrivée et favoriser leur plaincte, et en tesmoigner quelque approbation et excuse. Par cesle intelligence, vous gaigne?. crédit à passer oultre, et, d'une facile et insensible inclination, vous vous coulez aux discoure plus fermes et propres à leur guarison. Moy, qui ne desirois principalement quede piper f'assistance qui avoit les yeulx sur moy, madvisayde plastrer le mal; aussi me trouve je, par expérience, avoir mauvaise main et infructueuse à persuader ': ou je présente mes raisons trop poinctues et trop seiches, ou trop brusquement, ou trop nonchalamment. Après que je me feus appliqué un temps à son tourment, je n'essayay pas de le guarir par fortes et vifves raisons, parce que j'en ay faulte, ou que je pensois aultrement faire mieulx mon effect ; ny n'allay choisissant les diverses manières que la philosophie prescript à consoler ; que ce qu'on plainct* n'est pas mal, comme Cleanthes; que c'est un legier mal, comme les peripateticiens; que se plaindre n'est action ny juste ny louable, comme Chrysippus ; ny ceste cy d'Epicurus, plus voisine à mon style, de transférer la pensée des choses fascheuses aux plaisantes; ny faire une charge de tout cest amas, le dispensant par occasion , comme Cicero: mais, déclinant tout mollement nos propos, et les gauchissant peu à peu aux subjects plus vovsins, et puis un peu plusesloingnés, selon qu'elle se prestoit plus à moy, je luy desrobbay imperceptiblement ceste pensée douloureuse, et la teius en bonne contenance, et du tout r'apaisée, autant que j'y feus. J'usay de diversion. Ceux qui me suy virent à ce mesme service n'y trouvèrent aucun amendement ; car je n'avois pas porté la coignée aux racines.
A l'adventure ay je touché ailleurs quelque espèce de diversions publicques : et l'usage des militaires, dequoy se servit Periclès en la guerre peloponnesiaque^ et mille aultres ailleurs, pour révoquer de leur païs les forces contraires, est irop fréquent aux histoires. Ce feut un ingénieux destour, dequoy le sieur d'Himbercourt sauva et soy et d'autres, en la ville du Liège*, où le eue de Bourgoigne, qui la tenoit assiégée, l' avoit faict entrer pour exécuter les convenances de
(0 L'édil. de 1588 ajoute : « quaud il y a resislaiu^. » (î) Cic, Tusc. quœsl., DI, 31. C
(3) PLiT., Périclês, c. 21. J. V. L.
(4) De Liège. Voyez les Hémoires de PftUippe de Combles, L U, c. 3.
leur reddition accordée. Ce peuple, assemblé de nuict pour y prouveoir, commence a se mutiner contre ces accords pa.ssés; et délibérèrent plusieurs de courre sus aux négociateurs qu'ils tenoient en leur puissance ; luy, sentant le vent de la première ondée de ces gents qui venoient se ruer en son logis, lascha soulxlain vers eulx deux des habitants de la ville ( car 11 y en avoit aulcuns avecques luy ), chargés de plus doulces et nouvelles offres à proposer en leur conseil, qu'il avoit forgées sur le champ pour son besoing. Ces deux arresterent la première tempeste, ramenants ceste tourbe esmeue en la maison de ville, pour ouïr leur charge et y délibérer. La délibération feut courte: voicy desbonder un second orage autant animé que l'aultre; et luy, à leur despecher en teste quatre nouveaux et semblables intercesseurs, protestants a\ oir à leur déclarer à ce coup des présentations plus grasses', du tout à leur contentement et satisfaction, par où ce peuple feut derechef repoulsé dans le conclave. Somme , que , par telle dispensation d'amusements, divertissant leur furie et la dissipant en vaines consultations, il l'endormit enfin et gaigna le jour, qui estoit son principal affaire.
Ct'st aultre conte est aussi de ce pfedicàment* : Atalante, fille dé beauté excellente et de merveilleuse disposition, pour se desfaîre de la presse de mille poursuy vants qui la demandoient en mariage, leur donna ceste loy, « qu'elle accepteroit celuy qui l'eg^aaleroit à la course, pourveu que ceulx qui y fauldroient en perdissent la vie ^. » Il s'en trouva assez qui estimèrent ce prix digne d'un tel hazard, et qui encoururent la peine de ce cruel marché. Hippomenés. ayant à faire son essay après les aultres, s'adressa à la déesse tutrice de ceste amoureuse ardeur, l'appellant à son secours ; qui, exauceant sa prière, le fournit de trois pommes d'or, et de leur usage. Le champ de la course ouvert, à mesure qu'Hippomenes sentsamaistresse luy presser les talons, il laisse eschapper. comme par inadvertance, l'une de ces pommes; la fille, amusée de sa beauté, ne
(1) De» cffrespkaavantagetues. E. i.
(2) De celle calAjorie. On appelle prêdictanenis, eu Iqgiqoe, les dif catégories d'Arislote. £■ J.
(3) Prcemia veloci conjux, Uiatamlque dabuntar; Mors prelium tordis: ea lex cenanums etto.
Or. , ua., X, S71.
ESSAIS DE MONTAIGNE
lault point de se destourner pour l'amasser :
Obstupàit virgo, nitidique nupidine pomi Déclinât cursus, anrumque volubile lolliC ' .
Autant en feit il, à son poinct, et de la seconde et de la tierce : jusques à ce que, par ce fourvoyement et divertissement, l'advantage de la course luy demeura. Quand les médecins ne peuvent purger le catharre, ils le divertissent et desvoyent à une aultre partie moins dangereuse : je m'apperceois que c'est aussi la plus ordinaire recepte aux maladies de l'ame ; Abducendus etiam nonnunquam animus est ai aliastudia,soUiciludines, curas , negolia ; loci denique mutatione, tanquam œgroti non convalescentes sœpe curandus esf^; on luy faict peu chocquer les maulx de droit fil ; on ne luy en faict soustenir ny rabattre l'atteincte, on la luy faict décliner et gauchir.
Geste aultre leçon est trop haulte et trop difficile : c'est à faire à ceulx de la première classe de s'arrester purement à la chose, k considérer, la juger: il appartient à un seul Socrates d'accointer la mort d'un visage ordinaire, s'en apprivoiser et s'en jouer; il ne cherche point de consolation hors de la chose ; lé mourir luy semble accident naturel et indiffèrent; il fiche là justement sa veue, et s'y resoult, sans regarder ailleurs. Les disciples de Hegesias^, qui se font mourir de faim, eschauffés des beaux discours de ses leçons'*, et si dru, que le roy Ptolemée luy feit deffendre de plus entretenir son eschole de ces homicides discours; ceulx là ne considèrent point la mort en soy; ils ne la jugent point: ce n'est pas là où ils arrestent leur pensée; ils courent, ils visent à un estre nouveau.
Ces pauvres gents qu'on veoid, surl'eschaffaud, remplis d'une ardente dévotion, y occupants touts leurs sens autant qu'ils peuvent, les aureilles aux instructions qu'on leur donne,
(1) Surprise,' charmée de la beauté de celte pomme, elle se détourne de sa course et saisit l'or qui roule à ses pieds. Ov. Mélam. ,yi,666.
(2) Quelquefois il faut détourner l'âme vers d'autres goûts, d'autres soins, d'autres occupations; souvent même il faut essayer de la guérir par le changement de lieu, comme les malades qui ne sauraient autrement recouvrer la santé, Cic, Ttise. quœst., IV, 53.
(3) Cic. Tusc. quœst., I, 34; Val. Maxime, \'Ul, 9, ext. 5. G.
(4) Édit. de iSS»,fol. 364, « de son oraison. »
les yeulx et les mains tendues au ciel, la voix à des prières iiaultes, avecques une csmotion aspre et continuelle, font, certes, chose louable et convenable à une telle nécessité : on les doibt louer de religion, mais non proprement de constance ; ils fuyent la luicte, ils destournent de la mort leyr considération, comme on amuse les enfants pendant qu'on leur veult donner le coup de lancette. J'en ai veu, si par fois leur veue se ravaloit à ces horribles apprests de la mort qui sont autour d'eulx, s'en transir, et rejecter avecques furie ailleurs leur pensée : à ceulx qui passent une profondeur effroyable, on ordonne de clorre ou destourner les yeux.
Subrius Flavius, ayant, par le commandement de Néron , à estre desfaict , et par les mains de Niger, touts deux chefs de guerre , quand on le mena au champ où l'exécution debvoit estre faicte, veoyant le trou que Niger avoit faict caver pour le mettre, inegual et mal formé * : « Ny cela mesme, dict il, se tournant aux soldats qui y assistoient, n'est selon la discipline militaire : » et, à Niger qui l'exhortoit de tenir la teste ferme : « Frapasseï ta seulement aussi ferine ! " et divina bien; car, le bras tremblant à Niger, il la luy coupa à divers coups. Cestuy cy semble bien avoir eu sa pensée droictement et fixement au subject.
Celuy qui meurt en la meslée, les armes à la main, il n'estudie pas lors la mort, il ne la sent, ny ne la considère ; l'ardeur du combat l'emporte. Un honneste homme de ma cognoissance estant tumbé, comme il se battoit en estocade , et se sentant daguer à terre par son ennemy de neuf ou dix coups, chascun des assistants luy crioit qu'il pensast à sa conscience; mais il me dict depuis, qu'encores que ces voix luy veinssent aux aureilles, elles ne l'avoient aulcunement touché, et qu'il ne pensa jamais qu'à se descharger ^ et à se venger: il tua son homme en ce mesme combat. Beaucoup feit pour L. Silanus celuy qui luy apporta sa coudemnation, de ce qu'ayant ouï sa response, « qu'il estoit bien préparé à mourir, mais non pas de mains scelerées^, » il se rua sur luy
(1) Qaam ( scrobem) Flavius ul humilem cl arniuslnm increpans, circumslanlibus mililibus : Ne hoc quidem, inquil, ea disciplina. Adwonitusque fortiler protendere cervicem: Vlincan ail, tu tam fortiler ferias ! Tacit., Annal., XV, 67. C.
(2) Se dégaijer.
(3) Anbnum quidem morli deslinaittm ait, sed non permiUen percussori (jloriamministerii. Tacite, Annal. ,\\l, 9. C.