CHAPITRE V
Sur des vers de, Virgile.
A mesure que les pensements utiles sont plus pleins et solides, ils sont aussi plus empeschants et plus onéreux : le vice, la mort, la pauvreté, les maladies sont subjects graves et qui grèvent. Il fault avoir l'ame instruicte des moyens de soubtenir et combattre les maulx, et instruicte des règles de bien vivre et de bien croire ; et souvent l'esveiller et exercer en ceste belle estude : mais aune ame de commune sorte, il fault que ce soit avec relasche et modération ; elle s'affole d'eslre trop continuellement bandée. J'avois besoing, en jeunesse, de m'advertir et soliciter pour me tenir eii office ; i'alaigresse et la santé ne conviennent pas tant bien, dict on, avecques ces discours sérieux et sages : je suis à présent en un aultre estât ; les conditions de la vieillesse ne m'advertissent que trop, m'assagissent et me preschent.«De l'excès de la gayeté je suis tumbé en celuy de la sévérité plus fascheux : par quoy je me laisse à ceste heure aller un peu à la desbauche, par desseing, et emploie quelquefois l'ame à des pensements folastres et jeunes où elle se séjourne. Je ne suis meshuy que trop rassis, trop poisant et trop meur : les ans me font leçon touts les jours de froideur et de tempérance. Ce corps fuyt le desreglement et le craind : il est à son tour de guider l'esprit vers la reformation ; il régente à son tour et plus rudement et impérieusement ; il ne me laisse. pas une heure, ny dormant, ny veillant, chômer d'instructions de mort, de patience et de pénitence. Je me deffends de la tempérance, comme j'ay faict aultrefois de la volupté : elle me tire trop arrière et jusques à la stupidité. Or, je veulx estre maistre de moy à touts sens : la sagesse a ses excès et n'a pas moins besoing de modération que la folie. Ainsi, de peur que je ne seiche,
(1) O malheureuse argile qui fut d'abord façonnée par Prométhée ! qu'il a montré peu de sagesse dans *son ouvrage ! En formant le corps de l'homme, il n'a pris aucun soin de l'esprit: 3"est pourtant par l'esprit qu'il eût dû commencer, Prop., III« S 7.
LfVRR ni,
tarisse et m'a^rave de prudence aux intervalles que mes mauk me donnent,
Hpis intenta mit ne tiet usque malU ' ,
je gauchis tout doulcement et desrobbe ma veue de ce ciel orageux et nubileux que j'ay devant moy, lequel. Dieu mercy, je considère bien sans effroy, mais non pas sans contention et sans eslude ; et me voys amusant en la recordation des jeunesses passées :
Ànimus quod perdidit optât, Âtque in prœierita se lotus imagine versât •
Que l'enfance regarde devant elle; la vieillesse, derrière : estoit ce pas ce que signifioit le double visage de Janus? Les ans m'entraisnent s'ils veulent, mais à reculons! autant que mesyeulx peuvent recognoistreceste belle saison expirée, je les y destourne à secousses: si elle esehappe de mon sang et de mes veines, au moins n'en veulx je desraciner l'image de la mémoire ;
Hoc est,
Yivere bis, vita posse priore frui '.
Platon* ordonne aux vieillards d'assister aux exercices, danses et jeux de la jeunesse, pour se resjouïr en aultruy de la soupplesse et beauté du corps qui n'est plus en eulx, et rappeller en leur souvenance la grâce et faveur de cest aage verdissant; et veult qu'en ces esbats ils attribuent l'honneur de la victoire au jeune homme qui auca le plus esbaudi^ et resjouï, et plus grand nombre d'entre eulx. Je marquois aultrefois les jours poisants et ténébreux comme extraordinaires ; ceuLx là sont tantost les miens ordinaires : les extraordinaires sont les beaux et sereins; je m'en voys au train de tressaillir comme d'une nouvelle faveur quand aulcune chose ne me deult^. Que je me chatouille, je ne puis tantost plus arracher un pauvre rire de ce meschant corps ; je ne m'esgaye qu'en faniasie et en songe pour destourner par ruse le chagrin de la vieillesse : mais, certes, il fauldroit aultre remède qu'en songe ! Foible luicte de l'art con-
1) De peur que mon âàie ne soit toujours occupée de ses maux. Ot., Trisi., rv, l, 4.— Il y a dans Ovide, ne foret.
(2) Mon esprit soupire après ce quii a perdu et se rejette tout entier dans le passé. Petkone, satiric, c. 128.
(3) C'est \ivre deus fois que de pouvoir jouir de la vie passée. Makt., X, 23, 7.
(4) Traité des Lob, II, p. 657, vers le commencement. C.
(5) Eqayé.
(6) De doiiinr, d'où douleur.