CHAP. V
L'aspreté de nos décrets rend rapplication des femmes à ce vice plus aspre et vicieuse que ne porte sa condition, et l'engage à des suiites pires que n'est leur cause ; elles (»ffriront volontiers d'aller au palais quérir du gairi, et, à la guerre, de la repatttion, plustost que d'avoir, au milieu de l'oisifveté et des délices, 2 faii'c une si difficile garde*; veoyent ellc^ paa qu'il n'est ny marchand, ny procureur, ny soldat, qui ne quitte sa hesongne pour courre à cesîe aultre, et le crocheieur ei le savetier, touts harassés et hallebrenes^ qu'ils sont dctraN ail et de faim?
Hum tu, qvœl enuit divu Achœmenei, Aiit pimjuis Phrygiœ Mygdonias opes, Pennittare velin crme Licymniae,
Plena.% aui Arabum domos, Dum fragraulia deiorquet ad osaila Cervicem, aut facili sœvilia negat, Quœ potcenle magis gaudeat eripi,
Interdtim rapere occupei^?
Je ne sais si les exploits de Cœsar et d'Alexandre surpassent en rudesse la resolution d'ime belle jeune femme, «ourrie en nostre façon, à la lumière et commerce du monde, battue de tant d'exemples contraires, et se maintenant entière au milieu de mille continuelles et fortes poursuittes. Il n'y a point de faire plus espineux qu'est ce non faire, ny plus actif: je treuve pins aysé de porter une cuirasse toute sa vie qu'un pucelage , et est le vœu de la virginité le plus noble de touts les vœux, comme estant le plus aspre : Diaboli virtus in lumbis est*, dict sainct Jerosme.
Certes, le plus ardu et le plus vigoreux des humains debvoirs, nous l'avons resigné aux dames, et leur en quittons la gloire. Cela leur doibt servir d'un singulier aiguillon à s'"y opi-
(1) « La conlineDce est une chose très difficile et de très pe-» nible garde : il est bien mal aysé de résister du tout à nature ; or, c'est icy qu'elle est plus forte et ardente, etc. » CnARROîi. de la Sagesse, IIl, 41.
(2) Tennede fauconnerie: un faucon hatbrené, anaché,qm a une ou pla^ieurs plumes brisées.
(5; Les richesses de fArabie et de la Phrygie, les trésorad'Achémènc pourraient-ils vous payer un seul cheveu de Ucym- 'nie, dans ces doux moments où, répondant à vos baisers, die tourne la tête vers vous ; puis, par un doirx caprice, refuse ce qu'elle veut se laisser ravir, et bientôt vous prévient ellemême? HCR-, M., II, H, 21.
(4) Car la venu du diable est aux rognons. S. Jeroxe, eoth^ ire Jontrieri, II, l. II, p. 72, édit. de Bâle, 1557. — Cette Ua duction est de Montaigne lui-méme,à la marge d'un desex plaines corrigés de sa main. N.
ESSAIS DE
niastrer ; c'est une belle matière à nous braver et à fouler aux pieds ccsle vaine prééminence de valeur et de vertu que nous prétendons sur elles; elles trouveront, si elles s'en prennent garde, qu'elles en seront non seulement très estimées, mais aussi plus aimées. Un galant homme n'abandonne point sa poursuitte pour estre refusé, pourveu que ce soit un refus de chasteté, non de chois : nous avons beau jurer, et menacer, et nous plaindre, nous mentons, nous les en aimons mieux : il n'est point de pareil leurre que la sagesse non rude et renfrongnée. C'est stupidité et laschetéde s'opiniastrer contre la haine et le mespris; mais contre une resolution vertueuse et constante, m.eslée d'une volonté recognoissante, c'est l'exercice d'une ame noble et généreuse. Elles peuvent recognoistre nos services, jusques à certaine mesure, et nous faire sentir honnestement qu'elles ne nous desdaignent pas;cârceste loy qui leur commande de nous abominer, parce que nous les adorons, et nous haïr de ce que nous les aimons , elle est, certes, cruelle, ne feust que de sa difliculté ; pourquoy n'orront elles nos oflres et nos demandes, autant qu'elles se contiennent 60ubs le debvoir de la modestie? que va l'ondejrinant qu'elles sonnent au dedans quelque sens plus libre? Une royne de nostre temps disoit ingénieusement « que de refuser ces abords , c'est tesmoignage de foiblesse et accusation de sa propre facilité; et qu'une dame non tentée ne se pouvoit vanter de sa chasteté. « Les limites de l'honneur ne sont pas retrenchés du tout si court, il a de quoy se relascher; il peult se dispenser* aulcunement sans se forfaire^; au bout de sa frontière, il y a quelque estendue, libre, indifférente et neutre. Qui l'a peu chasser et acculer à force, jusques dans son coing et son fort, c'est un malhabile homme s'il n'est salisfaict de sa fortune ; le prix de la victoire se considère parla difticuhé. Voulez vous sçavoir quelle impression a faict en son cœur vostre servitude et vostre mérite? mesurez le à ses mœursy, telle peult donner plus, qui ne donne pas tant. L'obligation du bienfaict se rapporte entièrement à la volonté de celuy qui donne ; les aultres circonstances qui tumbent au bien faire sont muettes, mortes et casueles; ce peu luy couste plus à donner, qu'à sa compaigne
(i) Dispenser quelque liberté. C.
m EUitron de 1588, fol. 577 : « sans s'affoler.
MOJNTAIGNE,
soii tout. Si en quelque chose la rareté sert d'estimation, ce doibt estre en cicy; ne regardez pas combien peu c'est, mais combien peu l'ont; la valeur de la monnoyë se change selon le coing et la marque du lieu. Quoy que le despit et l'iridiscretion d'aulcuns leur puisse faire dire sur l'excès de leur mesconlentement , tousjours la vertu et la vérité regaigne son advantage; j'en ay veu, desquelles la réputation a esté longtemps intéressée par injure', s'estre remise en l'approbation universelle des hommes par leur seule constance, sans soing et sans artifice; chascun se respeni et se desment de ce qu'il en a creu ; de filles un peu suspectes, elles tiennent le premier reng entre les dames d'honneur. Quelqu'un disoit à Platon : « Tout le monde mesdict de vous. — Laissez les dire , feit il^ je vivrai de façon que je leur ieray changer de langage. » Oulire la crainte de Dieu et le prix d'ujie gloire si rare, qui les doibt inciter à se Conserver, la corruption de ce siècle les y force; et si j'estois en leur place, il n'est rien que je ne feisse plustost que de commettre ma réputation en mains si dangereuses. De mon temps, le plaisir d'en conter (|)laisir qui ne doibt gueres en doulceur à celuy mesme de l'effcct ) n'estoit permis qu'à ceulx qui avoient quelque amy fidèle et unique : à présent , les entretiens ordinaires des assemblées et des tabb s, ce sont les vanteries des faveurs reçues et libéralité secrète des dames. Vrayement c'est trop d'abjection et de bassesse de cœur, de laisser ainsi fièrement persécuter, paistrir et fourrager ces tendres et mignardes doulceurs,à des personnes ingrates, indiscrètes et si volages.
Geste nostre exaspération immodérée et illégitime contre ce vice naist de la plus vaine et tempesteuse maladie qui afflige les âmes humaines, qui est la jalousie.
Quis vetat apposiio lumen de lumlne sumi ? Denl licet assidue, nil tamen indeperii^.
(I) Latinisme, injuria, c'est-â-dire, sine jure, sans justice. (2j Ceci est rapporté dans les senleuces recueillies par An- TONiLS el Maximls, Sertn., 54. C.
(3) Empêclie-t-on d'allumer un flambeau à la lumière d'un autre ttanibcau? Elles ont beau donner, le fond ne diminue jamais. OV., de Arle amandi, III, 93. — Le sens du dernier vers est dans Ovide; pour les paroles, Montaigne tes a prises dans les Caialecla, d'une épigramme intitulée : Priapus, la quelle commence ainsi :
Oljscure poleram libî dicere : Dà mihi, quod tu Des ticel assidue, nll tamen inde péril.
LIVKi: HT,
Celle là, et l'cnvle sa steur, me semblent des plus Ineptes de la troupe. De ceste cy, je n'en puis gui res narlcr : ceste pôssîon, qu'on pcinct si forte et si puissnnte n'a, do sn gract-, aiilcuneaddiTsse' en moi. Quant à Taulirt--, je la cognois, au moins de veuie. Les bostes en ont ressentiment : le pasteur Chratis^ estant tun\I)c en l'amour d'une chèvre, son bouc, ainsi qu'il ^ dormoit.iuy vint par jalousie chocquer la teste de la sienne et la lu y escraza. Nous avons monté l'excès do ceste fiobvre à l'oxeiuirle d'aulcunos nations barbants; les mioulx disci|)linéosen ont esié touchées, c'est raison, mais non pas transport ét's :
Ense maritaU nemo cdn/Vit.wi adidter
PurjHireo Siggias tangidiie linxit aqnns^.
Luoultus.Caesar, Pompoius, Antonius, Caton, et d'aultres braves hommes, Touront cocus, et le scourent sans en exciter tumubo; il n'y eut , en ce temps là, qu'un sot de Lcpidus^ qui en mourut d'angoisse.
Ah ! Iiim le misenim mnliqne fati, Qiiem aiiriiiii.% pedibns, \Hitente porta Perr.urrenl raphanique miigilesque'^ :
et le dieu de nostre poôte, quand il surprint avecquos sa femme l'un de ses compaignous , se couienta de leur en faire honte,
Atqiœ nllqnis de dis non tnsilbus optât Sic fieri lurpis^
et ne laisse pourtant pas de s'esdiauffor des
molles caressos qu'elle luy onVe, se ^ laijinnnt
qu'elle soit pour cela entrée en desliance deson
alTeciion:
Qiiid cnftsmt peiis fx allé? fidtiria cexiii Qito libi, diva, wui*.»
voire, elle luy faict requestepour un sien bastard ,
'I ln{\iienre.
i /.«;(!/' Hv/e.C.
{'■>) ELt>i. tie.s Aîùmanx, XII, 42 C
(4; J.iin:»is un ad lUcrc pt'iré de l'épée (Tan mari u'n t iiil ' ' «on sang les <'au\ du Slyx.
>; Le iwre du Iri i:iivir. yoyiz Pllt , Vie de Pojnpre, c. 5 m; la version d'.\uiyi>i. C.
(6) liirortmic! si lu es pris sur lo fail, tn «rra« trahw' pnr Ips plod« Jiors du 1o,?i<, «'l on i<rar,'pra de ton stq>plic«,' hs surinii- Ids «-t les raves! C.VT., Cann , XV, 17.
(7) Alors un dieu peu austère se in'l h dire : « Qu'on mV\- >Ose à uiï if I déshonneur ; « Ov., JlMaui., IV, 187, d'ajHês l'Odys-s'^. VIII, ôS<>.
(Xj A qiKii iKKi tanl d« détours» Porirqnoi. déesse, ne pas -oas ûcr à volrc époux? Virc, ÉK=irfe,vni, 393
(:(iAi>. V.
Armn rtyqo genllrtt WffU)»,
qui luy est liberaloment accordée ; et parle Volw can d'/Eneas avccques honneur,
Arma acri fnclemlu rfro *,
d'une humanité à la vérité plus qa'humftîne; et cesl excès de bonté, je consens qu'on le quitte aux dieux :
fi'ec (livis homines componier œiiunm e.îj-'.
Quant à la confusion des enfants, oultre ce que les plus graves législateurs l'oi-donnent et ralTectent en toutes leurs repul)licquos, elle ne touche pas les fenunos, où ceste passion esi, je ne sçais comment, encore^ niieulx en son siège:
Stepe eiinni Juiio, mnxima cœliroliim, Coiijiiijls i>t citlpii fligtitvii quoiidianai.
Lorsquo la jalousie saisit ces paovres âmes foiblos et sans re.'^i.stance, c'est pitié comme elle les tirasse et tyrfinnise crurllenient ; elle s'y insinue soubs ijhre d'amilié; mais, depuis qu'elle les possède, les mosmes causes qui servoient de fonde. nent à la bienvueillance servent de fondement de haine capitale. C'est, des m;tiadies d'esprit, celle à (jui plus do choses servent d'aliiiienl, et moins de ( hoses de remCde : la vertUi la saille, le mérite, la réputation du marv.sont les boulefeux de leur maliaîeni^ et de leur rage :
Xiiltae xtiiit Immirifiœ, rtiH ittnûris, nrerbfe.
Cestr (iebvro laidit et corrompt tout re qu'elles oni de bel et de bon d'ailleurs; et d'une femme jalouse, quelque chaste qu'elle soit et mesnagiere, il n'est action qui ne sente à l'aigre et à rim|.ortuii; c'est une agitation enragée (jui les rejecie à une exinniite du tout contraire à sa cause. H fout bon" d'un Octavius à Home. Avant couché avecques Poniia Pûsiumia, il
(1) CVl utie mère q:i vous denra Dde des armés ponf soj Ois. Vinc. EnrnJe, A1II. ôkô.
{*■ Il s'agii d«; ttire des armes pour lin bcfos. Vtmc, Enéide, V. 4ti.
p») Aii«<î li'est-il pas jii'ie de comparer les borames aux dî«ti\. Catlllf., Cff m .IXVrn, lil.
(I) Souveiii la iiiiie des tllcn\ fui irritée des fautes jour!).*) liéi-i-sili-Min nian. \iva:., Enéide, v. 15».
(5) MaiiruLse rni-tili'.
M!) Il nv a de liaiiies iiàpbcatjles qac celles de l'amoar. l'uop., Il, 8,5.
(7) n'est re qni ne fut qiie trop bien vMI^ par nn Ocii' viwi vir TtWTK, il'o!: ri-t|i- tilsioiree>t lir«H.- (J/zj-Ui. Xlîl, i^f le uuwiiie iMUiius S4Mjiiiu. C.
augmenta son affection par la jouissance, et poursiiyvit à toute instance de respouser:ne la pouvant persuader, cest amour exireme le précipita aux elTccls de la plus cruelle et mortelle inimiiié; il la tua. Pareillement, les symptômes ordinaires de ceste aullre maladie amoureuse, ce sont haines intestines, monopoles*, conjurations,
yoiumque farens quid femina possit »,
et une rage qui se ronge d'autant plus qu'elle est contrainciede s'excuserdu prétexte de bienvueillance.
Or, le debvoir de chasteté a une grande estendue; est ce la volonté que nous voulons qu'elles brident? c'est une pièce bien soupple et aclilVe; elle a beaucoup de promptitude pour la |)ouvoir arrester ; comment ? si les songes les engagent par Ibis si avant, qu'elles ne s'en puissent desdire; il n'est pas en elles ny à Padventure en la chasteté mesme, puisqu'elle est femelle, de se deffendrc des concapis<'ences et du désirer. Si leur volonté seule nous interesse, oij en sommes nous? Imaj/inez la grand' presse, à qui auroil ce privilège dVstre porté, tout empenné, sans yeux et sans langue, sur le poing dechascune qui l'accepteroil : l'^s femnies Scythes^ crevoient les yeux à touts leurs esclaves et prisonniers de guerre, pour s'en servir plus librement et couvertement. Oli ! le furieux advantage que l'opportunité! Qui me demanderoit la première partie en l'amour, je respondrois que c'est sçavoir prendre le temps; la seconde de mesme; et encores la tierce : c'est un poinct qui peull tout. J'ay eu faulie de fortune souvent, mais par fois aussi d'enireprinse. Dieu gard' de mal ipji peull encores s'en mocquer. Il y laull en ce siècle plus de t(>meriié, latjuelle nos jeunes gents excusent sous prétexte de chaleur ; mais si elles y regardoient de près, elles trouveroient qu'elle vient plustosl de mesprîs. Je craignois superstitieusement d'ollVnser, et respecte volontiers ce que j'aime; oulire ce qu'en ceste marchandise qui en oste la re\erence en efface le lustre, j'aime qu'on y fasse
(1) Ax.ieml'lf'es factieuses.
(2) Cï.r on sait jusqu'où va la fureur d'une femme. Vip.c. Emilie, V, 21 . C.
(3) IlERUD., IV, 2, dit l)ien que !es Seyilies ôlnieiiMn vue à leurs esclaves, luai-i il w parle ici ni de leurs fciuuie^, ui du niolif qu'où leur suppose. C.
I un peu l'enfant, le craintif et le serviteur. Si ce n'est du tout en cecy, j'ay d'ailleurs quelques airs de la sotte honte dequoy parle Plutarque , et en a esté le cours de ma vie bleré et taché diversement ; qualité bien mal advenante à ma forme universelle-, qu'est-il de nous aussi, que sédition et discrepance?J'ayles yeulx tendresà soustenir un refus, comme à refuser; et me poise tant de poiser à aultruy,que,ès occasions oii le debvoir me force d'essayer la volonté de quelqu'un enchosedoubteuseet qui luy couste, je le fois maigrement et envy*; mais si c'est pour mon particulier, qMoy(|ue die véritablement Homère^, «» qu'à un indigent c'est une sotte vertu que la honte,» j'y commets ordinairement un tiers qui rougisse en ma place, et esconduis ceulx qui m'employent de pareille difficulté; si qu'il m'est advenu par fois d'avoir la volonté de nier que je n'en avois pas la force.
C'est doncques folie d'essayer à brider aux femmes un désir qui leur est si cuisant et si naturel; et quand je les oisse vanter d'avoir leur volonté si vierge et si froide, je me mocque d'elles ; elles se reculent trop arrière. Si c'est une vieille esdentée et décrépite, ou une jeune seiche et pulmonique, s'il n'est du tout croyable, au moins elles ont apparence de le dire ; mais celles qui se meuvent et qui respirent encores, elles en empirent leur marché, d'autant que les excuses inconsidérées servent d'accusation; comme un gentilhomme de mes voisins, qu'on souspeçonnoil d'impuissance,
Lavijuidior tenera cui peiidens xicula beta Nunqiiaw se médium susiulil ud lunicam;
trois OU quatre jours après ses nopces, alla jurer tout hardiement, pour se justifier, qu'il, avoit fa ici vingt postes la nuict précédente; de quoy on s'esi servy depuis à le convaincre de pure ignorance et à le desmarier; oultrequece n'est rien dire qui vaille; car il n'y a ny continence ny vertu, s'il n'y a de l'effort au contraire*. U est vray, faut il dire, mais je ne suis pas preste
(1) Malgré soi, invitas.
(2) Odyssée, \W\, 347.
(5) Qui n'avait jamais donné le moindre signé de vigueur. Catulle, Carm., LXVIl, 21. — .\ous nous contentons d'iiidi(|uer le sens de ces deux vers, trop libres pour élrc traduits litléraleuient.
{Ji) Cette dernière partie de la nhrase, depuis le mot otiUre, se rapporte à ce(|ue Montaigne a dit plus haut des femmes qui se vatnenl d'avoir leur volonlé vierqcel froide, A. D,
LIVRL 111, CHAP. V.
à me rendre: les saints mesme parlent ainsi. S'entend, de Celles qui se vantent en bon escient de leur froideur et insensibilité, et qui veulent en e.stre crues d'un visage sérieux ; car, quand C*esld'un visage affecté. où les yeulx desmenlent leurs paroles, et du jargon de leur profession qui porte coup à conirepoil, je le treuve bon. Je suis fort serviteur de la naïfveté et de la liberté; mais il n'y a remède : si elle n'est du tout niaise ou enfantine, elle est inepte él messeante j aux dames en ce commerce ; elK' gau<bit incon- , tinent sur l'impudence. Leurs desguisements ! et leurs figures ne trompent que les sots; le mentir y est en siège d'honneur; c'est un destour qui nous conduict à la vérité par une faulse porte. Si nous ne pouvons contenir leur imagination, que voulons nous d'elles? Les eflects? il en est assez (|ui eschappent à toute communication eslrangiere, par lesquels la chasteté peuli estre corrom| ue ;
lllud lœpe fiicii, quod sine teste faeit': et ceuk que nous Craignons le moins sont à l'adventure les plus à craindre; leurs pochés muets sont les pires :
Offendor mcecha siwpliciore minus *.
Il est des effecis qui peuvent perdre sans impudicité leur pudicité; et, qui plus est, sans leur sceu : Obsleirix, virginis cujusdam integritaiem manu velul explorans, site mulevo- Unlla, sive inscilia , sire casu , dum inspicil^ perdidil^: telle a aiiré sa virginité pour l'avoir cherchée; telle, s'en esbattant, l'a tuée. Nous ne sçaurions leur circonscrire précisément les actions que nous leur défendons; il fault concevoir nostre loy souhs paroles générales et incertaines; l'idée mesme que nous . forgeons à lenr chasteté est ridicule; car, entre les extrêmes patrons que j'en aye, c'est Fatua*, femme de Faunus, qui ne se laissa venir oncques, puis ses nopces, à masic quelconque; et la femme de Hieron^, qui ne sentoit pas son mary punais, estimant que ce fust une qualité commune
(1) L'on fait souvent ce qu'on fait sans témoin.
Martial, VII, 62, 6.
(2) Je bais moins une femme qui ne dissimule pas ses vices. Mabtial,M, 7, 6.
(3) Ces paroles, qui confirment ce que Montaigne vient de dire, et qu'on ue t^urait lra<luire ouvertement eu français, j sont d»' S. AiccsTis, de Ciiil. Dei, l, 18 j
(4) Vahbos, dans La lance, I, î4. C.
^ (5) Put., dans /es Apophetegmes des anciens rois, etc. , et
à louts hommes : il fault qu'elles deviennent insensibles et invisibles pour nous satisfaire.
Or, confessons que le nœud du nigcmeni de ce debvoir gi.sl prmcipalement en la voloi.ic : il y a eu des maris qui ont souffert cest ac( ident, non seulement sans reproche et offense envers leurs femmes, mais avecques singulière obligation et recommendalion de leur vertu ; telle., qui aimoit mieulx .son horneur que sa vie , l'a prostitué à l'appétit forcené d'un mortel ennemy, pour sauver la vie à .son mary, et a faid pour luy ce qu'elle n'eust aulcunemenl faict pour soy*. Ce n'est pas icy le lieu d'ester dre ces e7?en)j;les; ils sont irop haulls et trop riches pour estre représentés en ce lustre; gardons les à un plus nohle sie<:e; mais pour des exemples de lustre plus vulgaire, est il | as tous les jours des fenimes entre nous qui, pour la seule utilité de leurs maris, se presient et par leur expresse ord«mnance et entremise? et anciennement Phaulius l'Argien^ oflVit la sienne au roy Philippus |.ar anihition; tout ainsi que par civilité ce Galha^, qui avoit donné à souper à Mecenas, veoyant que sa femme et lui commenceoient à complotter par œillades et signes ,se laissa couler sur son coussin, représentant un homme aggravé de sommeil, pour faire espaule à leurs amours, ce qu'il advoua d'assez bonne grâce; car, sur ce poinct, un valet ayant prins la hardiesse de porter la main sur les vases qui estoient sur la table, il lui cria tout franchement : « Comment, coquin, veois tu pas que je ne dors que pour Mecenas? » Telle a les moeurs desl)ordces*,qui a la volonté plus reformée que n'a cest' aulire qui se conduict soubs une apparence réglée. Comme nous en veoyons qui se plaignent d'avoir esté vouées à chasteté, avant Faage de cognoissance : j'en ay.vr a aussi se plaindre véritablement d'avoir e.>*té vouée à la desbauche avant l'aage de cognoissance; îe vice des parents en peult estre cause ; ou la force du besoing, qui est un rude conseiller.
rarlicle Ei^on; et dans son traité intitulé : Comment on pourra recevoir uliliie de ses ennemis, c. 7. C.
(1) Voyez le Dictinonaire de Bavle, au mot Acindymts (Septimius ), et surtout la Rem. C, où il est plus sévère que Montaigne et niêmeque saint .Augustin. J. V. L.
{^ Plct., traite de l'Amour, c. 10. C.
(3) ID., »/»Ki. C.
(4) Dans fédilion de iSSS, fol. 380, celte phrase suit immédintement ces mots qu'on a lus plus haut : Garriotn les à un vins noble siège, A. I).
ESSAIS DE MONTAIGNE
Aux Indes orientales ' , la chasteté y estant en singulière recommendation, l'usage pourtant soulTroi! qu'un!" IVinme nuiriée se pcusi abandonter à (|ui luy presenioil un éléphant, et celii avoc(|u.'s quelque gloire d'avoir esté estimée à si liault prix. Phedon le philosophe, homme de maison, après la prinse de son pais d'Klide, l'eit mestier* de prosiituer, autant qu'elle dura, la beauté de sa jeunesse à qui en voulut, à prix d'argent, pour en vivre, lit Solon t'eut le premier en la Grèce, dict on, qui, par si's loiN, donna la liberlé aux femmes, aux despens de leur pudicité, de prouveoir au besoiiig de leur vie: couslumcque Herodote^dict avoir esié receue avant luy en plusieurs p-olires. Et puis, quel fruict de reste pénible soiicitude? car, quelque justice qu'il y avteiiceste passion, eneores l'audroit il veoir si elle nous charie utilement; est il quel(ju'un qui les pense boucler par son industrie?
P.-ïiie .sernm ; cohibe : scd quis rtittodiet ip.sos Cusiodes? cailla est, et ub iUis iucipii iixor^ .
Quelle commodité ne leur est sulïisante en un siècle si sçavani?
La curiosité est vicieuse par tout; mais elle est pernicieuse icy : c'est folie de vouloir s'esclaircir d'un mal auquel iin'y a point de médecine qui ne l'eiopireet le rengregei»; duquel la honte s'augmente et se publie principalement par lajaluusie; duquel la vengeance blece plus nos enfants qu'elle ne nous g arit. Vous asseichez et mourez à la queste d'une si obscure verilicat'on. Combien piteusement y sont arrivés ceulx de mon temps qui en sont venus à bout ! Si Tadvertisseur n'y présente quand et quand le remecle.el son secours, c'est un adver|issenienl injurieux, et qui mérite mieulx un coup
(I) WMKX llist. Ind.c. 17. C.
('il II îT'-ii lit pns iiiciicr, dositn lion gro, commo Monlnisiic seul le 1 iiisiiiiicr, i|i lis, oiniii <!srl;iv<', son iiKiilrc l'y forçnii. Dkh;. I.AtKCE., 11, Itti. El, m quidam srr'p.scriiul, a kuotie doiiihio i)''er ad vureiuluin coacius, Uil ciicoïc aulc-GellEj II, 1«' C.
(m; llF.uoDOTE l'ail ril)uc aux Lydiens, I, 94; aux Baljylo- Biciis, I, 191!. cic. i. V. L.
(4) F,nfcru)o-Ia sous cli'f, donne-lui dos gardiens. 51ais quiles gttrdcra eux-niémesV Ta frmnie esi adroite; elle comuicuccra par eux. Juv., Sal., VI, 540.
fô) H'atigriire. E. J. — Ch.vkuon, en copiant celle plirase (delà Saijiis.si\ l, 2S), se sert du verbe siinpl(^: « Klli' entendre une cui'icxiic pcrni'ieuso de se vouloir esclaireir de son mal, auquel il n'y a pas de remède qui ne l'empire et ne l'eHgreye, etc. » J. V. L.
de poignard que ne faict un desmentir. On ne se mocqne pas moins de celuy qui est en peine d'y prouveoir que de celuy qui l'ignore. Le charactere de" la cornardise est indélébile; à qui il est qne fois attaché, il l'est tou.sjours; le chasi tiement l'exprime plus que la faulie. Il faict ! beau veoir arracher de l'umbre et du doubte nos malheurs privés, pour les irompetier en des eschaffauds tmgiqucs, et malheurs qui ne pincent que jiar le rapport ; car bonne femme et bon mariage se dict, non de qui l'est, mais duquel on se taist. Il fault estre ingénieux à éviter cesle ennuyeuse et inu ile cognoissance; et avoient les llomainsen cous'.ume, revenants de voyage*, d'-envoyer au devjmt en la maison faire sçavoir leur arrivée aux femmes, pour ne les surprendre; et pourtant a introduict certaine nation que le presbtre ouvre le pas à l'espousée, le jour des nopces, p.)ur oster au marié le doabte cl la curiosité de cercher en ce premier essay si elle vient à luy vierge ou blecée d'une amour estrangiere.
Mais le monde en parle. Je sçais cent honnestes hommes cocus, honnestement et peu indécemment; un galant homme en est plainct, non pas desestimé. Faites que vostre vertu estoullé vostre malheur; que les gents de bien en mauldissent l'occasion ; que celuy qui vous offense tremble seulement à le penser. Et puis,' de qqi ne parle on en ce sens, depuis le petit jusques au plus grand?
Toi qui legionibus imperitavil.
Et mclior quam lu muUis (uil, improbe, rébus' :
veois tu qu'on engage en ce reproche tant d'honnestes hommes en ta présence? pense qu'on ne t'espargne non plus ailleurs. Mais jusques aux danies, elles s'en moc(|ueront ; et de quov se mocquent elles en ce temps plus volontiers que d'un mariage paisible et bien comj)osé? Cbascun de vous a fait (iuelqu'un cocu; or, nature est toute en pareilles, en compensation et vicissitude. La fréquence de «'est accident en doibt mesbuy avoir modéré l'aigreur; le voylà tantost passé en coustume.
Misérable passion ! qui a cecy eneores, d'estre incommunicable:
(1) PiXT-, tes Demandex des choses romaines , c. Q. C (-2) D'un licros, d'un fameux général d'aimée, supérieur en tanl de choses à un miserahlc comme toi Li tu. 111, 1039,
ion.